Nous croyons devoir prévenir le Public,
que, malgré le titre de cet Ouvrage et ce qu'en dit le Rédacteur
dans sa Préface, nous ne garantissons pas l'authenticité
de ce Recueil, et que nous avons même de fortes raisons de penser
que ce n'est qu'un Roman.
Il nous semble de plus que l'Auteur, qui paraît
pourtant avoir cherché la vraisemblance, l'a détruite lui-même
et bien maladroitement, par l'époque où il a placé
les événements qu'il publie. En effet, plusieurs des personnages
qu'il met en scène ont de si mauvaises moeurs, qu'il est impossible
de supposer qu'ils aient vécu dans notre siècle ; dans ce
siècle de philosophie, où les lumières, répandues
de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honnêtes
et toutes les femmes si modestes et si réservées.
Notre avis est donc que si les aventures rapportées
dans cet Ouvrage ont un fond de vérité, elles n'ont pu arriver
que dans d'autres lieux ou dans d'autres temps ; et nous blâmons
beaucoup l'Auteur, qui, séduit apparemment par l'espoir d'intéresser
davantage en se rapprochant plus de son siècle et de son pays, a
osé faire paraître sous notre costume et avec nos usages,
des moeurs qui nous sont si étrangères.
Pour préserver au moins, autant qu'il
est en nous, le Lecteur trop crédule de toute surprise à
ce sujet, nous appuierons notre opinion d'un raisonnement que nous lui
proposons avec confiance, parce qu'il nous paraît victorieux et sans
réplique ; c'est que sans doute les mêmes causes ne manqueraient
pas de produire les mêmes effets, et que cependant nous ne voyons
point aujourd'hui de Demoiselle, avec soixante mille livres de rente, se
faire Religieuse, ni de Présidente, jeune et jolie, mourir de chagrin.
Cet Ouvrage, ou plutôt ce Recueil, que
le Public trouvera peut-être encore trop volumineux, ne contient
pourtant que le plus petit nombre des Lettres qui composaient la totalité
de la correspondance dont il est extrait. Chargé de la mettre en
ordre par les personnes à qui elle était parvenue, et que
je savais dans l'intention de la publier, je n'ai demandé, pour
prix de mes soins, que la permission d'élaguer tout ce qui me paraîtrait
inutile ; et j'ai tâché de ne conserver en effet que les Lettres
qui m'ont paru nécessaires, soit à l'intelligence des événements,
soit au développement des caractères. Si l'on ajoute à
ce léger travail, celui de replacer par ordre les Lettres que j'ai
laissées subsister, ordre pour lequel j'ai même presque toujours
suivi celui des dates, et enfin quelques notes courtes et rares, et qui,
pour la plupart, n'ont d'autre objet que d'indiquer la source de quelques
citations, ou de motiver quelques- uns des retranchements que je me suis
permis, on saura toute la part que j'ai eue à cet Ouvrage. Ma mission
ne s'étendait pas plus loin. [Je dois prévenir aussi que
j'ai supprimé ou changé tous les noms des personnes dont
il est question dans ces Lettres ; et que si dans le nombre de ceux que
je leur ai substitués, il s'en trouvait qui appartinssent à
quelqu'un, ce serait seulement une erreur de ma part et dont il ne faudrait
tirer aucune conséquence.]
J'avais proposé des changements plus
considérables, et presque tous relatifs à la pureté
de diction ou de style, contre laquelle on trouvera beaucoup de fautes.
J'aurais désiré aussi être autorisé à
couper quelques Lettres trop longues, et dont plusieurs traitent séparément,
et presque sans transition, d'objets tout à fait étrangers
l'un à l'autre. Ce travail, qui n'a pas été accepté,
n'aurait pas suffi sans doute pour donner du mérite à l'Ouvrage,
mais en aurait au moins ôté une partie des défauts.
On m'a objecté que c'étaient
les Lettres mêmes qu'on voulait faire connaître, et non pas
seulement un Ouvrage fait d'après ces Lettres ; qu'il serait autant
contre la vraisemblance que contre la vérité, que de huit
à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance,
toutes eussent écrit avec une égale pureté. Et sur
ce que j'ai représenté que, loin de là, il n'y en
avait au contraire aucune qui n'eût fait des fautes graves, et qu'on
ne manquerait pas de critiquer, on m'a répondu que tout Lecteur
raisonnable s'attendrait sûrement à trouver des fautes dans
un Recueil de Lettres de quelques Particuliers, puisque dans tous ceux
publiés jusqu'ici de différents Auteurs estimés, et
même de quelques Académiciens, on n'en trouvait aucun totalement
à l'abri de ce reproche. Ces raisons ne m'ont pas persuadé,
et je les ai trouvées, comme je les trouve encore, plus faciles
à donner qu'à recevoir ; mais je n'étais pas le maître,
et je me suis soumis. Seulement je me suis réservé de protester
contre, et de déclarer que ce n'était pas mon avis ; ce que
je fais en ce moment.
Quant au mérite que cet Ouvrage peut
avoir, peut-être ne m'appartient-il pas de m'en expliquer, mon opinion
ne devant ni ne pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui,
avant de commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu
près sur quoi compter ; ceux-là, dis-je, peuvent continuer
: les autres feront mieux de passer tout de suite à l'Ouvrage même
; ils en savent assez. Ce que je puis dire d'abord, c'est que si mon avis
a été, comme j'en conviens, de faire paraître ces Lettres,
je suis pourtant bien loin d'en espérer le succès : et qu'on
ne prenne pas cette sincérité de ma part pour la modestie
jouée d'un Auteur ; car je déclare avec la même franchise,
que si ce Recueil ne m'avait pas paru digne d'être offert au Public,
je ne m'en serais pas occupé. Tâchons de concilier cette apparente
contradiction.
Le mérite d'un Ouvrage se compose de
son utilité ou de son agrément, et même de tous deux,
quand il en est susceptible : mais le succès, qui ne prouve pas
toujours le mérite, tient souvent davantage au choix du sujet qu'à
son exécution, à l'ensemble des objets qu'il présente,
qu'à la manière dont ils sont traités. Or ce Recueil
contenant, comme son titre l'annonce, les Lettres de toute une société,
il y règne une diversité d'intérêt qui affaiblit
celui du Lecteur. De plus, presque tous les sentiments qu'on y exprime,
étant feints ou dissimulés, ne peuvent même exciter
qu'un intérêt de curiosité toujours bien au-dessous
de celui de sentiment, qui, surtout, porte moins à l'indulgence,
et laisse d'autant plus apercevoir les fautes qui s'y trouvent dans les
détails, que ceux-ci s'opposent sans cesse au seul désir
qu'on veuille satisfaire. Ces défauts sont peut-être rachetés,
en partie, par une qualité qui tient de même à la nature
de l'Ouvrage : c'est la variété des styles ; mérite
qu'un Auteur atteint difficilement, mais qui se présentait ici de
lui-même, et qui sauve au moins l'ennui de l'uniformité. Plusieurs
personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand nombre
d'observations, ou nouvelles, ou peu connues, et qui se trouvent éparses
dans ces Lettres. C'est aussi là, je crois, tout ce qu'on peut espérer
d'agréments, en les jugeant même avec la plus grande faveur.
L'utilité de l'Ouvrage, qui peut-être
sera encore plus contestée, me paraît pourtant plus facile
à établir. Il me semble au moins que c'est rendre un service
aux moeurs, que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en
ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je crois
que ces Lettres pourront concourir efficacement à ce but. On y trouvera
aussi la preuve et l'exemple de deux vérités importantes
qu'on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu elles sont
pratiquées : l'une, que toute femme qui consent à recevoir
dans sa société un homme sans moeurs, finit par en devenir
la victime ; l'autre, que toute mère est au moins imprudente, qui
souffre qu'un autre qu'elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens
de l'un et de l'autre sexe pourraient encore y apprendre que l'amitié
que les personnes de mauvaises moeurs paraissent leur accorder si facilement
n'est jamais qu'un piège dangereux, et aussi fatal à leur
bonheur qu'à leur vertu. Cependant l'abus, toujours si près
du bien, me paraît ici trop à craindre ; et, loin de conseiller
cette lecture à la jeunesse, il me paraît très important
d'éloigner d'elle toutes celles de ce genre. L'époque où
celle-ci peut cesser d'être dangereuse et devenir utile me paraît
avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une
bonne mère qui non seulement a de l'esprit, mais qui a du bon esprit.
<<Je croirais>>, me disait-elle, après avoir lu le manuscrit
de cette Correspondance, <<rendre un vrai service à ma fille,
en lui donnant ce Livre le jour de son mariage.>> Si toutes les mères
de famille en pensent ainsi, je me féliciterai éternellement
de l'avoir publié.
Mais, en partant encore de cette supposition
favorable, il me semble toujours que ce Recueil doit plaire à peu
de monde. Les hommes et les femmes dépravés auront intérêt
à décrier un Ouvrage qui peut leur nuire ; et comme ils ne
manquent pas d'adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans
leur parti les Rigoristes, alarmés par le tableau des mauvaises
moeurs qu'on n'a pas craint de présenter.
Les prétendus esprits forts ne s'intéresseront
point à une femme dévote, que par cela même ils regarderont
comme une femmelette, tandis que les dévots se fâcheront de
voir succomber la vertu, et se plaindront que la Religion se montre avec
trop peu de puissance.
D'un autre côté, les personnes
d'un goût délicat seront dégoûtées par
le style trop simple et trop fautif de plusieurs de ces Lettres, tandis
que le commun des Lecteurs, séduit par l'idée que tout ce
qui est imprimé est le fruit d'un travail, croira voir dans quelques
autres la manière peinée d'un Auteur qui se montre derrière
le personnage qu'il fait parler.
Enfin, on dira peut-être assez généralement,
que chaque chose ne vaut qu'à sa place ; et que si d'ordinaire le
style trop châtié des Auteurs ôte en effet de la grâce
aux Lettres de société, les négligences de celles-ci
deviennent de véritables fautes, et les rendent insupportables,
quand on les livre à l'impression.
J'avoue avec sincérité que tous
ces reproches peuvent être fondés : je crois aussi qu'il me
serait possible d'y répondre, et même sans excéder
la longueur d'une Préface. Mais on doit sentir que pour qu'il fût
nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'Ouvrage
ne pût répondre à rien ; et que si j'en avais jugé
ainsi, j'aurais supprimé à la fois la Préface et le
Livre.
LETTRE PREMIERE
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
AUX URSULINES DE ...
Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole,
et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m'en
restera toujours pour toi. J'ai pourtant vu plus de parures dans cette
seule journée que dans les quatre ans que nous avons passés
ensemble ; et je crois que la superbe Tanville [Pensionnaire du même
Couvent] aura plus de chagrin à ma première visite, où
je compte bien la demander, qu'elle n'a cru nous en faire toutes les fois
qu'elle est venue nous voir in fiocchi . Maman m'a consultée sur
tout ; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le passé.
J'ai une Femme de chambre à moi ; j'ai une chambre et un cabinet
dont je dispose, et je t'écris à un Secrétaire très
joli, dont on m'a remis la clef, et où je peux renfermer tout ce
que je veux. Maman m'a dit que je la verrais tous les jours à son
lever ; qu'il suffisait que je fusse coiffée pour dîner, parce
que nous serions toujours seules, et qu'alors elle me dirait chaque jour
l'heure où je devrais l'aller joindre l'après-midi. Le reste
du temps est à ma disposition, et j'ai ma harpe, mon dessin et des
livres comme au Couvent ; si ce n'est que la Mère Perpétue
n'est pas là pour me gronder, et qu'il ne tiendrait qu'à
moi d'être toujours à rien faire : mais comme je n'ai pas
ma Sophie pour causer et pour rire, j'aime autant m'occuper.
Il n'est pas encore cinq heures ; je ne dois
aller retrouver Maman qu'à sept : voilà bien du temps, si
j'avais quelque chose à te dire ! Mais on ne m'a encore parlé
de rien ; et sans les apprêts que je vois faire, et la quantité
d'Ouvrières qui viennent toutes pour moi, je croirais qu'on ne songe
pas à me marier, et que c'est un radotage de plus de la bonne Joséphine
[Tourière du Couvent]. Cependant Maman m'a dit si souvent qu'une
Demoiselle devait rester au Couvent jusqu'à ce qu'elle se mariât,
que puisqu'elle m'en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait
raison.
Il vient d'arrêter un carrosse à
la porte, et Maman me fait dire de passer chez elle tout de suite. Si c'était
le Monsieur ? Je ne suis pas habillée, la main me tremble et le
coeur me bat. J'ai demandé à la Femme de chambre, si elle
savait qui était chez ma mère : <<Vraiment, m'a-t-elle
dit, c'est M. C**.>> Et elle riait. Oh ! je crois que c'est lui. Je reviendrai
sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours
son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu'à un petit
moment.
Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile
! Oh ! j'ai été bien honteuse ! Mais tu y aurais été
attrapée comme moi. En entrant chez Maman, j'ai vu un Monsieur en
noir, debout près d'elle. Je l'ai salué du mieux que j'ai
pu, et suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien
je l'examinais ! <<Madame>>, a-t-il dit à ma mère,
en me saluant, <<voilà une charmante Demoiselle, et je sens
mieux que jamais le prix de vos bontés.>> A ce propos si positif,
il m'a pris un tremblement tel, que je ne pouvais me soutenir ; j'ai trouvé
un fauteuil, et je m'y suis assise, bien rouge et bien déconcertée.
J'y étais à peine, que voilà cet homme à mes
genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête ; j'étais,
comme a dit Maman, tout effarouchée. Je me suis levée en
jetant un cri perçant ; tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman
est partie d'un éclat de rire, en me disant : <<Eh bien !
qu'avez-vous ? Asseyez-vous et donnez votre pied à Monsieur.>> En
effet, ma chère amie, le Monsieur était un Cordonnier. Je
ne peux te rendre combien j'ai été honteuse : par bonheur
il n'y avait que Maman. Je crois que, quand je serai mariée, je
ne me servirai plus de ce Cordonnier-là. Conviens que nous voilà
bien savantes ! Adieu. Il est près de six heures, et ma Femme de
chambre dit qu'il faut que je m'habille. Adieu, ma chère Sophie
; je t'aime comme si j'étais encore au Couvent.
P.S : Je ne sais par qui envoyer ma Lettre
: ainsi j'attendrai que Joséphine vienne.
Paris, ce 3 août 17**
LETTRE II
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
AU CHATEAU DE ...
Revenez, mon cher Vicomte, revenez : que faites-vous,
que pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont
substitués ? Partez sur-le- champ ; j'ai besoin de vous. Il m'est
venu une excellente idée, et je veux bien vous en confier l'exécution.
Ce peu de mots devrait suffire ; et, trop honoré de mon choix, vous
devriez venir, avec empressement, prendre mes ordres à genoux :
mais vous abusez de mes bontés, même depuis que vous n'en
usez plus ; et dans l'alternative d'une haine éternelle ou d'une
excessive indulgence, votre bonheur veut que ma bonté l'emporte.
Je veux donc bien vous instruire de mes projets : mais jurez-moi qu'en
fidèle Chevalier vous ne courrez aucune aventure que vous n'ayez
mis celle-ci à fin. Elle est digne d'un Héros : vous servirez
l'Amour et la vengeance ; ce sera enfin une rouerie [Ces mots roué
et rouerie , dont heureusement la bonne compagnie commence à se
défaire, étaient fort en usage à l'époque où
ces Lettres ont été écrites] de plus à mettre
dans vos Mémoires : oui, dans vos Mémoires, car je veux qu'ils
soient imprimés un jour, et je me charge de les écrire. Mais
laissons cela, et revenons à ce qui m'occupe.
Madame de Volanges marie sa fille : c'est encore
un secret ; mais elle m'en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu'elle
ait choisi pour gendre ? Le Comte de Gercourt. Qui m'aurait dit que je
deviendrais la cousine de Gercourt ? J'en suis dans une fureur ! Eh bien
! vous ne devinez pas encore ? oh ! l'esprit lourd ! Lui avez-vous donc
pardonné l'aventure de l'Intendante ? Et moi, n'ai-je pas encore
plus à me plaindre de lui, monstre que vous êtes ? [Pour entendre
ce passage, il faut savoir que le Comte de Gercourt avait quitté
la Marquise de Merteuil pour l'Intendante de ***, qui lui avait sacrifié
le Vicomte de Valmont, et que c'est alors que la Marquise et le Vicomte
s'attachèrent l'un à l'autre. Comme cette aventure est fort
antérieure aux événements dont il est question dans
ces Lettres, on a cru devoir en supprimer toute la Correspondance.] Mais
je m'apaise, et l'espoir de me venger rassérène mon âme.
Vous avez été ennuyé cent
fois, ainsi que moi, de l'importance que met Gercourt à la femme
qu'il aura, et de la sotte présomption qui lui fait croire qu'il
évitera le sort inévitable. Vous connaissez sa ridicule prévention
pour les éducations cloîtrées, et son préjugé,
plus ridicule encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je
gagerais que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite
Volanges, il n'aurait jamais fait ce mariage, si elle eût été
brune, ou si elle n'eût pas été au Couvent. Prouvons-lui
donc qu'il n'est qu'un sot : il le sera sans doute un jour ; ce n'est pas
là ce qui m'embarrasse : mais le plaisant serait qu'il débutât
par là. Comme nous nous amuserions le lendemain en l'entendant se
vanter ! car il se vantera ; et puis, si une fois vous formez cette petite
fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas, comme un
autre, la fable de Paris.
Au reste, l'Héroïne de ce nouveau
Roman mérite tous vos soins : elle est vraiment jolie ; cela n'a
que quinze ans, c'est le bouton de rose ; gauche, à la vérité,
comme on ne l'est point, et nullement maniérée : mais, vous
autres hommes, vous ne craignez pas cela ; de plus, un certain regard langoureux
qui promet beaucoup en vérité : ajoutez-y que je vous la
recommande ; vous n'avez plus qu'à me remercier et m'obéir.
Vous recevrez cette Lettre demain matin. J'exige
que demain à sept heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai
personne qu'à huit, pas même le régnant Chevalier ;
il n'a pas assez de tête pour une aussi grande affaire. Vous voyez
que l'Amour ne m'aveugle pas. A huit heures je vous rendrai votre liberté,
et vous reviendrez à dix souper avec le bel objet ; car la mère
et la fille souperont chez moi. Adieu, il est midi passé : bientôt
je ne m'occuperai plus de vous.
Paris, ce 4 août 17**
LETTRE III
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Je ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman
avait hier beaucoup de monde à souper. Malgré l'intérêt
que j'avais à examiner, les hommes surtout, je me suis fort ennuyée.
Hommes et femmes, tout le monde m'a beaucoup regardée, et puis on
se parlait à l'oreille ; et je voyais bien qu'on parlait de moi
: cela me faisait rougir ; je ne pouvais m'en empêcher. Je l'aurais
bien voulu, car j'ai remarqué que quand on regardait les autres
femmes, elles ne rougissaient pas ; ou bien c'est le rouge qu'elles mettent,
qui empêche de voir celui que l'embarras leur cause ; car il doit
être bien difficile de ne pas rougir quand un homme vous regarde
fixement.
Ce qui m'inquiétait le plus était
de ne pas savoir ce qu'on pensait sur mon compte. Je crois avoir entendu
pourtant deux ou trois fois le mot de jolie : mais j'ai entendu bien distinctement
celui de gauche ; et il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui
le disait est parente et amie de ma mère ; elle paraît même
avoir pris tout de suite de l'amitié pour moi. C'est la seule personne
qui m'ait un peu parlé dans la soirée. Nous souperons demain
chez elle.
J'ai encore entendu, après souper, un
homme que je suis sûre qui parlait de moi, et qui disait à
un autre : <<Il faut laisser mûrir cela, nous verrons cet hiver.>>
C'est peut-être celui-là qui doit m'épouser ; mais
alors ce ne serait donc que dans quatre mois ! Je voudrais bien savoir
ce qui en est.
Voilà Joséphine, et elle me dit
qu'elle est pressée. Je veux pourtant te raconter encore une de
mes gaucheries . Oh ! je crois que cette dame a raison !
Après le souper on s'est mis à
jouer. Je me suis placée auprès de Maman ; je ne sais pas
comment cela s'est fait, mais je me suis endormie presque tout de suite.
Un grand éclat de rire m'a réveillée. Je ne sais si
l'on riait de moi, mais je le crois. Maman m'a permis de me retirer et
elle m'a fait grand plaisir. Figure- toi qu'il était onze heures
passées. Adieu, ma chère Sophie ; aime toujours bien ta Cécile.
Je t'assure que le monde n'est pas aussi amusant que nous l'imaginions.
Paris, ce 4 août l7**.
LETTRE IV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
A PARIS
Vos ordres sont charmants ; votre façon
de les donner est plus aimable encore ; vous feriez chérir le despotisme.
Ce n'est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette
de ne plus être votre esclave ; et tout monstre que vous dites que
je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où vous
m'honoriez de noms plus doux. Souvent même je désire de les
mériter de nouveau, et de finir par donner, avec vous, un exemple
de constance au monde. Mais de plus grands intérêts nous appellent
; conquérir est notre destin ; il faut le suivre : peut-être
au bout de la carrière nous rencontrerons- nous encore ; car, soit
dit sans vous fâcher, ma très belle Marquise, vous me suivez
au moins d'un pas égal ; et depuis que, nous séparant pour
le bonheur du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté,
il me semble que dans cette mission d'amour, vous avez fait plus de prosélytes
que moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur ; et si ce
Dieu-là nous jugeait sur nos Oeuvres, vous seriez un jour la Patronne
de quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un Saint de
village. Ce langage vous étonne, n'est-il pas vrai ? Mais depuis
huit jours, je n'en entends, je n'en parle pas d'autre ; et c'est pour
m'y perfectionner, que je me vois forcé de vous désobéir.
Ne vous fâchez pas et écoutez-moi.
Dépositaire de tous les secrets de mon coeur, je vais vous confier
le plus grand projet que j'aie jamais formé. Que me proposez-vous
? de séduire une jeune fille qui n'a rien vu, ne connaît rien
; qui, pour ainsi dire, me serait livrée sans défense ; qu'un
premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que la curiosité mènera
peut-être plus vite que l'Amour. Vingt autres peuvent y réussir
comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui m'occupe ; son succès
m'assure autant de gloire que de plaisir l'Amour qui prépare ma
couronne hésite lui-même entre le myrte et le laurier, ou
plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même,
ma belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec
enthousiasme : <<Voilà l'homme selon mon coeur.>> Vous connaissez
la Présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses
principes austères. Voilà ce que j'attaque ; voilà
l'ennemi digne de moi ; voilà le but où je prétends
atteindre :
Et si de l'obtenir je n'emporte le prix,
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
On peut citer de mauvais vers, quand ils sont
d'un grand Poète [La Fontaine].
Vous saurez donc que le Président est
en Bourgogne, à la suite d'un grand procès (j'espère
lui en faire perdre un plus important). Son inconsolable moitié
doit passer ici tout le temps de cet affligeant veuvage. Une messe chaque
jour, quelques visites aux Pauvres du canton, des prières du matin
et du soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens avec ma vieille
tante, et quelquefois un triste Wisk, devaient être ses seules distractions.
Je lui en prépare de plus efficaces. Mon bon Ange m'a conduit ici,
pour son bonheur et pour le mien. Insensé ! je regrettais vingt-quatre
heures que je sacrifiais à des égards d'usage. Combien on
me punirait, en me forçant de retourner à Paris ! Heureusement
il faut être quatre pour jouer au Wisk ; et comme il n'y a ici que
le Curé du lieu, mon éternelle tante m'a beaucoup pressé
de lui sacrifier quelques jours. Vous devinez que j'ai consenti. Vous n'imaginez
pas combien elle me cajole depuis ce moment, combien surtout elle est édifiée
de me voir régulièrement à ses prières et à
sa Messe. Elle ne se doute pas de la Divinité que j'y adore.
Me voilà donc, depuis quatre jours,
livré à une passion forte. Vous savez si je désire
vivement, si je dévore les obstacles : mais ce que vous ignorez,
c'est combien la solitude ajoute à l'ardeur du désir. Je
n'ai plus qu'une idée ; j'y pense le jour, et j'y rêve la
nuit. J'ai bien besoin d'avoir cette femme, pour me sauver du ridicule
d'en être amoureux : car où ne mène pas un désir
contrarié ? Ô délicieuse jouissance ! Je t'implore
pour mon bonheur et surtout pour mon repos. Que nous sommes heureux que
les femmes se défendent si mal ! nous ne serions auprès d'elles
que de timides esclaves. J'ai dans ce moment un sentiment de reconnaissance
pour les femmes faciles, qui m'amène naturellement à vos
pieds. Je m'y prosterne pour obtenir mon pardon, et j'y finis cette trop
longue Lettre. Adieu, ma très belle amie : sans rancune.
Du Château de ..., 5 août 17**
LETTRE V
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Savez-vous, Vicomte, que votre Lettre est d'une
insolence rare, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de m'en fâcher
? mais elle m'a prouvé clairement que vous aviez perdu la tête,
et cela seul vous a sauvé de mon indignation. Amie généreuse
et sensible, j'oublie mon injure pour ne m'occuper que de votre danger
; et quelque ennuyeux qu'il soit de raisonner, je cède au besoin
que vous en avez dans ce moment. Vous, avoir la Présidente Tourvel
! mais quel ridicule caprice ! Je reconnais bien là votre mauvaise
tête qui ne sait désirer que ce qu'elle croit ne pas pouvoir
obtenir. Qu'est-ce donc que cette femme ? des traits réguliers si
vous voulez, mais nulle expression : passablement faite, mais sans grâces
: toujours mise à faire rire ! avec ses paquets de fichus sur la
gorge, et son corps qui remonte au menton ! Je vous le dis en amie, il
ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire
perdre toute votre considération. Rappelez-vous donc ce jour où
elle quêtait à Saint-Roch, et où vous me remerciâtes
tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encore,
donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête
à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre
aunes sur la tête de quelqu'un, et rougissant à chaque révérence.
Qui vous eût dit alors : vous désirerez cette femme ? Allons,
Vicomte, rougissez vous-même, et revenez à vous. Je vous promets
le secret.
Et puis, voyez donc les désagréments
qui vous attendent ! quel rival avez-vous à combattre ? un mari
! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot ? Quelle
honte si vous échouez ! et même combien peu de gloire dans
le succès ! Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir. En
est-il avec les prudes ? j'entends celles de bonne foi : réservées
au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances.
Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté
où le plaisir s'épure par son excès, ces biens de
l'Amour, ne sont pas connus d'elles. Je vous le prédis ; dans la
plus heureuse supposition, votre Présidente croira avoir tout fait
pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le tête-à-tête
conjugal le plus tendre, on reste toujours deux. Ici c'est bien pis encore
; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne femme
qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous
cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire : vainqueur
de l'Amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable ; et quand,
tenant votre Maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son
coeur, ce sera de crainte et non d'amour. Peut- être, si vous eussiez
connu cette femme plus tôt, en eussiez-vous pu faire quelque chose
; mais cela a vingt-deux ans, et il y en a près de deux qu'elle
est mariée. Croyez-moi, Vicomte, quand une femme s'est encroûtée
à ce point, il faut l'abandonner à son sort ; ce ne sera
jamais qu'une espèce .
C'est pourtant pour ce bel objet que vous refusez
de m'obéir, que vous vous enterrez dans le tombeau de votre tante,
et que vous renoncez à l'aventure la plus délicieuse et la
plus faite pour vous faire honneur. Par quelle fatalité faut- il
donc que Gercourt garde toujours quelque avantage sur vous ? Tenez, je
vous en parle sans humeur : mais, dans ce moment, je suis tentée
de croire que vous ne méritez pas votre réputation ; je suis
tentée surtout de vous retirer ma confiance. Je ne m'accoutumerai
jamais à dire mes secrets à l'amant de Madame de Tourvel.
Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà
fait tourner une tête. Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté
avec elle ; et en effet elle chante mieux qu'à une Pensionnaire
n'appartient. Ils doivent répéter beaucoup de Duos, et je
crois qu'elle se mettrait volontiers à l'unisson : mais ce Danceny
est un enfant qui perdra son temps à faire l'Amour, et ne finira
rien. La petite personne de son côté est assez farouche ;
et, à tout événement, cela sera toujours beaucoup
moins plaisant que vous n'auriez pu le rendre : aussi j'ai de l'humeur,
et sûrement je querellerai le Chevalier à son arrivée.
Je lui conseille d'être doux ; car, dans ce moment, il ne m'en coûterait
rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j'avais le bon esprit
de le quitter à présent, il en serait au désespoir
; et rien ne m'amuse comme un désespoir amoureux. Il m'appellerait
perfide, et ce mot de perfide m'a toujours fait plaisir ; c'est, après
celui de cruelle, le plus doux à l'oreille d'une femme, et il est
moins pénible à mériter. Sérieusement, je vais
m'occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes
cause ! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi aux
prières de votre Présidente.
Paris, ce 7 août 17**
LETTRE VI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Il n'est donc point de femme qui n'abuse de
l'empire qu'elle a su prendre ! Et vous-même, vous que je nommai
si souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l'être, et vous
ne craignez pas de m'attaquer dans l'objet de mes affections ! De quels
traits vous osez peindre Madame de Tourvel ! quel homme n'eût point
payé de sa vie cette insolente audace ? à quelle autre femme
qu'à vous n'eût-elle valu au moins une noirceur ? De grâce,
ne me mettez plus à d'aussi rudes épreuves ; je ne répondrais
pas de les soutenir. Au nom de l'amitié, attendez que j'aie eu cette
femme, si vous voulez en médire. Ne savez-vous pas que la seule
volupté a le droit de détacher le bandeau de l'Amour ?
Mais que dis-je ? Madame de Tourvel a-t-elle
besoin d'illusion ? non ; pour être adorable il lui suffit d'être
elle-même. Vous lui reprochez de se mettre mal ; je le crois bien
; toute parure lui nuit ; tout ce qui la cache la dépare : c'est
dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment ravissante.
Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un déshabillé
de simple toile me laisse voir sa taille ronde et souple. Une seule mousseline
couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais pénétrants,
en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure, dites-vous,
n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle, dans les moments où
rien ne parle à son coeur ? Non, sans doute, elle n'a point, comme
nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois et
nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase par
un sourire étudié ; et quoiqu'elle ait les plus belles dents
du monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir comme, dans
les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaieté naïve
et franche ! comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de
secourir, son regard annonce la joie pure et la bonté compatissante
! Il faut voir, surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie,
se peindre, sur sa figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie
qui n'est point jouée ! Elle est prude et dévote, et de là
vous la jugez froide et inanimée ? Je pense bien différemment.
Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la
répandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un être
toujours absent ? Quelle preuve plus forte pourriez-vous désirer
? J'ai su pourtant m'en procurer une autre.
J'ai dirigé sa promenade de manière
qu'il s'est trouvé un fossé à franchir ; et, quoique
fort leste, elle est encore plus timide : vous jugez bien qu'une prude
craint de sauter le fossé [On reconnaît ici le mauvais goût
des calembours, qui commençait à prendre, et qui depuis a
fait tant de progrès]. Il a fallu se confier à moi. J'ai
tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos préparatifs et le passage
de ma vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre
Dévote : mais, dès que je me fus emparé d'elle, par
une adroite gaucherie, nos bras s'enlacèrent mutuellement. Je pressai
son sein contre le mien ; et, dans ce court intervalle, je sentis son coeur
battre plus vite. L'aimable rougeur vint colorer son visage, et son modeste
embarras m'apprit assez que son coeur avait palpité d'amour et non
de crainte . Ma tante cependant s'y trompa comme vous, et se mit à
dire : <<L'enfant a eu peur>> ; mais la charmante candeur de l'enfant
ne lui permit pas le mensonge, et elle répondit naïvement :
<<Oh non, mais.>> Ce seul mot m'a éclairé. Dès
ce moment, le doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude.
J'aurai cette femme ; je l'enlèverai au mari qui la profane : j'oserai
la ravir au Dieu même qu'elle adore. Quel délice d'être
tour à tour l'objet et le vainqueur de ses remords ! Loin de moi
l'idée de détruire les préjugés qui l'assiègent
! ils ajouteront à mon bonheur et à ma gloire. Qu'elle croie
à la vertu, mais qu'elle me la sacrifie ; que ses fautes l'épouvantent
sans pouvoir l'arrêter ; et qu'agitée de mille terreurs, elle
ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu'alors, j'y consens,
elle me dise : <<Je t'adore>>, elle seule, entre toutes les femmes,
sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le Dieu qu'elle aura
préféré.
Soyons de bonne foi ; dans nos arrangements,
aussi froids que faciles, ce que nous appelons bonheur est à peine
un plaisir. Vous le dirai-je ? je croyais mon coeur flétri, et ne
me trouvant plus que des sens, je me plaignais d'une vieillesse prématurée.
Madame de Tourvel m'a rendu les charmantes illusions de la jeunesse. Auprès
d'elle, je n'ai pas besoin de jouir pour être heureux. La seule chose
qui m'effraie, est le temps que va me prendre cette aventure ; car je n'ose
rien donner au hasard. J'ai beau me rappeler mes heureuses témérités,
je ne puis me résoudre à les mettre en usage. Pour que je
sois vraiment heureux, il faut qu'elle se donne ; et ce n'est pas une petite
affaire.
Je suis sûr que vous admireriez ma prudence.
Je n'ai pas encore prononcé le mot d'amour ; mais déjà
nous en sommes à ceux de confiance et d'intérêt. Pour
la tromper le moins possible, et surtout pour prévenir l'effet des
propos qui pourraient lui revenir, je lui ai raconté moi-même,
et comme en m'accusant, quelques-uns de mes traits les plus connus. Vous
ririez de voir avec quelle candeur elle me prêche. Elle veut, dit-elle,
me convertir. Elle ne se doute pas encore de ce qu'il lui en coûtera
pour le tenter. Elle est loin de penser qu'en plaidant , pour parler comme
elle, pour les infortunées que j'ai perdues , elle parle d'avance
dans sa propre cause. Cette idée me vint hier au milieu d'un de
ses sermons, et je ne pus me refuser au plaisir de l'interrompre, pour
l'assurer qu'elle parlait comme un prophète. Adieu, ma très
belle amie. Vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressources.
P.S : A propos, ce pauvre Chevalier, s'est-il
tué de désespoir ? En vérité, vous êtes
cent fois plus mauvais sujet que moi, et vous m'humilieriez si j'avais
de l'amour-propre.
Du Château de ..., ce 9 août 17**
LETTRE VII
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
[Pour ne pas abuser de la patience du Lecteur,
on supprime beaucoup de Lettres de cette Correspondance journalière
; on ne donne que celles qui ont paru nécessaires à l'intelligence
des événements de cette société. C'est par
le même motif qu'on supprime aussi toutes les Lettres de Sophie Carnay
et plusieurs de celles des autres Acteurs de ces aventures.]
Si je ne t'ai rien dit de mon mariage, c'est
que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m'accoutume à
n'y plus penser et je me trouve assez bien de mon genre de vie. J'étudie
beaucoup mon chant et ma harpe ; il me semble que je les aime mieux depuis
que je n'ai plus de Maîtres, ou plutôt c'est que j'en ai un
meilleur. M. le Chevalier Danceny, ce Monsieur dont je t'ai parlé,
et avec qui j'ai chanté chez Madame de Merteuil, a la complaisance
de venir ici tous les jours, et de chanter avec moi des heures entières.
Il est extrêmement aimable. Il chante comme un Ange, et compose de
très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C'est bien dommage
qu'il soit Chevalier de Malte ! Il me semble que s'il se mariait, sa femme
serait bien heureuse. Il a une douceur charmante. Il n'a jamais l'air de
faire un compliment, et pourtant tout ce qu'il dit flatte. Il me reprend
sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose : mais il mêle
à ses critiques tant d'intérêt et de gaieté,
qu'il est impossible de ne pas lui en savoir gré. Seulement quand
il vous regarde, il a l'air de vous dire quelque chose d'obligeant. Il
joint à tout cela d'être très complaisant. Par exemple,
hier, il était prié d'un grand concert ; il a préféré
de rester toute la soirée chez Maman. Cela m'a fait bien plaisir
; car quand il n'y est pas, personne ne me parle, et je m'ennuie : au lieu
que quand il y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours
quelque chose à me dire. Lui et Madame de Merteuil sont les deux
seules personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie
: j'ai promis que je saurais pour aujourd'hui une ariette dont l'accompagnement
est très difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais
me remettre à l'étude jusqu'à ce qu'il vienne.
De ..., ce 7 août 17**
LETTRE VIII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES
On ne peut être plus sensible que je
le suis, Madame, à la confiance que vous me témoignez, ni
prendre plus d'intérêt que moi à l'établissement
de Mademoiselle de Volanges. C'est bien de toute mon âme que je lui
souhaite une félicité dont je ne doute pas qu'elle ne soit
digne, et sur laquelle je m'en rapporte bien à votre prudence. Je
ne connais point M. le Comte de Gercourt ; mais, honoré de votre
choix, je ne puis prendre de lui qu'une idée très avantageuse.
Je me borne, Madame, à souhaiter à ce mariage un succès
aussi heureux qu'au mien, qui est pareillement votre ouvrage, et pour lequel
chaque jour ajoute à ma reconnaissance. Que le bonheur de Mademoiselle
votre fille soit la récompense de celui que vous m'avez procuré
; et puisse la meilleure des amies être aussi la plus heureuse des
mères !
Je suis vraiment peinée de ne pouvoir
vous offrir de vive voix l'hommage de ce voeu sincère, et faire,
aussi tôt que je le désirerais, connaissance avec Mademoiselle
de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés
vraiment maternelles, j'ai droit d'espérer d'elle l'amitié
tendre d'une soeur. Je vous prie, Madame, de vouloir bien la lui demander
de ma part, en attendant que je me trouve à portée de la
mériter.
Je compte rester à la campagne tout
le temps de l'absence de M. de Tourvel. J'ai pris ce temps pour jouir et
profiter de la société de la respectable Madame de Rosemonde.
Cette femme est toujours charmante : son grand âge ne lui fait rien
perdre ; elle conserve toute sa mémoire et sa gaieté. Son
corps seul a quatre-vingt-quatre ans ; son esprit n'en a que vingt.
Notre retraite est égayée par
son neveu le Vicomte de Valmont, qui a bien voulu nous sacrifier quelques
jours. Je ne le connaissais que de réputation, et elle me faisait
peu désirer de le connaître davantage : mais il me semble
qu'il vaut mieux qu'elle. Ici, où le tourbillon du monde ne le gâte
pas, il parle raison avec une facilité étonnante, et il s'accuse
de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec beaucoup de confiance,
et je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous
qui le connaissez, vous conviendrez que ce serait une belle conversion
à faire : mais je ne doute pas, malgré ses promesses, que
huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le séjour
qu'il fera ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite
ordinaire : et je crois que, d'après sa façon de vivre, ce
qu'il peut faire de mieux est de ne rien faire du tout. Il sait que je
suis occupée à vous écrire, et il m'a chargée
de vous présenter ses respectueux hommages. Recevez aussi le mien
avec la bonté que je vous connais, et ne doutez jamais des sentiments
sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
Du Château de ..., ce 9 août 17**
LETTRE IX
MADAME DE VOLANGES A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
Je n'ai jamais douté, ma jeune et belle
amie, ni de l'amitié que vous avez pour moi, ni de l'intérêt
sincère que vous prenez à tout ce qui me regarde. Ce n'est
pas pour éclaircir ce point, que j'espère convenu à
jamais entre nous, que je réponds à votre Réponse
: mais je ne crois pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet
du Vicomte de Valmont. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver
jamais ce nom-là dans vos Lettres. En effet, que peut-il y avoir
de commun entre vous et lui ? Vous ne connaissez pas cet homme ; où
auriez-vous pris l'idée de l'âme d'un libertin ? Vous me parlez
de sa rare candeur : oh ! oui ; la candeur de Valmont doit être en
effet très rare. Encore plus faux et dangereux qu'il n'est aimable
et séduisant, jamais depuis sa plus grande jeunesse, il n'a fait
un pas ou dit une parole sans avoir un projet, et jamais il n'eut un projet
qui ne fût malhonnête ou criminel. Mon amie, vous me connaissez
; vous savez si, des vertus que je tâche d'acquérir, l'indulgence
n'est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont était
entraîné par des passions fougueuses ; si, comme mille autres,
il était séduit par les erreurs de son âge, blâmant
sa conduite je plaindrais sa personne, et j'attendrais, en silence, le
temps où un retour heureux lui rendrait l'estime des gens honnêtes.
Mais Valmont n'est pas cela : sa conduite est le résultat de ses
principes. Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se permettre d'horreurs,
sans se compromettre ; et pour être cruel et méchant sans
danger, il a choisi les femmes pour victimes. Je ne m'arrête pas
à compter celles qu'il a séduites : mais combien n'en a-t-il
pas perdues ?
Dans la vie sage et retirée que vous
menez, ces scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu'à vous.
Je pourrais vous en raconter qui vous feraient frémir ; mais vos
regards, purs comme votre âme, seraient souillés par de semblables
tableaux : sûre que Valmont ne sera jamais dangereux pour vous, vous
n'avez pas besoin de pareilles armes pour vous défendre. La seule
chose que j'ai à vous dire, c'est que, de toutes les femmes auxquelles
il a rendu des soins, succès ou non, il n'en est point qui n'aient
eu à s'en plaindre. La seule Marquise de Merteuil fait l'exception
à cette règle générale ; seule, elle a su lui
résister et enchaîner sa méchanceté. J'avoue
que ce trait de sa vie est celui qui lui fait le plus d'honneur à
mes yeux : aussi a-t-il suffi pour la justifier pleinement aux yeux de
tous, de quelques inconséquences qu'on avait à lui reprocher
dans le début de son veuvage. [L'erreur où est Madame de
Volanges nous fait voir qu'ainsi que les autres scélérats
Valmont ne décelait pas ses complices.]
Quoi qu'il en soit, ma belle amie, ce que l'âge,
l'expérience et surtout l'amitié, m'autorisent à vous
représenter, c'est qu'on commence à s'apercevoir dans le
monde de l'absence de Valmont ; et que si on sait qu'il soit resté
quelque temps en tiers entre sa tante et vous, votre réputation
sera entre ses mains ; malheur le plus grand qui puisse arriver à
une femme. Je vous conseille donc d'engager sa tante à ne pas le
retenir davantage ; et s'il s'obstine à rester, je crois que vous
ne devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi
resterait-il ? que fait-il donc à cette campagne ? Si vous faisiez
épier ses démarches, je suis sûre que vous découvririez
qu'il n'a fait que prendre un asile plus commode, pour quelque noirceur
qu'il médite dans les environs. Mais, dans l'impossibilité
de remédier au mal, contentons-nous de nous en garantir.
Adieu, ma belle amie ; voilà le mariage
de ma fille un peu retardé. Le Comte de Gercourt, que nous attendions
d'un jour à l'autre, me mande que son Régiment passe en Corse
; et comme il y a encore des mouvements de guerre, il lui sera impossible
de s'absenter avant l'hiver. Cela me contrarie ; mais cela me fait espérer
que nous aurons le plaisir de vous voir à la noce, et j'étais
fâchée qu'elle se fît sans vous. Adieu ; je suis, sans
compliment comme sans réserve, entièrement à vous.
P.S : Rappelez-moi au souvenir de Madame de
Rosemonde, que j'aime toujours autant qu'elle le mérite.
De ..., ce 11 août 17**
LETTRE X
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Me boudez-vous, Vicomte ? ou bien êtes-vous
mort ? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour
votre Présidente ? Cette femme, qui vous a rendu les illusions de
la jeunesse , vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés.
Déjà vous voilà timide et esclave ; autant vaudrait
être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses témérités
. Vous voilà donc vous conduisant sans principes, et donnant tout
au hasard, ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l'Amour
est, comme la médecine, seulement l'art d'aider à la Nature
? Vous voyez que je vous bats avec vos armes : mais je n'en prendrai pas
d'orgueil ; car c'est bien battre un homme à terre. Il faut qu'elle
se donne , me dites-vous : eh ! sans doute, il le faut ; aussi se donnera-t-elle
comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise
grâce. Mais, pour qu'elle finisse par se donner, le vrai moyen est
de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un
vrai déraisonnement de l'Amour ! Je dis l'Amour ; car vous êtes
amoureux. Vous parler autrement, ce serait vous trahir ; ce serait vous
cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous
avez eues, croyez-vous les avoir violées ? Mais, quelque envie qu'on
ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore faut-il
un prétexte ; et y en a- t-il de plus commode pour nous, que celui
qui nous donne l'air de céder à la force ? Pour moi, je l'avoue,
une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive et bien faite,
où tout se succède avec ordre quoique avec rapidité
; qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer
nous-mêmes une gaucherie dont au contraire nous aurions dû
profiter ; qui sait garder l'air de la violence jusque dans les choses
que nous accordons, et flatter avec adresse nos deux passions favorites,
la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens
que ce talent, plus rare que l'on ne croit, m'a toujours fait plaisir,
même alors qu'il ne m'a pas séduite, et que quelquefois il
m'est arrivé de me rendre, uniquement comme récompense. Telle
dans nos anciens Tournois, la Beauté donnait le prix de la valeur
et de l'adresse.
Mais vous, vous qui n'êtes plus vous,
vous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh ! depuis
quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins
de traverse ? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la
grande route ! Mais laissons ce sujet, qui me donne d'autant plus d'humeur,
qu'il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi plus
souvent que vous ne faites, et mettez-moi au courant de vos progrès.
Savez- vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure
vous occupe, et que vous négligez tout le monde ?
A propos de négligence, vous ressemblez
aux gens qui envoient régulièrement savoir des nouvelles
de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse.
Vous finissez votre dernière Lettre par me demander si le Chevalier
est mort. Je ne réponds pas, et vous ne vous en inquiétez
pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né
? Mais rassurez-vous, il n'est point mort ; ou s'il l'était, ce
serait de l'excès de sa joie. Ce pauvre Chevalier, comme il est
tendre ! comme il est fait pour l'Amour ! comme il sait sentir vivement
! la tête m'en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu'il
trouve à être aimé de moi m'attache véritablement
à lui.
Ce même jour, où je vous écrivais
que j'allais travailler à notre rupture, combien je le rendis heureux
! Je m'occupais pourtant tout de bon des moyens de le désespérer,
quand on me l'annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut
si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espérait passer
deux heures avec moi, avant celle où ma porte serait ouverte à
tout le monde. Je lui dis que j'allais sortir : il me demanda où
j'allais ; je refusai de le lui apprendre. Il insista ; où vous
ne serez pas , repris-je, avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta
pétrifié de cette réponse ; car, s'il eût dit
un mot, il s'ensuivait immanquablement une scène qui eût amené
la rupture que j'avais projetée. Etonnée de son silence,
je jetai les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir
la mine qu'il faisait. Je retrouvai sur cette charmante figure, cette tristesse,
à la fois profonde et tendre, à laquelle vous-même
êtes convenu qu'il était si difficile de résister.
La même cause produisit le même effet ; je fus vaincue une
seconde fois. Dès ce moment, je ne m'occupai plus que des moyens
d'éviter qu'il pût me trouver un tort. <<Je sors pour
affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, et même cette affaire
vous regarde ; mais ne m'interrogez pas. Je souperai chez moi ; revenez,
et vous serez instruit.>> Alors il retrouva la parole ; mais je ne lui
permis pas d'en faire usage. <<Je suis très pressée,
continuai-je. Laissez-moi ; à ce soir.>> Il baisa ma main et sortit.
Aussitôt, pour le dédommager,
peut-être pour me dédommager moi-même, je me décide
à lui faire connaître ma petite maison dont il ne se doutait
pas. J'appelle ma fidèle Victoire . J'ai ma migraine ; je me couche
pour tous mes gens ; et, restée enfin seule avec la véritable
, tandis qu'elle se travestit en Laquais, je fais une toilette de Femme
de chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon
jardin, et nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de
l'Amour, je choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci
est délicieux ; il est de mon invention : il ne laisse rien voir,
et pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modèle pour
votre Présidente, quand vous l'aurez rendue digne de le porter.
Après ces préparatifs, pendant
que Victoire s'occupe des autres détails, je lis un chapitre du
Sopha , une Lettre d' Héloïse et deux Contes de La Fontaine,
pour recorder les différents tons que je voulais prendre. Cependant
mon Chevalier arrive à ma porte, avec l'empressement qu'il a toujours.
Mon Suisse la lui refuse, et lui apprend que je suis malade : premier incident.
Il lui remet en même temps un billet de moi, mais non de mon écriture,
suivant ma prudente règle. Il l'ouvre, et y trouve de la main de
Victoire : <<A neuf heures précises, au Boulevard, devant
les Cafés.>> Il s'y rend ; et là, un petit Laquais qu'il
ne connaît pas, qu'il croit au moins ne pas connaître, car
c'était toujours Victoire, vient lui annoncer qu'il faut renvoyer
sa voiture et le suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffait
la tête d'autant, et la tête échauffée ne nuit
à rien. Il arrive enfin, et la surprise et l'Amour causaient en
lui un véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettre,
nous nous promenons un moment dans le bosquet ; puis je le ramène
vers la maison. Il voit d'abord deux couverts mis : ensuite un lit fait.
Nous passons jusqu'au boudoir, qui était dans toute sa parure. Là,
moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes
bras autour de lui et me laissai tomber à ses genoux. <<O
mon ami, lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment,
je me reproche de t'avoir affligé par l'apparence de l'humeur, d'avoir
pu un instant voiler mon coeur à tes regards. Pardonne-moi mes torts
: je veux les expier à force d'amour.>> Vous jugez de l'effet de
ce discours sentimental. L'heureux Chevalier me releva et mon pardon fut
scellé sur cette même ottomane où vous et moi scellâmes
si gaiement et de la même manière notre éternelle rupture.
Comme nous avions six heures à passer
ensemble, et que j'avais résolu que tout ce temps fût pour
lui également délicieux, je modérai ses transports,
et l'aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir
jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été jamais
aussi contente de moi. Après le souper, tour à tour enfant
et raisonnable, folâtre et sensible, quelquefois même libertine,
je me plaisais à le considérer comme un Sultan au milieu
de son Sérail, dont j'étais tour à tour les Favorites
différentes. En effet, ses hommages réitérés,
quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours
par une Maîtresse nouvelle.
Enfin au point du jour il fallut se séparer
; et, quoi qu'il dît, quoi qu'il fît même pour me prouver
le contraire, il en avait autant de besoin que peu d'envie. Au moment où
nous sortîmes et pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux
séjour, et la lui remettant entre les mains : <<Je ne l'ai
eue que pour vous, lui dis-je ; il est juste que vous en soyez maître
: c'est au Sacrificateur à disposer du Temple.>> C'est par cette
adresse que j'ai prévenu les réflexions qu'aurait pu lui
faire naître la propriété, toujours suspecte, d'une
petite maison. Je le connais assez, pour être sûre qu'il ne
s'en servira que pour moi ; et si la fantaisie me prenait d'y aller sans
lui, il me reste bien une double clef. Il voulait à toute force
prendre jour pour y revenir ; mais je l'aime trop encore, pour vouloir
l'user si vite. Il ne faut se permettre d'excès qu'avec les gens
qu'on veut quitter bientôt. Il ne sait pas cela, lui ; mais, pour
son bonheur, je le sais pour deux.
Je m'aperçois qu'il est trois heures
du matin, et que j'ai écrit un volume, ayant le projet de n'écrire
qu'un mot. Tel est le charme de la confiante amitié : c'est elle
qui fait que vous êtes toujours ce que j'aime le mieux, mais, en
vérité, le Chevalier est ce qui me plaît davantage.
De ..., ce 12 août 17**
LETTRE XI
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES
Votre Lettre sévère m'aurait
effrayée, Madame, si, par bonheur, je n'avais trouvé ici
plus de motifs de sécurité que vous ne m'en donnez de crainte.
Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur de toutes les
femmes, paraît avoir déposé ses armes meurtrières,
avant d'entrer dans ce Château. Loin d'y former des projets, il n'y
a pas même porté de prétentions ; et la qualité
d'homme aimable que ses ennemis mêmes lui accordent, disparaît
presque ici, pour ne lui laisser que celle de bon enfant. C'est apparemment
l'air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je vous puis assurer,
c'est qu'étant sans cesse avec moi, paraissant même s'y plaire,
il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à l'Amour,
pas une de ces phrases que tous les hommes se permettent, sans avoir, comme
lui, ce qu'il faut pour les justifier. Jamais il n'oblige à cette
réserve, dans laquelle toute femme qui se respecte est forcée
de se tenir aujourd'hui, pour contenir les hommes qui l'entourent. Il sait
ne point abuser de la gaieté qu'il inspire. Il est peut-être
un peu louangeur ; mais c'est avec tant de délicatesse qu'il accoutumerait
la modestie même à l'éloge. Enfin, si j'avais un frère,
je désirerais qu'il fût tel que M. de Valmont se montre ici.
Peut-être beaucoup de femmes lui désireraient une galanterie
plus marquée ; et j'avoue que je lui sais un gré infini d'avoir
su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.
Ce portrait diffère beaucoup sans doute
de celui que vous me faites ; et, malgré cela, tous deux peuvent
être ressemblants en fixant les époques. Lui- même convient
d'avoir eu beaucoup de torts, et on lui en aura bien aussi prêté
quelques-uns. Mais j'ai rencontré peu d'hommes qui parlassent des
femmes honnêtes avec plus de respect, je dirais presque d'enthousiasme.
Vous m'apprenez qu'au moins sur cet objet il ne trompe pas. Sa conduite
avec Madame de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup ;
et c'est toujours avec tant d'éloges et l'air d'un attachement si
vrai, que j'ai cru, jusqu'à la réception de votre Lettre,
que ce qu'il appelait amitié entre eux deux était bien réellement
de l'Amour. Je m'accuse de ce jugement téméraire, dans lequel
j'ai eu d'autant plus de tort, que lui-même a pris souvent le soin
de la justifier. J'avoue que je ne regardais que comme finesse, ce qui
était de sa part une honnête sincérité. Je ne
sais ; mais il me semble que celui qui est capable d'une amitié
aussi suivie pour une femme aussi estimable, n'est pas un libertin sans
retour. J'ignore au reste si nous devons la conduite sage qu'il tient ici
à quelques projets dans les environs, comme vous le supposez, il
y a bien quelques femmes aimables à la ronde ; mais il sort peu,
excepté le matin, et alors il dit qu'il va à la chasse. Il
est vrai qu'il rapporte rarement du gibier ; mais il assure qu'il est maladroit
à cet exercice. D'ailleurs, ce qu'il peut faire au- dehors m'inquiète
peu ; et si je désirais le savoir, ce ne serait que pour avoir une
raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien.
Sur ce que vous me proposez de travailler à
abréger le séjour que M. de Valmont compte faire ici, il
me paraît bien difficile d'oser demander à sa tante de ne
pas avoir son neveu chez elle, d'autant qu'elle l'aime beaucoup. Je vous
promets pourtant, mais seulement par déférence et non par
besoin, de saisir l'occasion de faire cette demande, soit à elle,
soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit
de mon projet de rester ici jusqu'à son retour, et il s'étonnerait,
avec raison, de la légèreté qui m'en ferait changer.
Voilà, Madame, de bien longs éclaircissements
: mais j'ai cru devoir à la vérité un témoignage
avantageux à M. de Valmont, et dont il me paraît avoir grand
besoin auprès de vous. Je n'en suis pas moins sensible à
l'amitié qui a dicté vos conseils. C'est à elle que
je dois aussi ce que vous me dites d'obligeant à l'occasion du retard
du mariage de Mademoiselle votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement
: mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces moments
avec vous, je les sacrifierais de bien bon coeur au désir de savoir
Mademoiselle de Volanges plus tôt heureuse, si pourtant elle peut
jamais l'être plus qu'auprès d'une mère aussi digne
de toute sa tendresse et de son respect. Je partage avec elle ces deux
sentiments qui m'attachent à vous, et je vous prie d'en recevoir
l'assurance avec bonté.
J'ai l'honneur d'être, etc.
De ..., ce 13 août 17**
LETTRE XII
CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Maman est incommodée, Madame ; elle
ne sortira point, et il faut que je lui tienne compagnie : ainsi je n'aurai
pas l'honneur de vous accompagner à l'Opéra. Je vous assure
que je regrette bien plus de ne pas être avec vous que le Spectacle.
Je vous prie d'en être persuadée. Je vous aime tant ! Voudriez-
vous bien dire à M. le Chevalier Danceny que je n'ai point le Recueil
dont il m'a parlé, et que s'il peut me l'apporter demain, il me
fera grand plaisir. S'il vient aujourd'hui, on lui dira que nous n'y sommes
pas ; mais c'est que Maman ne veut recevoir personne. J'espère qu'elle
se portera mieux demain.
J'ai l'honneur d'être, etc.
De ..., ce 13 août 17**
LETTRE XIII
LA MARQUISE DE MERTEUIL A CECILE VOLANGES
Je suis très fâchée, ma
belle, et d'être privée du plaisir de vous voir, et de la
cause de cette privation. J'espère que cette occasion se retrouvera.
Je m'acquitterai de votre commission auprès du Chevalier Danceny,
qui sera sûrement très fâché de savoir votre
Maman malade. Si elle veut me recevoir demain, j'irai lui tenir compagnie.
Nous attaquerons, elle et moi, le Chevalier de Belleroche. [C'est le même
dont il est question dans les lettres de Madame de Merteuil] au piquet
; et, en lui gagnant son argent, nous aurons, pour surcroît de plaisir,
celui de vous entendre chanter avec votre aimable Maître, à
qui je le proposerai. Si cela convient à votre Maman et à
vous, je réponds de moi et de mes deux Chevaliers. Adieu, ma belle
; mes compliments à ma chère Madame de Volanges. Je vous
embrasse bien tendrement.
De ..., ce 13 août 17**
LETTRE XIV
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Je ne t'ai pas écrit hier, ma chère
Sophie : mais ce n'est pas le plaisir qui en est cause ; je t'en assure
bien. Maman était malade, et je ne l'ai pas quittée de la
journée. Le soir, quand je me suis retirée, je n'avais coeur
à rien du tout ; et je me suis couchée bien vite, pour m'assurer
que la journée était finie ; jamais je n'en avais passé
de si longue. Ce n'est pas que je n'aime bien Maman ; mais je ne sais pas
ce que c'était. Je devais aller à l'Opéra avec Madame
de Merteuil ; le Chevalier Danceny devait y être. Tu sais bien que
ce sont les deux personnes que j'aime le mieux. Quand l'heure où
j'aurais dû y être aussi est arrivée, mon coeur s'est
serré malgré moi. Je me déplaisais à tout,
et j'ai pleuré, pleuré, sans pouvoir m'en empêcher.
Heureusement Maman était couchée, et ne pouvait pas me voir.
Je suis bien sûre que le Chevalier Danceny aura été
fâché aussi ; mais il aura été distrait par
le Spectacle et par tout le monde : c'est bien différent.
Par bonheur, Maman va mieux aujourd'hui, et
Madame de Merteuil viendra avec une autre personne et le Chevalier Danceny
: mais elle arrive toujours bien tard, Madame de Merteuil ; et quand on
est si longtemps toute seule, c'est bien ennuyeux. Il n'est encore qu'onze
heures. Il est vrai qu'il faut que je joue de la harpe ; et puis ma toilette
me prendra un peu de temps, car je veux être bien coiffée
aujourd'hui. Je crois que la Mère Perpétue a raison, et qu'on
devient coquette dès qu'on est dans le monde. Je n'ai jamais eu
tant d'envie d'être jolie que depuis quelques jours, et je trouve
que je ne le suis pas autant que je le croyais ; et puis, auprès
des femmes qui ont du rouge, on perd beaucoup. Madame de Merteuil, par
exemple, je vois bien que tous les hommes la trouvent plus jolie que moi
: cela ne me fâche pas beaucoup, parce qu'elle m'aime bien ; et puis
elle assure que le Chevalier Danceny me trouve plus jolie qu'elle. C'est
bien honnête à elle de me l'avoir dit ! elle avait même
l'air d'en être bien aise. Par exemple, je ne conçois pas
ça. C'est qu'elle m'aime tant ! et lui ! oh ! ça m'a fait
bien plaisir ! aussi, c'est qu'il me semble que rien que le regarder suffit
pour embellir. Je le regarderais toujours, si je ne craignais de rencontrer
ses yeux : car, toutes les fois que cela m'arrive, cela me décontenance,
et me fait comme de la peine ; mais ça ne fait rien.
Adieu, ma chère amie ; je vais me mettre
à ma toilette. Je t'aime toujours comme de coutume.
Paris, ce 14 août 17**
LETTRE XV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Il est bien honnête à vous de
ne pas m'abandonner à mon triste sort. La vie que je mène
ici est réellement fatigante, par l'excès de son repos et
son insipide uniformité. En lisant votre Lettre et le détail
de votre charmante journée, j'ai été tenté
vingt fois de prétexter une affaire, de voler à vos pieds,
et de vous y demander, en ma faveur, une infidélité à
votre Chevalier, qui, après tout, ne mérite pas son bonheur.
Savez-vous que vous m'avez rendu jaloux de lui ? Que me parlez-vous d'éternelle
rupture ? J'abjure ce serment, prononcé dans le délire :
nous n'aurions pas été dignes de le faire, si nous eussions
dû le garder. Ah ! que je puisse un jour me venger dans vos bras,
du dépit involontaire que m'a causé le bonheur du Chevalier
! Je suis indigné, je l'avoue, quand je songe que cet homme, sans
raisonner, sans se donner la moindre peine, en suivant tout bêtement
l'instinct de son coeur, trouve une félicité à laquelle
je ne puis atteindre. Oh ! je la troublerai. Promettez-moi que je la troublerai.
Vous-même n'êtes-vous pas humiliée ? Vous vous donnez
la peine de le tromper, et il est plus heureux que vous. Vous le croyez
dans vos chaînes ! C'est bien vous qui êtes dans les siennes.
Il dort tranquillement, tandis que vous veillez pour ses plaisirs. Que
ferait de plus son esclave ?
Tenez, ma belle amie, tant que vous vous partagez
entre plusieurs, je n'ai pas la moindre jalousie : je ne vois alors dans
vos Amants que les successeurs d'Alexandre, incapables de conserver entre
eux tous cet empire où je régnais seul. Mais que vous vous
donniez entièrement à un d'eux ! qu'il existe un autre homme
aussi heureux que moi ! je ne le souffrirai pas ; n'espérez pas
que je le souffre. Ou reprenez-moi, ou au moins prenez-en un autre ; et
ne trahissez pas, par un caprice exclusif, l'amitié inviolable que
nous nous sommes jurée.
C'est bien assez, sans doute, que j'aie à
me plaindre de l'Amour. Vous voyez que je me prête à vos idées,
et que j'avoue mes torts. En effet, si c'est être amoureux que de
ne pouvoir vivre sans posséder ce qu'on désire, d'y sacrifier
son temps, ses plaisirs, sa vie, je suis bien réellement amoureux.
Je n'en suis guère plus avancé. Je n'aurais même rien
du tout à vous apprendre à ce sujet, sans un événement
qui me donne beaucoup à réfléchir, et dont je ne sais
encore si je dois craindre ou espérer.
Vous connaissez mon Chasseur, trésor
d'intrigue, et vrai valet de Comédie ; vous jugez bien que ses instructions
portaient d'être amoureux de la Femme de chambre, et d'enivrer les
gens. Le coquin est plus heureux que moi ; il a déjà réussi.
Il vient de découvrir que Madame de Tourvel a chargé un de
ses gens de prendre des informations sur ma conduite, et même de
me suivre dans mes courses du matin, autant qu'il le pourrait, sans être
aperçu. Que prétend cette femme ? Ainsi donc la plus modeste
de toutes ose encore risquer des choses qu'à peine nous oserions
nous permettre ! Je jure bien. Mais, avant de songer à me venger
de cette ruse féminine, occupons-nous des moyens de la tourner à
notre avantage. Jusqu'ici ces courses qu'on suspecte n'avaient aucun objet
; il faut leur en donner un. Cela mérite toute mon attention, et
je vous quitte pour y réfléchir. Adieu, ma belle amie.
Toujours du Château de ..., ce 15 août
17**
LETTRE XVI
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Ah ! ma Sophie, voici bien des nouvelles !
je ne devrais peut-être pas te les dire : mais il faut bien que j'en
parle à quelqu'un ; c'est plus fort que moi. Ce Chevalier Danceny.
Je suis dans un trouble que je ne peux pas écrire : je ne sais par
où commencer. Depuis que je t'avais raconté la jolie soirée
[La Lettre où il est parlé de cette soirée ne s'est
pas retrouvée. Il y a lieu de croire que c'est celle proposée
dans le billet de Madame de Merteuil, et dont il est aussi question dans
la précédente Lettre de Cécile Volanges.] que j'avais
passée chez Maman avec lui et Madame de Merteuil, je ne t'en parlais
plus : c'est que je ne voulais plus en parler à personne ; mais
j'y pensais pourtant toujours. Depuis il était devenu si triste,
mais si triste, si triste, que ça me faisait de la peine ; et quand
je lui demandais pourquoi, il me disait que non : mais je voyais bien que
si. Enfin hier il l'était encore plus que de coutume. Ça
n'a pas empêché qu'il n'ait eu la complaisance de chanter
avec moi comme à l'ordinaire ; mais, toutes les fois qu'il me regardait,
cela me serrait le coeur. Après que nous eûmes fini de chanter,
il alla renfermer ma harpe dans son étui ; et, en m'en rapportant
la clef, il me pria d'en jouer encore le soir, aussitôt que je serais
seule. Je ne me défiais de rien du tout ; je ne voulais même
pas : mais il m'en pria tant, que je lui dis qu'oui. Il avait bien ses
raisons. Effectivement, quand je fus retirée chez moi et que ma
Femme de chambre fut sortie, j'allais pour prendre ma harpe. Je trouvai
dans les cordes une Lettre, pliée seulement, et point cachetée,
et qui était de lui. Ah ! si tu savais tout ce qu'il me mande !
Depuis que j'ai lu sa Lettre, j'ai tant de plaisir, que je ne peux plus
songer à autre chose. Je l'ai relue quatre fois tout de suite, et
puis je l'ai serrée dans mon secrétaire. Je la savais par
coeur ; et, quand j'ai été couchée, je l'ai tant répétée,
que je ne songeais pas à dormir. Dès que je fermais les yeux,
je le voyais là, qui me disait lui-même tout ce que je venais
de lire. Je ne me suis endormie que bien tard ; et aussitôt que je
me suis réveillée (il était encore de bien bonne heure),
j'ai été reprendre sa Lettre pour la relire à mon
aise. Je l'ai emportée dans mon lit, et puis je l'ai baisée
comme si. C'est peut-être mal fait de baiser une Lettre comme ça,
mais je n'ai pas pu m'en empêcher.
A présent, ma chère amie, si
je suis bien aise, je suis aussi bien embarrassée ; car sûrement
il ne faut pas que je réponde à cette Lettre-là. Je
sais bien que ça ne se doit pas, et pourtant il me le demande ;
et, si je ne réponds pas, je suis sûre qu'il va encore être
triste. C'est pourtant bien malheureux pour lui ! Qu'est-ce que tu me conseilles
? mais tu n'en sais pas plus que moi. J'ai bien envie d'en parler à
Madame de Merteuil qui m'aime bien. Je voudrais bien le consoler ; mais
je ne voudrais rien faire qui fût mal. On nous recommande tant d'avoir
bon coeur ! et puis on nous défend de suivre ce qu'il inspire, quand
c'est pour un homme ! Ça n'est pas juste non plus. Est-ce qu'un
homme n'est pas notre prochain comme une femme, et plus encore ? car enfin
n'a-t-on pas son père comme sa mère, son frère comme
sa soeur ? il reste toujours le mari de plus. Cependant si j'allais faire
quelque chose qui ne fût pas bien, peut-être que M. Danceny
lui-même n'aurait plus bonne idée de moi ! Oh ! ça,
par exemple, j'aime encore mieux qu'il soit triste. Et puis, enfin, je
serai toujours à temps. Parce qu'il a écrit hier, je ne suis
pas obligée d'écrire aujourd'hui : aussi bien je verrai Madame
de Merteuil ce soir, et si j'en ai le courage, je lui conterai tout. En
ne faisant que ce qu'elle me dira, je n'aurai rien à me reprocher.
Et puis peut-être me dira-t-elle que je peux lui répondre
un peu, pour qu'il ne soit pas si triste ! Oh ! je suis bien en peine.
Adieu, ma bonne amie. Dis-moi toujours ce que tu penses.
De ..., ce 19 août 17**
LETTRE XVII
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
Avant de me livrer, Mademoiselle, dirai-je
au plaisir ou au besoin de vous écrire, je commence par vous supplier
de m'entendre. Je sens que pour oser vous déclarer mes sentiments,
j'ai besoin d'indulgence ; si je ne voulais que les justifier, elle me
serait inutile. Que vais-je faire après tout que vous montrer mon
ouvrage ? Et qu'ai-je à vous dire, que mes regards, mon embarras,
ma conduite et même mon silence ne vous aient dit avant moi ? Eh
! pourquoi vous fâcheriez-vous d'un sentiment que vous avez fait
naître ? Emané de vous, sans doute il est digne de vous être
offert ; s'il est brûlant comme mon âme, il est pur comme la
vôtre. Serait-ce un crime d'avoir su apprécier votre charmante
figure, vos talents séducteurs, vos grâces enchanteresses,
et cette touchante candeur qui ajoute un prix inestimable à des
qualités déjà si précieuses ? non, sans doute
; mais, sans être coupable, ou peut être malheureux ; et c'est
le sort qui m'attend, si vous refusez d'agréer mon hommage. C'est
le premier que mon coeur ait offert. Sans vous je serais encore, non pas
heureux, mais tranquille. Je vous ai vue ; le repos a fui loin de moi,
et mon bonheur est incertain. Cependant vous vous étonnez de ma
tristesse ; vous m'en demandez la cause : quelquefois même j'ai cru
voir qu'elle vous affligeait. Ah ! dites un mot, et ma félicité
sera votre ouvrage. Mais, avant de prononcer, songez qu'un mot peut aussi
combler mon malheur. Soyez donc l'arbitre de ma destinée. Par vous
je vais être éternellement heureux ou malheureux. En quelles
mains plus chères puis-je remettre un intérêt plus
grand ?
Je finirai, comme j'ai commencé, par
implorer votre indulgence. Je vous ai demandé de m'entendre ; j'oserai
plus ; je vous prierai de me répondre. Le refuser, serait me laisser
croire que vous vous trouvez offensée, et mon coeur m'est garant
que mon respect égale mon amour.
P-S. Vous pouvez vous servir, pour me répondre,
du même moyen dont je me sers pour vous faire parvenir cette Lettre
; il me paraît également sûr et commode.
De ..., ce 18 août 17**
LETTRE XVIII
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Quoi ! Sophie, tu blâmes d'avance ce
que je vais faire ! J'avais déjà bien assez d'inquiétudes
; voilà que tu les augmentes encore. Il est clair, dis-tu, que je
ne dois pas répondre. Tu en parles bien à ton aise ; et d'ailleurs,
tu ne sais pas au juste ce qui en est : tu n'es pas là pour voir.
Je suis sûre que si tu étais à ma place, tu ferais
comme moi. Sûrement, en général, on ne doit pas répondre
; et tu as bien vu, par ma Lettre d'hier, que je ne le voulais pas non
plus : mais c'est que je ne crois pas que personne se soit jamais trouvé
dans le cas où je suis.
Et encore être obligée de me décider
toute seule ! Madame de Merteuil, que je comptais voir hier au soir, n'est
pas venue. Tout s'arrange contre moi : c'est elle qui est cause que je
le connais. C'est presque toujours avec elle que je l'ai vu que je lui
ai parlé. Ce n'est pas que je lui en veuille du mal : mais elle
me laisse là au moment de l'embarras. Oh ! je suis bien à
plaindre !
Figure-toi qu'il est venu hier comme à
l'ordinaire. J'étais si troublée que je n'osais le regarder.
Il ne pouvait pas me parler, parce que Maman était là. Je
me doutais bien qu'il serait fâché, quand il verrait que je
ne lui avais pas écrit. Je ne savais quelle contenance faire. Un
instant après il me demanda si je voulais qu'il allât chercher
ma harpe. Le coeur me battait si fort, que ce fut tout ce que je pus faire
que de répondre qu'oui. Quand il revint, c'était bien pis.
Je ne le regardai qu'un petit moment. Il ne me regardait pas, lui ; mais
il avait un air qu'on aurait dit qu'il était malade. Ça me
faisait bien de la peine. Il se mit à accorder ma harpe, et après,
en me l'apportant, il me dit : <<Ah ! Mademoiselle !>> Il ne me dit
que ces deux mots-là ; mais c'était d'un ton que j'en fus
toute bouleversée. Je préludais sur ma harpe, sans savoir
ce que je faisais. Maman demanda si nous ne chanterions pas. Lui s'excusa,
en disant qu'il était un peu malade ; et moi, qui n'avais pas d'excuse,
il me fallut chanter. J'aurais voulu n'avoir jamais eu de voix. Je choisis
exprès un air que je ne savais pas ; car j'étais bien sûre
que je ne pourrais en chanter aucun, et on se serait aperçu de quelque
chose. Heureusement il vint une visite ; et, dès que j'entendis
entrer un carrosse, je cessai, et le priai de reporter ma harpe. J'avais
bien peur qu'il ne s'en allât en même temps ; mais il revint.
Pendant que Maman et cette Dame qui était
venue causaient ensemble, je voulus le regarder encore un petit moment.
Je rencontrai ses yeux, et il me fut impossible de détourner les
miens. Un moment après je vis ses larmes couler, et il fut obligé
de se retourner pour n'être pas vu. Pour le coup, je ne pus y tenir
; je sentis que j'allais pleurer aussi. Je sortis, et tout de suite j'écrivis
avec un crayon, sur un chiffon de papier : <<Ne soyez donc pas si
triste, je vous en prie ; je promets de vous répondre.>> Sûrement,
tu ne peux pas dire qu'il y ait du mal à cela ; et puis c'était
plus fort que moi. Je mis mon papier aux cordes de ma harpe, comme sa Lettre
était, et je revins dans le salon. Je me sentais plus tranquille.
Il me tardait bien que cette Dame s'en fût. Heureusement, elle était
en visite ; elle s'en alla bientôt après. Aussitôt qu'elle
fut sortie, je dis que je voulais reprendre ma harpe, et je le priai de
l'aller chercher. Je vis bien, à son air, qu'il ne se doutait de
rien. Mais au retour, oh ! comme il était content ! En posant ma
harpe vis-à-vis de moi, il se plaça de façon que Maman
ne pouvait voir, et il prit ma main qu'il serra, mais d'une façon
! ce ne fut qu'un moment : mais je ne saurais te dire le plaisir que ça
m'a fait. Je la retirai pourtant ; ainsi je n'ai rien à me reprocher.
A présent, ma bonne amie, tu vois bien
que je ne peux pas me dispenser de lui écrire, puisque je le lui
ai promis ; et puis, je n'irai pas lui refaire du chagrin ; car j'en souffre
plus que lui. Si c'était pour quelque chose de mal, sûrement
je ne le ferais pas. Mais quel mal peut-il y avoir à écrire,
surtout quand c'est pour empêcher quelqu'un d'être malheureux
? Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne saurai pas bien faire ma Lettre
: mais il sentira bien que ce n'est pas ma faute ; et puis je suis sûre
que rien que de ce qu'elle sera de moi, elle lui fera toujours plaisir.
Adieu, ma chère amie. Si tu trouves
que j'ai tort, dis-le-moi ; mais je ne crois pas. A mesure que le moment
de lui écrire approche, mon coeur bat que ça ne se conçoit
pas. Il le faut pourtant bien, puisque je l'ai promis. Adieu.
De ..., ce 20 août 17**
LETTRE XIX
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
Vous étiez si triste, hier, Monsieur,
et cela me faisait tant de peine, que je me suis laissée aller à
vous promettre de répondre à la Lettre que vous m'avez écrite.
Je n'en sens pas moins aujourd'hui que je ne le dois pas : pourtant, comme
je l'ai promis, je ne veux pas manquer à ma parole, et cela doit
bien vous prouver l'amitié que j'ai pour vous. A présent
que vous le savez, j'espère que vous ne me demanderez pas de vous
écrire davantage. J'espère aussi que vous ne direz à
personne que je vous ai écrit ; parce que sûrement on m'en
blâmerait, et que cela pourrait me causer bien du chagrin. J'espère
surtout que vous-même n'en prendrez pas mauvaise idée de moi,
ce qui me ferait plus de peine que tout. Je peux bien vous assurer que
je n'aurais pas eu cette complaisance-là pour tout autre que vous.
Je voudrais bien que vous eussiez celle de ne plus être triste comme
vous étiez ; ce qui m'ôte tout le plaisir que j'ai à
vous voir. Vous voyez, Monsieur, que je vous parle bien sincèrement.
Je ne demande pas mieux que notre amitié dure toujours ; mais, je
vous en prie, ne m'écrivez plus.
J'ai l'honneur d'être,
Cécile Volanges
De ..., ce 20 août 17**
LETTRE XX
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Ah ! fripon, vous me cajolez, de peur que je
ne me moque de vous ! Allons, je vous fais grâce : vous m'écrivez
tant de folies, qu'il faut bien que je vous pardonne la sagesse où
vous tient votre Présidente. Je ne crois pas que mon Chevalier eût
autant d'indulgence que moi ; il serait homme à ne pas approuver
notre renouvellement de bail, et à ne rien trouver de plaisant dans
votre folle idée. J'en ai pourtant bien ri, et j'étais vraiment
fâchée d'être obligée d'en rire toute seule.
Si vous eussiez été là, je ne sais où m'aurait
menée cette gaieté : mais j'ai eu le temps de la réflexion
et je me suis armée de sévérité. Ce n'est pas
que je refuse pour toujours ; mais je diffère, et j'ai raison. J'y
mettrais peut-être de la vanité, et, une fois piquée
au jeu, on ne sait plus où l'on s'arrête. Je serais femme
à vous enchaîner de nouveau, à vous faire oublier votre
Présidente ; et si j'allais, moi indigne, vous dégoûter
de la vertu, voyez quel scandale ! Pour éviter ce danger, voici
mes conditions.
Aussitôt que vous aurez eu votre belle
Dévote, que vous pourrez m'en fournir une preuve, venez, et je suis
à vous. Mais vous n'ignorez pas que dans les affaires importantes,
on ne reçoit de preuves que par écrit. Par cet arrangement,
d'une part, je deviendrai une récompense au lieu d'être une
consolation ; et cette idée me plaît davantage : de l'autre
votre succès en sera plus piquant, en devenant lui-même un
moyen d'infidélité. Venez donc, venez au plus tôt m'apporter
le gage de votre triomphe : semblable à nos preux Chevaliers qui
venaient déposer aux pieds de leur Dame les fruits brillants de
leur victoire. Sérieusement, je suis curieuse de savoir ce que peut
écrire une Prude après un tel moment, et quel voile elle
met sur ses discours, après n'en avoir plus laissé sur sa
personne. C'est à vous de voir si je me mets à un prix trop
haut ; mais je vous préviens qu'il n'y a rien à rabattre.
Jusque-là, mon cher Vicomte, vous trouverez bon que je reste fidèle
à mon Chevalier, et que je m'amuse à le rendre heureux, malgré
le petit chagrin que cela vous cause.
Cependant si j'avais moins de moeurs, je crois
qu'il aurait, dans ce moment, un rival dangereux ; c'est la petite Volanges.
Je raffole de cet enfant : c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou
elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son
petit coeur se développer, et c'est un spectacle ravissant. Elle
aime déjà son Danceny avec fureur ; mais elle n'en sait encore
rien. Lui-même, quoique très amoureux, a encore la timidité
de son âge, et n'ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en
adoration vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de
me dire son secret ; particulièrement depuis quelques jours je l'en
vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service
de l'aider un peu : mais je n'oublie pas que c'est un enfant, et je ne
veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu plus clairement
; mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas l'entendre. Quant
à la petite, je suis souvent tentée d'en faire mon élève
; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt. Il me laisse
du temps, puisque le voilà en Corse jusqu'au mois d'Octobre. J'ai
dans l'idée que j'emploierai ce temps-là, et que nous lui
donnerons une femme toute formée, au lieu de son innocente Pensionnaire.
Quelle est donc en effet l'insolente sécurité de cet homme,
qui ose dormir tranquille, tandis qu'une femme, qui a à se plaindre
de lui, ne s'est pas encore vengée ? Tenez, si la petite était
ici dans ce moment, je ne sais ce que je ne lui dirais pas.
Adieu, Vicomte ; bonsoir et bon succès
: mais, pour Dieu, avancez donc. Songez que si vous n'avez pas cette femme,
les autres rougiront de vous avoir eu.
De ..., ce 20 août 17**
LETTRE XXI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Enfin, ma belle amie, j'ai fait un pas en avant,
mais un grand pas ; et qui, s'il ne m'a pas conduit jusqu'au but, m'a fait
connaître au moins que je suis dans la route, et a dissipé
la crainte où j'étais de m'être égaré.
J'ai enfin déclaré mon amour ; et quoiqu'on ait gardé
le silence le plus obstiné, j'ai obtenu la réponse peut-être
la moins équivoque et la plus flatteuse : mais n'anticipons pas
sur les événements, et reprenons plus haut. Vous vous souvenez
qu'on faisait épier mes démarches. Eh bien ! j'ai voulu que
ce moyen scandaleux tournât à l'édification publique,
et voici ce que j'ai fait. J'ai chargé mon confident de me trouver,
dans les environs, quelque malheureux qui eût besoin de secours.
Cette commission n'était pas difficile à remplir. Hier après-midi,
il me rendit compte qu'on devait saisir aujourd'hui, dans la matinée,
les meubles d'une famille entière qui ne pouvait payer la taille.
Je m'assurai qu'il n'y eût dans cette maison aucune fille ou femme
dont l'âge ou la figure pussent rendre mon action suspecte ; et,
quand je fus bien informé, je déclarai à souper mon
projet d'aller à la chasse le lendemain. Ici je dois rendre justice
à ma Présidente : sans doute elle eut quelques remords des
ordres qu'elle avait donnés ; et, n'ayant pas la force de vaincre
sa curiosité, elle eut au moins celle de contrarier mon désir.
Il devait faire une chaleur excessive ; je risquais de me rendre malade
; je ne tuerais rien et me fatiguerais en vain ; et, pendant ce dialogue,
ses yeux, qui parlaient peut-être mieux qu'elle ne voulait, me faisaient
assez connaître qu'elle désirait que je prisse pour bonnes
ces mauvaises raisons. Je n'avais garde de m'y rendre, comme vous pouvez
croire, et je résistai de même à une petite diatribe
contre la chasse et les Chasseurs, et à un petit nuage d'humeur
qui obscurcit, toute la soirée, cette figure céleste. Je
craignis un moment que ses ordres ne fussent révoqués, et
que sa délicatesse ne me nuisît. Je ne calculais pas la curiosité
d'une femme ; aussi me trompais- je. Mon Chasseur me rassura dès
le soir même, et je me couchai satisfait.
Au point du jour je me lève et je pars.
A peine à cinquante pas du Château, j'aperçois mon
espion qui me suit. J'entre en chasse, et marche à travers champs
vers le Village où je voulais me rendre ; sans autre plaisir, dans
ma route, que de faire courir le drôle qui me suivait, et qui, n'osant
pas quitter les chemins, parcourait souvent, à toute course, un
espace triple du mien. A force de l'exercer, j'ai eu moi-même une
extrême chaleur, et je me suis assis au pied d'un arbre. N'a-t-il
pas eu l'insolence de se couler derrière un buisson qui n'était
pas à vingt pas de moi, et de s'y asseoir aussi ? J'ai été
tenté un moment de lui envoyer mon coup de fusil, qui, quoique de
petit plomb seulement, lui aurait donné une leçon suffisante
sur les dangers de la curiosité : heureusement pour lui, je me suis
ressouvenu qu'il était utile et même nécessaire à
mes projets ; cette réflexion l'a sauvé.
Cependant j'arrive au Village ; je vois de
la rumeur ; je m'avance : j'interroge ; on me raconte le fait. Je fais
venir le Collecteur ; et, cédant à ma généreuse
compassion, je paie noblement cinquante-six livres, pour lesquelles on
réduisait cinq personnes à la paille et au désespoir.
Après cette action si simple, vous n'imaginez pas quel choeur de
bénédictions retentit autour de moi de la part des assistants
! Quelles larmes de reconnaissance coulaient des yeux du vieux chef de
cette famille, et embellissaient cette figure de Patriarche, qu'un moment
auparavant l'empreinte farouche du désespoir rendait vraiment hideuse
! J'examinais ce spectacle, lorsqu'un autre paysan, plus jeune, conduisant
par la main une femme et deux enfants, et s'avançant vers moi à
pas précipités, leur dit : <<Tombons tous aux pieds
de cette image de Dieu>>, et dans le même instant, j'ai été
entouré de cette famille, prosternée à mes genoux.
J'avouerai ma faiblesse ; mes yeux se sont mouillés de larmes, et
j'ai senti en moi un mouvement involontaire, mais délicieux. J'ai
été étonné du plaisir qu'on éprouve
en faisant le bien ; et je serais tenté de croire que ce que nous
appelons les gens vertueux n'ont pas tant de mérite qu'on se plaît
à nous le dire. Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé juste de
payer à ces pauvres gens le plaisir qu'ils venaient de me faire.
J'avais pris dix louis sur moi ; je les leur ai donnés. Ici ont
recommencé les remerciements, mais ils n'avaient plus ce même
degré de pathétique : le nécessaire avait produit
le grand, le véritable effet ; le reste n'était qu'une simple
expression de reconnaissance et d'étonnement pour des dons superflus.
Cependant, au milieu des bénédictions
bavardes de cette famille, je ne ressemblais pas mal au Héros d'un
Drame, dans la scène du dénouement. Vous remarquerez que
dans cette foule était surtout le fidèle espion. Mon but
était rempli : je me dégageai d'eux tous, et regagnai le
Château. Tout calculé, je me félicite de mon invention.
Cette femme vaut bien sans doute que je me donne tant de soins ; ils seront
un jour mes titres auprès d'elle ; et l'ayant, en quelque sorte,
ainsi payée d'avance, j'aurai le droit d'en disposer à ma
fantaisie, sans avoir de reproche à me faire.
J'oubliais de vous dire que pour mettre tout
à profit, j'ai demandé à ces bonnes gens de prier
Dieu pour le succès de mes projets. Vous allez voir si déjà
leurs prières n'ont pas été en partie exaucées.
Mais on m'avertit que le souper est servi, et il serait trop tard pour
que cette Lettre partît si je ne la fermais qu'en me retirant. Ainsi,
le reste à l'ordinaire prochain . J'en suis fâché,
car le reste est le meilleur. Adieu, ma belle amie. Vous me volez un moment
du plaisir de la voir.
De ..., ce 20 août 17**
LETTRE XXII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES
Vous serez sans doute bien aise, Madame, de
connaître un trait de M. de Valmont, qui contraste beaucoup, ce me
semble, avec tous ceux sous lesquels on vous l'a représenté.
Il est si pénible de penser désavantageusement de qui que
ce soit, si fâcheux de ne trouver que des vices chez ceux qui auraient
toutes les qualités nécessaires pour faire aimer la vertu
! Enfin vous aimez tant à user d'indulgence, que c'est vous obliger
que de vous donner des motifs de revenir sur un jugement trop rigoureux.
M. de Valmont me paraît fondé à espérer cette
faveur, je dirais presque cette justice ; et voici sur quoi je le pense.
Il a fait ce matin une de ces courses qui pouvaient
faire supposer quelque projet de sa part dans les environs, comme l'idée
vous en était venue ; idée que je m'accuse d'avoir saisie
peut-être avec trop de vivacité. Heureusement pour lui, et
surtout heureusement pour nous, puisque cela nous sauve d'être injustes,
un de mes gens devait aller du même côté que lui [Madame
de Tourvel n'ose donc pas dire que c'était par son ordre ?] ; et
c'est par là que ma curiosité répréhensible,
mais heureuse, a été satisfaite. Il nous a rapporté
que M. de Valmont, ayant trouvé au Village de ... une malheureuse
famille dont on vendait les meubles, faute d'avoir pu payer les impositions,
non seulement s'était empressé d'acquitter la dette de ces
pauvres gens, mais même leur avait donné une somme d'argent
assez considérable. Mon Domestique a été témoin
de cette vertueuse action ; et il m'a rapporté de plus que les paysans,
causant entre eux et avec lui, avaient dit qu'un Domestique, qu'ils ont
désigné, et que le mien croit être celui de M. de Valmont,
avait pris hier des informations sur ceux des habitants du Village qui
pouvaient avoir besoin de secours. Si cela est ainsi, ce n'est même
plus seulement une compassion passagère, et que l'occasion détermine
: c'est le projet formé de faire du bien ; c'est la sollicitude
de la bienfaisance ; c'est la plus belle vertu des plus belles âmes
; mais, soit hasard ou projet, c'est toujours une action honnête
et louable, et dont le seul récit m'a attendrie jusqu'aux larmes.
J'ajouterai de plus, et toujours par justice, que quand je lui ai parlé
de cette action, de laquelle il ne disait mot, il a commencé par
s'en défendre, et a eu l'air d'y mettre si peu de valeur lorsqu'il
en est convenu, que sa modestie en doublait le mérite.
A présent, dites-moi, ma respectable
amie, si M. de Valmont est en effet un libertin sans retour ? S'il n'est
que cela et se conduit ainsi, que restera-t-il aux gens honnêtes
? Quoi ! les méchants partageraient-ils avec les bons le plaisir
sacré de la bienfaisance ? Dieu permettrait-il qu'une famille vertueuse
reçût, de la main d'un scélérat, des secours
dont elle rendrait grâce à sa divine Providence ? et pourrait-il
se plaire à entendre des bouches pures répandre leurs bénédictions
sur un réprouvé ? Non. J'aime mieux croire que des erreurs,
pour être longues, ne sont pas éternelles ; et je ne puis
penser que celui qui fait du bien soit l'ennemi de la vertu. M. de Valmont
n'est peut-être qu'un exemple de plus du danger des liaisons. Je
m'arrête à cette idée qui me plaît. Si, d'une
part, elle peut servir à le justifier dans votre esprit, de l'autre,
elle me rend de plus en plus précieuse l'amitié tendre qui
m'unit à vous pour la vie.
J'ai l'honneur d'être, etc.
P.S : Madame de Rosemonde et moi nous allons,
dans l'instant, voir aussi l'honnête et malheureuse famille, et joindre
nos secours tardifs à ceux de M. de Valmont. Nous le mènerons
avec nous. Nous donnerons au moins à ces bonnes gens le plaisir
de revoir leur bienfaiteur ; c'est, je crois, tout ce qu'il nous a laissé
à faire.
De ..., ce 20 août 17**
LETTRE XXIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Nous en sommes restés à mon retour
au Château : je reprends mon récit.
Je n'eus que le temps de faire une courte toilette,
et je me rendis au salon, où ma Belle faisait de la tapisserie,
tandis que le Curé du lieu lisait la Gazette à ma vieille
tante. J'allai m'asseoir auprès du métier. Des regards, plus
doux encore que de coutume, et presque caressants, me firent bientôt
deviner que le Domestique avait déjà rendu compte de sa mission.
En effet, mon aimable Curieuse ne put garder plus longtemps le secret qu'elle
m'avait dérobé ; et, sans crainte d'interrompre un vénérable
Pasteur dont le débit ressemblait pourtant à celui d'un prône
: <<J'ai bien aussi ma nouvelle à débiter>>, dit-elle
; et tout de suite elle raconta mon aventure avec une exactitude qui faisait
honneur à l'intelligence de son Historien. Vous jugez comme je déployai
toute ma modestie : mais qui pourrait arrêter une femme qui fait,
sans s'en douter, l'éloge de ce qu'elle aime ? Je pris donc le parti
de la laisser aller. On eût dit qu'elle prêchait le panégyrique
d'un Saint. Pendant ce temps, j'observais, non sans espoir, tout ce que
promettaient à l'Amour son regard animé, son geste devenu
plus libre, et surtout ce son de voix qui, par son altération déjà
sensible, trahissait l'émotion de son âme. A peine elle finissait
de parler : <<Venez, mon neveu, me dit Madame de Rosemonde ; venez,
que je vous embrasse.>> Je sentis aussitôt que la jolie Prêcheuse
ne pourrait se défendre d'être embrassée à son
tour. Cependant elle voulut fuir ; mais elle fut bientôt dans mes
bras ; et, loin d'avoir la force de résister, à peine lui
restait-il celle de se soutenir. Plus j'observe cette femme, et plus elle
me paraît désirable. Elle s'empressa de retourner à
son métier, et eut l'air, pour tout le monde, de recommencer sa
tapisserie ; mais moi, je m'aperçus bien que sa main tremblante
ne lui permettait pas de continuer son ouvrage.
Après le dîner, les Dames voulurent
aller voir les infortunés que j'avais si pieusement secourus ; je
les accompagnai. Je vous sauve l'ennui de cette seconde scène de
reconnaissance et d'éloges. Mon coeur, pressé d'un souvenir
délicieux, hâte le moment du retour au Château. Pendant
la route, ma belle Présidente, plus rêveuse qu'à l'ordinaire,
ne disait pas un mot. Tout occupé de trouver les moyens de profiter
de l'effet qu'avait produit l'événement du jour, je gardais
le même silence. Madame de Rosemonde seule parlait et n'obtenait
de nous que des réponses courtes et rares. Nous dûmes l'ennuyer
; j'en avais le projet, et il réussit. Aussi, en descendant de voiture,
elle passa dans son appartement, et nous laissa tête à tête
ma Belle et moi, dans un salon mal éclairé ; obscurité
douce, qui enhardit l'Amour timide. Je n'eus pas la peine de diriger la
conversation où je voulais la conduire. La ferveur de l'aimable
Prêcheuse me servit mieux que n'aurait pu faire mon adresse, <<Quand
on est si digne de faire le bien, me dit-elle, en arrêtant sur moi
son doux regard : comment passe-t-on sa vie à mal faire ? - Je ne
mérite, lui répondis-je, ni cet éloge, ni cette censure
; et je ne conçois pas qu'avec autant d'esprit que vous en avez,
vous ne m'ayez pas encore deviné. Dût ma confiance me nuire
auprès de vous, vous en êtes trop digne, pour qu'il me soit
possible de vous la refuser. Vous trouverez la clef de ma conduite dans
un caractère malheureusement trop facile. Entouré de gens
sans moeurs, j'ai imité leurs vices ; j'ai peut-être mis de
l'Amour propre à les surpasser. Séduit de même ici
par l'exemple des vertus, sans espérer de vous atteindre, j'ai au
moins essayé de vous suivre. Eh ! peut-être l'action dont
vous me louez aujourd'hui perdrait- elle tout son prix à vos yeux,
si vous en connaissiez le véritable motif ! (Vous voyez, ma belle
amie, combien j'étais près de la vérité.) Ce
n'est pas à moi, continuai-je, que ces malheureux ont dû mes
secours. Où vous croyez voir une action louable, je ne cherchais
qu'un moyen de plaire. Je n'étais, puisqu'il faut le dire, que le
faible agent de la Divinité que j'adore. (Ici elle voulut m'interrompre
; mais je ne lui en donnai pas le temps.) Dans ce moment même, ajoutai-je,
mon secret ne m'échappe que par faiblesse. Je m'étais promis
de vous le taire ; je me faisais un bonheur de rendre à vos vertus
comme à vos appas un hommage pur que vous ignoreriez toujours ;
mais, incapable de tromper, quand j'ai sous les yeux l'exemple de la candeur,
je n'aurai point à me reprocher avec vous une dissimulation coupable.
Ne croyez pas que je vous outrage par une criminelle espérance.
Je serai malheureux, je le sais ; mais mes souffrances me seront chères
; elles me prouveront l'excès de mon amour ; c'est à vos
pieds, c'est dans votre sein que je déposerai mes peines. J'y puiserai
des forces pour souffrir de nouveau ; j'y trouverai la bonté compatissante,
et je me croirai consolé, parce que vous m'aurez plaint. Ô
vous que j'adore ! écoutez-moi, plaignez-moi, secourez-moi !>> Cependant
j'étais à ses genoux, et je serrais ses mains dans les miennes
: mais elle, les dégageant tout à coup, et les croisant sur
ses yeux avec l'expression du désespoir : <<Ah ! malheureuse
!>> s'écria-t-elle ; puis elle fondit en larmes. Par bonheur je
m'étais livré à tel point, que je pleurais aussi ;
et, reprenant ses mains, je les baignais de pleurs. Cette précaution
était bien nécessaire ; car elle était si occupée
de sa douleur, qu'elle ne se serait pas aperçue de la mienne, si
je n'avais pas trouvé ce moyen de l'en avertir. J'y gagnai de plus
de considérer à loisir cette charmante figure, embellie encore
par l'attrait puissant des larmes. Ma tête s'échauffait, et
j'étais si peu maître de moi, que je fus tenté de profiter
de ce moment.
Quelle est donc notre faiblesse ? quel est
l'empire des circonstances, si moi- même, oubliant mes projets, j'ai
risqué de perdre, par un triomphe prématuré, le charme
des longs combats et les détails d'une pénible défaite
; si, séduit par un désir de jeune homme, j'ai pensé
exposer le vainqueur de Madame de Tourvel à ne recueillir, pour
fruit de ses travaux, que l'insipide avantage d'avoir eu une femme de plus
! Ah ! qu'elle se rende, mais qu'elle combatte ; que, sans avoir la force
de vaincre, elle ait celle de résister ; qu'elle savoure à
loisir le sentiment de sa faiblesse, et soit contrainte d'avouer sa défaite.
Laissons le Braconnier obscur tuer à l'affût le cerf qu'il
a surpris ; le vrai Chasseur doit le forcer. Ce projet est sublime, n'est-ce
pas ? mais peut-être serai-je à présent au regret de
ne l'avoir pas suivi, si le hasard ne fût venu au secours de ma prudence.
Nous entendîmes du bruit. On venait du
salon. Madame de Tourvel, effrayée, se leva précipitamment,
se saisit d'un des flambeaux, et sortit. Il fallut bien la laisser faire.
Ce n'était qu'un Domestique. Aussitôt que j'en fus assuré,
je la suivis. A peine eus-je fait quelques pas, que, soit qu'elle me reconnût,
soit un sentiment vague d'effroi, je l'entendis précipiter sa marche,
et se jeter plutôt qu'entrer dans son appartement dont elle ferma
la porte sur elle. J'y allai ; mais la clef était en dedans. Je
me gardai bien de frapper ; c'eût été lui fournir l'occasion
d'une résistance trop facile. J'eus l'heureuse et simple idée
de tenter de voir à travers la serrure, et je vis en effet cette
femme adorable à genoux, baignée de larmes, et priant avec
ferveur. Quel Dieu osait-elle invoquer ? en est-il d'assez puissant contre
l'Amour ? En vain cherche-t-elle à présent des secours étrangers
: c'est moi qui réglerai son sort.
Croyant en avoir assez fait pour un jour, je
me retirai aussi dans mon appartement et me mis à vous écrire.
J'espérais la revoir au souper ; mais elle fit dire qu'elle s'était
trouvée indisposée et s'était mise au lit. Madame
de Rosemonde voulut monter chez elle, mais la malicieuse malade prétexta
un mal de tête qui ne lui permettait de voir personne. Vous jugez
qu'après le souper la veillée fut courte, et que j'eus aussi
mon mal de tête. Retiré chez moi, j'écrivis une longue
Lettre pour me plaindre de cette rigueur, et je me couchai, avec le projet
de la remettre ce matin. J'ai mal dormi, comme vous pouvez voir par la
date de cette Lettre. Je me suis levé, et j'ai relu mon Epître.
Je me suis aperçu que je ne m'y étais pas assez observé,
que j'y montrais plus d'ardeur que d'amour, et plus d'humeur que de tristesse.
Il faudra la refaire ; mais il faudrait être plus calme.
J'aperçois le point du jour, et j'espère
que la fraîcheur qui l'accompagne m'amènera le sommeil. Je
vais me remettre au lit ; et, quel que soit l'empire de cette femme, je
vous promets de ne pas m'occuper tellement d'elle, qu'il ne me reste le
temps de songer beaucoup à vous. Adieu, ma belle amie.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
De ..., ce 21 août 17**, 4 heures du
matin.
LETTRE XXIV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Ah ! par pitié, Madame, daignez calmer
le trouble de mon âme ; daignez m'apprendre ce que je dois espérer
ou craindre. Placé entre l'excès du bonheur et celui de l'infortune,
l'incertitude est un tourment cruel. Pourquoi vous ai-je parlé ?
que n'ai-je pu résister au charme impérieux qui vous livrait
mes pensées ? Content de vous adorer en silence, je jouissais au
moins de mon amour ; et ce sentiment pur, que ne troublait point alors
l'image de votre douleur, suffisait à ma félicité
: mais cette source de bonheur en est devenue une de désespoir,
depuis que j'ai vu couler vos larmes ; depuis que j'ai entendu ce cruel
Ah ! malheureuse ! Madame, ces deux mots retentiront longtemps dans mon
coeur. Par quelle fatalité, le plus doux des sentiments ne peut-il
vous inspirer que l'effroi ? quelle est donc cette crainte ? Ah ! ce n'est
pas celle de le partager : votre coeur, que j'ai mal connu, n'est pas fait
pour l'Amour ; le mien, que vous calomniez sans cesse, est le seul qui
soit sensible ; le vôtre est même sans pitié. S'il n'en
était pas ainsi, vous n'auriez pas refusé un mot de consolation
au malheureux qui vous racontait ses souffrances ; vous ne vous seriez
pas soustraite à ses regards, quand il n'a d'autre plaisir que celui
de vous voir ; vous ne vous seriez pas fait un jeu cruel de son inquiétude,
en lui faisant annoncer que vous étiez malade sans lui permettre
d'aller s'informer de votre état ; vous auriez senti que cette même
nuit, qui n'était pour vous que douze heures de repos, allait être
pour lui un siècle de douleurs.
Par où, dites-moi, ai-je mérité
cette rigueur désolante ? Je ne crains pas de vous prendre pour
juge : qu'ai-je donc fait ? que céder à un sentiment involontaire,
inspiré par la beauté et justifié par la vertu ; toujours
contenu par le respect, et dont l'innocent aveu fut l'effet de la confiance
et non de l'espoir : la trahirez-vous cette confiance que vous-même
avez semblé me permettre, et à laquelle je me suis livré
sans réserve ? Non, je ne puis le croire ; ce serait vous supposer
un tort, et mon coeur se révolte à la seule idée de
vous en trouver un : je désavoue mes reproches ; j'ai pu les écrire,
mais non pas les penser. Ah ! laissez-moi vous croire parfaite, c'est le
seul plaisir qui me reste. Prouvez-moi que vous l'êtes en m'accordant
vos soins généreux. Quel malheureux avez- vous secouru, qui
en eût autant de besoin que moi ? ne m'abandonnez pas dans le délire
où vous m'avez plongé : prêtez-moi votre raison, puisque
vous avez ravi la mienne ; après m'avoir corrigé, éclairez-moi
pour finir votre ouvrage.
Je ne veux pas vous tromper, vous ne parviendrez
point à vaincre mon amour ; mais vous m'apprendrez à le régler
: en guidant mes démarches, en dictant mes discours, vous me sauverez
au moins du malheur affreux de vous déplaire. Dissipez surtout cette
crainte désespérante ; dites-moi que vous me pardonnez, que
vous me plaignez ; assurez-moi de votre indulgence. Vous n'aurez jamais
toute celle que je vous désirerais ; mais je réclame celle
dont j'ai besoin : me la refuserez-vous ?
Adieu, Madame, recevez avec bonté l'hommage
de mes sentiments ; il ne nuit point à celui de mon respect.
De ..., ce 20 août 17**
LETTRE XXV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Voici le bulletin d'hier.
A onze heures j'entrai chez Madame de Rosemonde
: et, sous ses auspices, je fus introduit chez la feinte malade, qui était
encore couchée. Elle avait les yeux très battus ; j'espère
qu'elle avait aussi mal dormi que moi. Je saisis un moment, où Madame
de Rosemonde s'était éloignée, pour remettre ma Lettre
: on refusa de la prendre ; mais je la laissai sur le lit, et allai bien
honnêtement approcher le fauteuil de ma vieille tante, qui voulait
être auprès de son cher enfant : il fallut bien serrer la
Lettre pour éviter le scandale. La malade dit maladroitement qu'elle
croyait avoir un peu de fièvre. Madame de Rosemonde m'engagea à
lui tâter le pouls, en vantant beaucoup mes connaissances en médecine.
Ma Belle eut donc le double chagrin d'être obligée de me livrer
son bras, et de sentir que son petit mensonge allait être découvert.
En effet, je pris sa main que je serrai dans une des miennes, pendant que
de l'autre, je parcourais son bras frais et potelé ; la malicieuse
personne ne répondit à rien, ce qui me fit dire en me retirant
: <<Il n'y a pas même la plus légère émotion.>>
Je me doutai que ses regards devaient être sévères,
et, pour la punir, je ne les cherchai pas : un moment après, elle
dit qu'elle voulait se lever, et nous la laissâmes seule. Elle parut
au dîner qui fut triste ; elle annonça qu'elle n'irait pas
se promener, ce qui était me dire que je n'aurais pas l'occasion
de lui parler. Je sentis bien qu'il fallait placer là un soupir
et un regard douloureux : sans doute elle s'y attendait, car ce fut le
seul moment de la journée où je parvins à rencontrer
ses yeux. Toute sage qu'elle est, elle a ses petites ruses comme une autre.
Je trouvai le moment de lui demander si elle avait eu la bonté de
m'instruire de mon sort , et je fus un peu étonné de l'entendre
me répondre : Oui, Monsieur, je vous ai écrit . J'étais
fort empressé d'avoir cette Lettre ; mais soit ruse encore, ou maladresse,
ou timidité, elle ne me la remit que le soir, au moment de se retirer
chez elle. Je vous l'envoie ainsi que le brouillon de la mienne ; lisez
et jugez : voyez avec quelle insigne fausseté elle affirme qu'elle
n'a point d'amour, quand je suis sûr du contraire ; et puis elle
se plaindra si je la trompe après, quand elle ne craint pas de me
tromper avant ! Ma belle amie, l'homme le plus adroit ne peut encore que
se tenir au niveau de la femme la plus vraie. Il faudra pourtant feindre
de croire à tout ce radotage, et se fatiguer de désespoir,
parce qu'il plaît à Madame de jouer la rigueur ! Le moyen
de ne pas se venger de ces noirceurs-là ah ! patience... mais adieu.
J'ai encore beaucoup à écrire.
A propos, vous me renverrez la Lettre de l'inhumaine
; il se pourrait faire que par la suite elle voulût qu'on mît
du prix à ces misères-là, et il faut être en
règle.
Je ne vous parle pas de la petite Volanges
; nous en causerons au premier jour.
Du Château, ce 22 août 17**
LETTRE XXVI
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Sûrement, Monsieur, vous n'auriez eu
aucune Lettre de moi, si ma sotte conduite d'hier au soir ne me forçait
d'entrer aujourd'hui en explication avec vous. Oui, j'ai pleuré,
je l'avoue : peut-être aussi les deux mots que vous me citez avec
tant de soin me sont-ils échappés ; larmes et paroles, vous
avez tout remarqué ; il faut donc vous expliquer tout.
Accoutumée à n'inspirer que des
sentiments honnêtes, à n'entendre que des discours que je
puis écouter sans rougir, à jouir par conséquent d'une
sécurité que j'ose dire que je mérite ; je ne sais
ni dissimuler ni combattre les impressions que j'éprouve. L'étonnement
et l'embarras où m'a jetée votre procédé ;
je ne sais quelle crainte, inspirée par une situation qui n'eût
jamais dû être faite pour moi, peut-être l'idée
révoltante de me voir confondue avec les femmes que vous méprisez,
et traitée aussi légèrement qu'elles ; toutes ces
causes réunies ont provoqué mes larmes, et ont pu me faire
dire, avec raison je crois, que j'étais malheureuse. Cette expression,
que vous trouvez si forte, serait sûrement beaucoup trop faible encore,
si mes pleurs et mes discours avaient eu un autre motif ; si au lieu de
désapprouver des sentiments qui doivent m'offenser, j'avais pu craindre
de les partager.
Non, Monsieur, je n'ai pas cette crainte ;
si je l'avais, je fuirais à cent lieues de vous ; j'irais pleurer
dans un désert le malheur de vous avoir connu. Peut-être même,
malgré la certitude où je suis de ne point vous aimer jamais,
peut-être aurais-je mieux fait de suivre les conseils de mes amis
; de ne pas vous laisser approcher de moi.
J'ai cru, et c'est là mon seul tort,
j'ai cru que vous respecteriez une femme honnête, qui ne demandait
pas mieux que de vous trouver tel et de vous rendre justice ; qui déjà
vous défendait, tandis que vous l'outragiez par vos voeux criminels.
Vous ne me connaissez pas ; non, Monsieur, vous ne me connaissez pas. Sans
cela, vous n'auriez pas cru vous faire un droit de vos torts : parce que
vous m'avez tenu des discours que je ne devais pas entendre, vous ne vous
seriez pas cru autorisé à m'écrire une Lettre que
je ne devais pas lire, et vous me demandez de guider vos démarches,
de dicter vos discours ! Hé bien, Monsieur, le silence et l'oubli,
voilà les conseils qu'il me convient de vous donner, comme à
vous de les suivre ; alors, vous aurez, en effet, des droits à mon
indulgence : il ne tiendrait qu'à vous d'en obtenir même à
ma reconnaissance. Mais non, je ne ferai point une demande à celui
qui ne m'a point respectée ; je ne donnerai point une marque de
confiance à celui qui a abusé de ma sécurité.
Vous me forcez à vous craindre, peut-être à vous haïr
: je ne le voulais pas ; je ne voulais voir en vous que le neveu de ma
plus respectable amie ; j'opposais la voix de l'amitié à
la voix publique qui vous accusait. Vous avez tout détruit ; et,
je le prévois, vous ne voudrez rien réparer.
Je m'en tiens, Monsieur, à vous déclarer
que vos sentiments m'offensent, que leur aveu m'outrage, et surtout que,
loin d'en venir un jour à les partager, vous me forceriez à
ne vous revoir jamais, si vous ne vous imposiez sur cet objet un silence
qu'il me semble avoir droit d'attendre, et même d'exiger de vous.
Je joins à cette Lettre celle que vous m'avez écrite, et
j'espère que vous voudrez bien de même me remettre celle-ci
; je serais vraiment peinée qu'il restât aucune trace d'un
événement qui n'eût jamais dû exister. J'ai l'honneur
d'être, etc.
De ..., ce 21 août 17**
LETTRE XXVII
CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Mon Dieu, que vous êtes bonne, Madame
! comme vous avez bien senti qu'il me serait plus facile de vous écrire
que de vous parler ! Aussi, c'est que ce que j'ai à vous dire est
bien difficile ; mais vous êtes mon amie, n'est-il pas vrai ? Oh
! oui, ma bien bonne amie ! Je vais tâcher de n'avoir pas peur ;
et puis, j'ai tant besoin de vous, de vos conseils ! J'ai bien du chagrin,
il me semble que tout le monde devine ce que je pense ; et surtout quand
il est là, je rougis dès qu'on me regarde. Hier, quand vous
m'avez vue pleurer, c'est que je voulais vous parler, et puis, je ne sais
quoi m'en empêchait ; et quand vous m'avez demandé ce que
j'avais, mes larmes sont venues malgré moi. Je n'aurais pas pu dire
une parole. Sans vous, Maman allait s'en apercevoir, et qu'est-ce que je
serais devenue ? Voilà pourtant comme je passe ma vie, surtout depuis
quatre jours ! C'est ce jour-là, Madame, oui je vais vous le dire,
c'est ce jour-là que M. le Chevalier Danceny m'a écrit :
oh ! je vous assure que quand j'ai trouvé sa Lettre, je ne savais
pas du tout ce que c'était ; mais, pour ne pas mentir, je ne peux
pas dire que je n'aie eu bien du plaisir en la lisant ; voyez- vous, j'aimerais
mieux avoir du chagrin toute ma vie, que s'il ne me l'eût pas écrite.
Mais je savais bien que je ne devais pas le lui dire, et je peux bien vous
assurer même que je lui ai dit que j'en étais fâchée
; mais il dit que c'était plus fort que lui, et je le crois bien
; car j'avais résolu de ne lui pas répondre, et pourtant
je n'ai pas pu m'en empêcher. Oh ! je ne lui ai écrit qu'une
fois, et même c'était, en partie, pour lui dire de ne plus
m'écrire : mais malgré cela il m'écrit toujours ;
et comme je ne lui réponds pas, je vois bien qu'il est triste, et
ça m'afflige encore davantage : si bien que je ne sais plus que
faire, ni que devenir, et que je suis bien à plaindre.
Dites-moi, je vous en prie, Madame, est-ce
que ce serait bien mal de lui répondre de temps en temps ? seulement
jusqu'à ce qu'il ait pu prendre sur lui de ne plus m'écrire
lui-même, et de rester comme nous étions avant : car, pour
moi, si cela continue, je ne sais pas ce que je deviendrai. Tenez, en lisant
sa dernière Lettre, j'ai pleuré que ça ne finissait
pas ; et je suis bien sûre que si je ne lui réponds pas encore,
ça nous fera bien de la peine.
Je vais vous envoyer sa Lettre aussi, ou bien
une copie, et vous jugerez ; vous verrez bien que ce n'est rien de mal
qu'il demande. Cependant si vous trouvez que ça ne se doit pas,
je vous promets de m'en empêcher ; mais je crois que vous penserez
comme moi, que ce n'est pas là du mal.
Pendant que j'y suis, Madame, permettez-moi
de vous faire encore une question : on m'a bien dit que c'était
mal d'aimer quelqu'un ; mais pourquoi cela ? Ce qui me fait vous le demander,
c'est que M. le Chevalier Danceny prétend que ce n'est pas mal du
tout, et que presque tout le monde aime ; si cela était, je ne vois
pas pourquoi je serais la seule à m'en empêcher ; ou bien
est-ce que ce n'est un mal que pour les demoiselles ? car j'ai entendu
Maman elle-même dire que Madame D... aimait M. M... et elle n'en
parlait pas comme d'une chose qui serait si mal ; et pourtant je suis sûre
qu'elle se fâcherait contre moi, si elle se doutait seulement de
mon amitié pour M. Danceny. Elle me traite toujours comme un enfant,
Maman ; et elle ne me dit rien du tout. Je croyais, quand elle m'a fait
sortir du Couvent, que c'était pour me marier ; mais à présent
il me semble que non : ce n'est pas que je m'en soucie, je vous assure
; mais vous, qui êtes si amie avec elle, vous savez peut-être
ce qui en est, et si vous le savez, j'espère que vous me le direz.
Voilà une bien longue Lettre, Madame,
mais puisque vous m'avez permis de vous écrire, j'en ai profité
pour vous dire tout, et je compte sur votre amitié.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, ce 23 août 17**
LETTRE XXVIII
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
Eh ! quoi, Mademoiselle, vous refusez toujours
de me répondre ! rien ne peut vous fléchir ; et chaque jour
emporte avec lui l'espoir qu'il avait amené ! Quelle est donc cette
amitié que vous consentez qui subsiste entre nous, si elle n'est
pas même assez puissante pour vous rendre sensible à ma peine
; si elle vous laisse froide et tranquille, tandis que j'éprouve
les tourments d'un feu que je ne puis éteindre ; si, loin de vous
inspirer de la confiance, elle ne suffit pas même à faire
naître votre pitié ? Quoi ! votre ami souffre et vous ne faites
rien pour le secourir ! Il ne vous demande qu'un mot, et vous le lui refusez
! et vous voulez qu'il se contente d'un sentiment si faible, dont vous
craignez encore de lui réitérer les assurances !
Vous ne voudriez pas être ingrate, disiez-vous
hier : ah ! croyez-moi, Mademoiselle, vouloir payer de l'Amour avec de
l'amitié, ce n'est pas craindre l'ingratitude, c'est redouter seulement
d'en avoir l'air. Cependant je n'ose plus vous entretenir d'un sentiment
qui ne peut que vous être à charge, s'il ne vous intéresse
pas ; il faut au moins le renfermer en moi-même, en attendant que
j'apprenne à le vaincre. Je sens combien ce travail sera pénible
; je ne me dissimule pas que j'aurai besoin de toutes mes forces ; je tenterai
tous les moyens : il en est un qui coûtera le plus à mon coeur,
ce sera celui de me répéter souvent que le vôtre est
insensible. J'essaierai même de vous voir moins, et déjà
je m'occupe d'en trouver un prétexte plausible.
Quoi ! je perdrais la douce habitude de vous
voir chaque jour ! Ah ! du moins je ne cesserai jamais de la regretter.
Un malheur éternel sera le prix de l'Amour le plus tendre ; et vous
l'aurez voulu, et ce sera votre ouvrage ! Jamais, je le sens, je ne retrouverai
le bonheur que je perds aujourd'hui ; vous seule étiez faite pour
mon coeur ; avec quel plaisir je ferais le serment de ne vivre que pour
vous. Mais vous ne voulez pas le recevoir ; votre silence m'apprend assez
que votre coeur ne vous dit rien pour moi ; il est à la fois la
preuve la plus sûre de votre indifférence, et la manière
la plus cruelle de me l'annoncer. Adieu, Mademoiselle.
Je n'ose plus me flatter d'une réponse
; l'Amour l'eût écrite avec empressement, l'amitié
avec plaisir, la pitié même avec complaisance : mais la pitié,
l'amitié et l'Amour sont également étrangers à
votre coeur.
Paris, ce 23 août 17**
LETTRE XXIX
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Je te le disais bien, Sophie, qu'il y avait
des cas où on pouvait écrire ; et je t'assure que je me reproche
bien d'avoir suivi ton avis, qui nous a tant fait de peine, au Chevalier
Danceny et à moi. La preuve que j'avais raison, c'est que Madame
de Merteuil, qui est une femme qui sûrement le sait bien, a fini
par penser comme moi. Je lui ai tout avoué. Elle m'a bien dit d'abord
comme toi : mais quand je lui ai eu tout expliqué, elle est convenue
que c'était bien différent ; elle exige seulement que je
lui fasse voir toutes mes Lettres et toutes celles du Chevalier Danceny,
afin d'être sûre que je ne dirai que ce qu'il faudra ; ainsi,
à présent, me voilà tranquille. Mon Dieu, que je l'aime
Madame de Merteuil ! elle est si bonne ! et c'est une femme bien respectable.
Ainsi il n'y a rien à dire.
Comme je m'en vais écrire à M.
Danceny, et comme il va être content ! il le sera encore plus qu'il
ne croit ; car jusqu'ici je ne lui parlais que de mon amitié, et
lui voulait toujours que je dise mon amour. Je crois que c'était
bien la même chose ; mais enfin je n'osais pas, et il tenait à
cela. Je l'ai dit à Madame de Merteuil ; elle m'a dit que j'avais
eu raison, et qu'il ne fallait convenir d'avoir de l'Amour, que quand on
ne pouvait plus s'en empêcher : or je suis bien sûre que je
ne pourrai pas m'en empêcher plus longtemps ; après tout c'est
la même chose, et cela lui plaira davantage.
Madame de Merteuil m'a dit aussi qu'elle me
prêterait des Livres qui parlaient de tout cela, et qui m'apprendraient
bien à me conduire, et aussi à mieux écrire que je
ne fais : car, vois-tu, elle me dit tous mes défauts, ce qui est
une preuve qu'elle m'aime bien ; elle m'a recommandé seulement de
ne rien dire à Maman de ces Livres-là parce que çà
aurait l'air de trouver qu'elle a trop négligé mon éducation,
et ça pourrait la fâcher. Oh ! je ne lui en dirai rien.
C'est pourtant bien extraordinaire qu'une femme
qui ne m'est presque pas parente prenne plus de soin de moi que ma mère
! c'est bien heureux pour moi de l'avoir connue !
Elle a demandé aussi à Maman
de me mener après-demain à l'Opéra, dans sa loge ;
elle m'a dit que nous y serions toutes seules, et nous causerons tout le
temps, sans craindre qu'on nous entende : j'aime bien mieux cela que l'Opéra.
Nous causerons aussi de mon mariage : car elle m'a dit que c'était
bien vrai que j'allais me marier ; mais nous n'avons pas pu en dire davantage.
Par exemple, n'est-ce pas encore bien étonnant que Maman ne m'en
dise rien du tout ?
Adieu, ma Sophie, je m'en vas écrire
au Chevalier Danceny. Oh ! je suis bien contente.
De ..., ce 24 août 17**
LETTRE XXX
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
Enfin, Monsieur, je consens à vous écrire,
à vous assurer de mon amitié, de mon amour , puisque, sans
cela, vous seriez malheureux. Vous dites que je n'ai pas bon coeur ; je
vous assure bien que vous vous trompez, et j'espère qu'à
présent vous n'en doutez plus. Si vous avez du chagrin de ce que
je ne vous écrivais pas, croyez-vous que ça ne me faisait
pas de la peine aussi ? Mais c'est que, pour toute chose au monde, je ne
voudrais pas faire quelque chose qui fût mal ; et même je ne
serais sûrement pas convenue de mon amour, si j'avais pu m'en empêcher
: mais votre tristesse me faisait trop de peine. J'espère qu'à
présent vous n'en aurez plus, et que nous allons être bien
heureux.
Je compte avoir le plaisir de vous voir ce
soir, et que vous viendrez de bonne heure ; ce ne sera jamais aussi tôt
que je le désire. Maman soupe chez elle, et je crois qu'elle vous
proposera d'y rester : j'espère que vous ne serez pas engagé
comme avant-hier. C'était donc bien agréable, le souper où
vous alliez ? car vous y avez été de bien bonne heure. Mais
enfin ne parlons pas de ça : à présent que vous savez
que je vous aime, j'espère que vous resterez avec moi le plus que
vous pourrez ; car je ne suis contente que lorsque je suis avec vous, et
je voudrais bien que vous fussiez tout de même.
Je suis bien fâchée que vous êtes
encore triste à présent, mais ce n'est pas ma faute. Je demanderai
à jouer de la harpe aussitôt que vous serez arrivé,
afin que vous ayez ma lettre tout de suite. Je ne peux mieux faire.
Adieu, Monsieur. Je vous aime bien, de tout
mon coeur ; plus je vous le dis, plus je suis contente ; j'espère
que vous le serez aussi.
De ..., ce 24 août 17**
LETTRE XXXI
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
Oui, sans doute, nous serons heureux. Mon bonheur
est bien sûr, puisque je suis aimé de vous ; le vôtre
ne finira jamais, s'il doit durer autant que l'Amour que vous m'avez inspiré.
Quoi ! vous m'aimez, vous ne craignez plus de m'assurer de votre amour
! Plus vous me le dites, et plus vous êtes contente ! Après
avoir lu ce charmant je vous aime , écrit de votre main, j'ai entendu
votre belle bouche m'en répéter l'aveu. J'ai vu se fixer
sur moi ces yeux charmants qu'embellissait encore l'expression de la tendresse.
J'ai reçu vos serments de vivre toujours pour moi. Ah ! recevez
le mien de consacrer ma vie entière à votre bonheur ; recevez-le,
et soyez sûre que je ne le trahirai pas.
Quelle heureuse journée nous avons passée
hier ! Ah ! pourquoi Madame de Merteuil n'a-t-elle pas tous les jours des
secrets à dire à votre Maman ? pourquoi faut-il que l'idée
de la contrainte qui nous attend vienne se mêler au souvenir délicieux
qui m'occupe ? pourquoi ne puis-je sans cesse tenir cette jolie main qui
m'a écrit je vous aime ! la couvrir de baisers, et me venger ainsi
du refus que vous m'avez fait d'une faveur plus grande !
Dites-moi, ma Cécile, quand votre Maman
a été rentrée ; quand nous avons été
forcés, par sa présence, de n'avoir plus l'un pour l'autre
que des regards indifférents ; quand vous ne pouviez plus me consoler,
par l'assurance de votre amour, du refus que vous faisiez de m'en donner
des preuves, n'avez-vous donc senti aucun regret ? ne vous êtes-vous
pas dit : Un baiser l'eût rendu plus heureux, et c'est moi qui lui
ai ravi ce bonheur ? Promettez-moi, mon aimable amie, qu'à la première
occasion vous serez moins sévère. A l'aide de cette promesse,
je trouverai du courage pour supporter les contrariétés que
les circonstances nous préparent ; et les privations cruelles seront
au moins adoucies par la certitude que vous en partagez le secret.
Adieu, ma charmante Cécile : voici l'heure
où je dois me rendre chez vous. Il me serait impossible de vous
quitter, si ce n'était pour aller vous revoir. Adieu, vous que j'aime
tant ! vous, que j'aimerai toujours davantage !
De ..., ce 25 août 17**
LETTRE XXXII
MADAME DE VOLANGES A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
Vous voulez donc, Madame, que je croie à
la vertu de M. de Valmont ? J'avoue que je ne puis m'y résoudre,
et que j'aurais autant de peine à le juger honnête, d'après
le seul fait que vous me racontez, qu'à croire vicieux un homme
de bien reconnu, dont j'apprendrais une faute. L'humanité n'est
parfaite dans aucun genre, pas plus dans le mal que dans le bien. Le scélérat
a ses vertus, comme l'honnête homme a ses faiblesses. Cette vérité
me paraît d'autant plus nécessaire à croire, que c'est
d'elle que dérive la nécessité de l'indulgence pour
les méchants comme pour les bons ; et qu'elle préserve ceux-ci
de l'orgueil, et sauve les autres du découragement. Vous trouverez
sans doute que je pratique bien mal dans ce moment cette indulgence que
je prêche ; mais je ne vois plus en elle qu'une faiblesse dangereuse,
quand elle nous mène à traiter de même le vicieux et
l'homme de bien.
Je ne me permettrai point de scruter les motifs
de l'action de M. de Valmont ; je veux croire qu'ils sont louables comme
elle : mais en a-t-il moins passé sa vie à porter dans les
familles le trouble, le déshonneur et le scandale ? Ecoutez, si
vous voulez, la voix du malheureux qu'il a secouru ; mais qu'elle ne vous
empêche pas d'entendre les cris de cent victimes qu'il a immolées.
Quand il ne serait, comme vous le dites, qu'un exemple du danger des liaisons,
en serait-il moins lui-même une liaison dangereuse ? Vous le supposez
susceptible d'un retour heureux ? allons plus loin ; supposons ce miracle
arrivé. Ne resterait-il pas contre lui l'opinion publique, et ne
suffit-elle pas pour régler votre conduite ? Dieu seul peut absoudre
au moment du repentir ; il lit dans les coeurs : mais les hommes ne peuvent
juger les pensées que par les actions ; et nul d'entre eux, après
avoir perdu l'estime des autres, n'a droit de se plaindre de la méfiance
nécessaire, qui rend cette perte si difficile à réparer.
Songez surtout, ma jeune amie, que quelquefois il suffit, pour perdre cette
estime, d'avoir l'air d'y attacher trop peu de prix ; et ne taxez pas cette
sévérité d'injustice : car, outre qu'on est fondé
à croire qu'on ne renonce pas à ce bien précieux quand
on a droit d'y prétendre, celui-là est en effet plus près
de mal faire, qui n'est plus contenu par ce frein puissant. Tel serait
cependant l'aspect sous lequel vous montrerait une liaison intime avec
M. de Valmont, quelque innocente qu'elle pût être.
Effrayée de la chaleur avec laquelle
vous le défendez, je me hâte de prévenir les objections
que je prévois. Vous me citerez Madame de Merteuil, à qui
on a pardonné cette liaison ; vous me demanderez pourquoi je le
reçois chez moi ; vous me direz que loin d'être rejeté
par les gens honnêtes, il est admis, recherché même
dans ce qu'on appelle la bonne compagnie. Je peux, je crois, répondre
à tout.
D'abord Madame de Merteuil, en effet très
estimable, n'a peut-être d'autre défaut que trop de confiance
en ses forces ; c'est un guide adroit qui se plaît à conduire
un char entre les rochers et les précipices, et que le succès
seul justifie : il est juste de la louer, il serait imprudent de la suivre
; elle-même en convient et s'en accuse. A mesure qu'elle a vu davantage,
ses principes sont devenus plus sévères ; et je ne crains
pas de vous assurer qu'elle penserait comme moi.
Quant à ce qui me regarde, je ne me
justifierai pas plus que les autres. Sans doute, je reçois M. de
Valmont, et il est reçu partout ; c'est une inconséquence
de plus à ajouter à mille autres qui gouvernent la société.
Vous savez, comme moi, qu'on passe sa vie à les remarquer, à
s'en plaindre et à s'y livrer. M. de Valmont, avec un beau nom,
une grande fortune, beaucoup de qualités aimables, a reconnu de
bonne heure que pour avoir l'empire dans la société, il suffisait
de manier, avec une égale adresse, la louange et le ridicule. Nul
ne possède comme lui ce double talent : il séduit avec l'un,
et se fait craindre avec l'autre. On ne l'estime pas ; mais on le flatte.
Telle est son existence au milieu d'un monde qui, plus prudent que courageux,
aime mieux le ménager que le combattre.
Mais ni Madame de Merteuil elle-même,
ni aucune autre femme, n'oserait sans doute aller s'enfermer à la
campagne, presque en tête-à-tête avec un tel homme.
Il était réservé à la plus sage, à la
plus modeste d'entre elles, de donner l'exemple de cette inconséquence
; pardonnez-moi ce mot, il échappe à l'amitié. Ma
belle amie, votre honnêteté même vous trahit, par la
sécurité qu'elle vous inspire. Songez donc que vous aurez
pour juges, d'une part, des gens frivoles, qui ne croiront pas à
une vertu dont ils ne trouvent pas le modèle chez eux ; et de l'autre,
des méchants qui feindront de n'y pas croire, pour vous punir de
l'avoir eue. Considérez que vous faites, dans ce moment, ce que
quelques hommes n'oseraient pas risquer. En effet, parmi les jeunes gens,
dont M. de Valmont ne s'est que trop rendu l'oracle, je vois les plus sages
craindre de paraître liés trop intimement avec lui ; et vous,
vous ne le craignez pas ! Ah ! revenez, revenez, je vous en conjure. Si
mes raisons ne suffisent pas pour vous persuader, cédez à
mon amitié ; c'est elle qui me fait renouveler mes instances, c'est
à elle à les justifier. Vous la trouvez sévère,
et je désire qu'elle soit inutile ; mais j'aime mieux que vous ayez
à vous plaindre de sa sollicitude que de sa négligence.
De ..., ce 24 août 17**
LETTRE XXXIII
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Dès que vous craignez de réussir,
mon cher Vicomte, dès que votre projet est de fournir des armes
contre vous, et que vous désirez moins de vaincre que de combattre,
je n'ai plus rien à dire. Votre conduite est un chef-d'oeuvre de
prudence. Elle en serait un de sottise dans la supposition contraire ;
et pour vous parler vrai, je crains que vous ne vous fassiez illusion.
Ce que je vous reproche n'est pas de n'avoir
point profité du moment. D'une part, je ne vois pas clairement qu'il
fût venu : de l'autre, je sais assez, quoi qu'on en dise, qu'une
occasion manquée se retrouve, tandis qu'on ne revient jamais d'une
démarche précipitée.
Mais la véritable école est de
vous être laissé aller à écrire. Je vous défie
à présent de prévoir où ceci peut vous mener.
Par hasard, espérez-vous prouver à cette femme qu'elle doit
se rendre ? Il me semble que ce ne peut être là qu'une vérité
de sentiment, et non de démonstration ; et que pour la faire recevoir,
il s'agit d'attendrir et non de raisonner ; mais à quoi vous servirait
d'attendrir par Lettres, puisque vous ne seriez pas là pour en profiter
? Quand vos belles phrases produiraient l'ivresse de l'Amour, vous flattez-vous
qu'elle soit assez longue pour que la réflexion n'ait pas le temps
d'en empêcher l'aveu ? Songez donc à celui qu'il faut pour
écrire une Lettre, à celui qui se passe avant qu'on la remette
; et voyez si surtout une femme à principes comme votre Dévote
peut vouloir si longtemps ce qu'elle tâche de ne vouloir jamais.
Cette marche peut réussir avec des enfants, qui, quand ils écrivent
<<je vous aime>>, ne savent pas qu'ils disent <<je me rends>>.
Mais la vertu raisonneuse de Madame de Tourvel me paraît fort bien
connaître la valeur des termes. Aussi, malgré l'avantage que
vous aviez pris sur elle dans votre conversation, elle vous bat dans sa
Lettre. Et puis, savez-vous ce qui arrive ? par cela seul qu'on dispute,
on ne veut pas céder. A force de chercher de bonnes raisons, on
en trouve ; on les dit ; et après on y tient, non pas tant parce
qu'elles sont bonnes que pour ne pas se démentir.
De plus, une remarque que je m'étonne
que vous n'ayez pas faite, c'est qu'il n'y a rien de si difficile en amour
que d'écrire ce qu'on ne sent pas. Je dis écrire d'une façon
vraisemblable : ce n'est pas qu'on ne se serve des mêmes mots ; mais
on ne les arrange pas de même, ou plutôt on les arrange, et
cela suffit. Relisez votre Lettre : il y règne un ordre qui vous
décèle à chaque phrase. Je veux croire que votre Présidente
est assez peu formée pour ne s'en pas apercevoir : mais qu'importe
? l'effet n'en est pas moins manqué. C'est le défaut des
Romans ; l'Auteur se bat les flancs pour s'échauffer, et le Lecteur
reste froid. Héloïse est le seul qu'on en puisse excepter ;
et malgré le talent de l'Auteur, cette observation m'a toujours
fait croire que le fond en était vrai. Il n'en est pas de même
en parlant. L'habitude de travailler son organe y donne de la sensibilité
; la facilité des larmes y ajoute encore : l'expression du désir
se confond dans les yeux avec celle de la tendresse ; enfin le discours
moins suivi amène plus aisément cet air de trouble et de
désordre, qui est la véritable éloquence de l'Amour
; et surtout la présence de l'objet aimé empêche la
réflexion et nous fait désirer d'être vaincues.
Croyez-moi, Vicomte : on vous demande de ne
plus écrire : profitez-en pour réparer votre faute et attendez
l'occasion de parler. Savez-vous que cette femme a plus de force que je
ne croyais ? Sa défense est bonne ; et sans la longueur de sa Lettre,
et le prétexte qu'elle vous donne pour rentrer en matière
dans sa phrase de reconnaissance, elle ne se serait pas du tout trahie.
Ce qui me paraît encore devoir vous rassurer
sur le succès, c'est qu'elle use trop de forces à la fois
; je prévois qu'elle les épuisera pour la défense
du mot, et qu'il ne lui en restera plus pour celle de la chose.
Je vous renvoie vos deux Lettres, et si vous
êtes prudent, ce seront les dernières jusqu'après l'heureux
moment. S'il était moins tard, je vous parlerais de la petite Volanges
qui avance assez vite et dont je suis fort contente. Je crois que j'aurai
fini avant vous, et vous devez en être bien heureux. Adieu pour aujourd'hui.
De ..., ce 24 août 17**
LETTRE XXXIV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Vous parlez à merveille, ma belle amie
: mais pourquoi vous tant fatiguer à prouver ce que personne n'ignore
? Pour aller vite en amour, il vaut mieux parler qu'écrire ; voilà,
je crois, toute votre Lettre. Eh mais ! ce sont les plus simples éléments
de l'art de séduire. Je remarquerai seulement que vous ne faites
qu'une exception à ce principe, et qu'il y en a deux. Aux enfants
qui suivent cette marche par timidité et se livrent par ignorance,
il faut joindre les femmes Beaux-Esprits, qui s'y laissent engager par
amour-propre, et que la vanité conduit dans le piège. Par
exemple, je suis bien sûr que la Comtesse de B... qui répondit
sans difficulté à ma première Lettre, n'avait pas
alors plus d'amour pour moi que moi pour elle ; et qu'elle ne vit que l'occasion
de traiter un sujet qui devait lui faire honneur.
Quoi qu'il en soit, un Avocat vous dirait que
le principe ne s'applique pas à la question. En effet, vous supposez
que j'ai le choix entre écrire et parler, ce qui n'est pas. Depuis
l'affaire du 19, mon inhumaine, qui se tient sur la défensive, a
mis à éviter les rencontres une adresse qui a déconcerté
la mienne. C'est au point que si cela continue, elle me forcera à
m'occuper sérieusement des moyens de reprendre cet avantage ; car
assurément je ne veux être vaincu par elle en aucun genre.
Mes Lettres mêmes sont le sujet d'une petite guerre : non contente
de n'y pas répondre, elle refuse de les recevoir. Il faut pour chacune
une ruse nouvelle, et qui ne réussit pas toujours.
Vous vous rappelez par quel moyen simple j'avais
remis la première ; la seconde n'offrit pas plus de difficulté.
Elle m'avait demandé de lui rendre sa Lettre : je lui donnai la
mienne en place, sans qu'elle eût le moindre soupçon. Mais
soit dépit d'avoir été attrapée, soit caprice,
ou enfin soit vertu, car elle me forcera d'y croire, elle refusa obstinément
la troisième. J'espère pourtant que l'embarras où
a pensé la mettre la suite de ce refus, la corrigera pour l'avenir.
Je ne fus pas très étonné
qu'elle ne voulût pas recevoir cette Lettre que je lui offrais tout
simplement ; c'eût été déjà accorder
quelque chose, et je m'attends à une plus longue défense.
Après cette tentative, qui n'était qu'un essai fait en passant,
je mis une enveloppe à ma Lettre ; et prenant le moment de la toilette,
où Madame de Rosemonde et la Femme de chambre étaient présentes,
je la lui envoyai par mon Chasseur, avec ordre de lui dire que c'était
le papier qu'elle m'avait demandé. J'avais bien deviné qu'elle
craindrait l'explication scandaleuse que nécessiterait un refus
: en effet elle prit la Lettre ; et mon Ambassadeur, qui avait ordre d'observer
sa figure, et qui ne voit pas mal, n'aperçut qu'une légère
rougeur et plus d'embarras que de colère.
Je me félicitais donc, bien sûr,
ou qu'elle garderait cette Lettre, ou que si elle voulait me la rendre,
il faudrait qu'elle se trouvât seule avec moi ; ce qui me donnerait
une occasion de lui parler. Environ une heure après, un de ses gens
entre dans ma chambre et me remet, de la part de sa Maîtresse, un
paquet d'une autre forme que le mien, et sur l'enveloppe duquel je reconnais
l'écriture tant désirée. J'ouvre avec précipitation.
C'était ma Lettre elle-même, non décachetée
et pliée seulement en deux. Je soupçonne que la crainte que
je ne fusse moins scrupuleux qu'elle sur le scandale lui a fait employer
cette ruse diabolique.
Vous me connaissez ; je n'ai pas besoin de
vous peindre ma fureur. Il fallut pourtant reprendre son sang-froid, et
chercher de nouveaux moyens. Voici le seul que je trouvai.
On va d'ici, tous les matins, chercher les
Lettres à la Poste, qui est à environ trois quarts de lieue
: on se sert, pour cet objet, d'une boîte couverte à peu près
comme un tronc, dont le Maître de la Poste a une clef et Madame de
Rosemonde l'autre. Chacun y met ses Lettres dans la journée, quand
bon lui semble ; on les porte le soir à la Poste, et le matin on
va chercher celles qui sont arrivées. Tous les gens, étrangers
ou autres, font ce service également. Ce n'était pas le tour
de mon domestique ; mais il se chargea d'y aller, sous le prétexte
qu'il avait affaire de ce côté.
Cependant j'écrivis ma Lettre. Je déguisai
mon écriture pour l'adresse, et je contrefis assez bien, sur l'enveloppe,
le timbre de Dijon . Je choisis cette Ville, parce que je trouvai plus
gai, puisque je demandais les mêmes droits que le mari, d'écrire
aussi du même lieu, et aussi parce que ma Belle avait parlé
toute la journée du désir qu'elle avait de recevoir des Lettres
de Dijon. Il me parut juste de lui procurer ce plaisir.
Ces précautions une fois prises, il
était facile de faire joindre cette Lettre aux autres. Je gagnais
encore à cet expédient d'être témoin de la réception
: car l'usage est ici de se rassembler pour déjeuner et d'attendre
l'arrivée des Lettres avant de se séparer. Enfin elles arrivèrent.
Madame de Rosemonde ouvrit la boîte. <<De Dijon>>, dit-elle,
en donnant la Lettre à Madame de Tourvel. <<Ce n'est pas l'écriture
de mon mari>>, reprit celle-ci d'une voix inquiète, en rompant le
cachet avec vivacité : le premier coup d'oeil l'instruisit ; et
il se fit une telle révolution sur sa figure que Madame de Rosemonde
s'en aperçut, et lui dit : <<Qu'avez-vous ?>> Je m'approchai
aussi, en disant : <<Cette Lettre est donc bien terrible ?>> La timide
Dévote n'osait lever les yeux, ne disait mot, et, pour sauver son
embarras, feignait de parcourir l'Epître, qu'elle n'était
guère en état de lire. Je jouissais de son trouble, et n'étais
pas fâché de la pousser un peu : <<Votre air plus tranquille,
ajoutai-je, fait espérer que cette Lettre vous a causé plus
d'étonnement que de douleur.>> La colère alors l'inspira
mieux que n'eût pu faire la prudence. <<Elle contient, répondit-elle,
des choses qui m'offensent, et que je suis étonnée qu'on
ait osé m'écrire.>> - <<Et qui donc ?>> interrompit
Madame de Rosemonde. <<Elle n'est pas signée>>, répondit
la belle courroucée : <<mais la Lettre et son Auteur m'inspirent
un égal mépris. On m'obligera de ne m'en plus parler.>> En
disant ces mots, elle déchira l'audacieuse missive, en mit les morceaux
dans sa poche, se leva, et sortit.
Malgré cette colère, elle n'en
a pas moins eu ma Lettre ; et je m'en remets bien à sa curiosité,
du soin de l'avoir lue en entier.
Le détail de la journée me mènerait
trop loin. Je joins à ce récit le brouillon de mes deux Lettres
: vous serez aussi instruite que moi. Si vous voulez être au courant
de ma correspondance, il faut vous accoutumer à déchiffrer
mes minutes : car pour rien au monde, je ne dévorerais l'ennui de
les recopier. Adieu, ma belle amie.
De ..., ce 25 août 17**
LETTRE XXXV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Il faut vous obéir, Madame, il faut
vous prouver qu'au milieu des torts que vous vous plaisez à me croire,
il me reste au moins assez de délicatesse pour ne pas me permettre
un reproche, et assez de courage pour m'imposer les plus douloureux sacrifices.
Vous m'ordonnez le silence et l'oubli ! eh bien ! je forcerai mon amour
à se taire ; et j'oublierai, s'il est possible, la façon
cruelle dont vous l'avez accueilli. Sans doute le désir de vous
plaire n'en donnait pas le droit, et j'avoue encore que le besoin que j'avais
de votre indulgence n'était pas un titre pour l'obtenir : mais vous
regardez mon amour comme un courage ; vous oubliez que si ce pouvait être
un tort, vous en seriez à la fois, et la cause et l'excuse. Vous
oubliez aussi qu'accoutumé à vous ouvrir mon âme, lors
même que cette confiance pouvait me nuire, il ne m'était plus
possible de vous cacher les sentiments dont je suis pénétré
; et ce qui fut l'ouvrage de ma bonne foi, vous le regardez comme le fruit
de l'audace. Pour prix de l'Amour le plus tendre, le plus respectueux,
le plus vrai, vous me rejetez loin de vous. Vous me parlez enfin de votre
haine. Quel autre ne se plaindrait pas d'être traité ainsi
? Moi seul, je me soumets ; je souffre tout et ne murmure point ; vous
frappez et j'adore. L'inconcevable empire que vous avez sur moi vous rend
maîtresse absolue de mes sentiments ; et si mon amour seul vous résiste,
si vous ne pouvez le détruire, c'est qu'il est votre ouvrage et
non le mien.
Je ne demande point un retour dont jamais je
ne me suis flatté. Je n'attends pas même cette pitié,
que l'intérêt que vous m'aviez témoigné quelquefois
pouvait me faire espérer. Mais je crois, je l'avoue, pouvoir réclamer
votre justice. Vous m'apprenez, Madame, qu'on a cherché à
me nuire dans votre esprit. Si vous en eussiez cru les conseils de vos
amis, vous ne m'eussiez pas même laissé approcher de vous
: ce sont vos termes. Quels sont donc ces amis officieux ? Sans doute ces
gens si sévères, et d'une vertu si rigide, consentent à
être nommés ; sans doute ils ne voudraient pas se couvrir
d'une obscurité qui les confondrait avec de vils calomniateurs ;
et je n'ignorerai ni leur nom, ni leurs reproches. Songez, Madame, que
j'ai le droit de savoir l'un et l'autre, puisque vous me jugez d'après
eux. On ne condamne point un coupable sans lui dire son crime, sans lui
nommer ses accusateurs. Je ne demande point d'autre grâce, et je
m'engage d'avance à me justifier, à les forcer de se dédire.
Si j'ai trop méprisé, peut-être,
les vaines clameurs d'un Public dont je fais peu de cas, il n'en est pas
ainsi de votre estime ; et quand je consacre ma vie à la mériter,
je ne me la laisserai pas ravir impunément. Elle me devient d'autant
plus précieuse, que je lui devrai sans doute cette demande que vous
craignez de me faire, et qui me donnerait, dites-vous, des droits à
votre reconnaissance Ah ! loin d'en exiger, je croirai vous en devoir,
si vous me procurez l'occasion de vous être agréable. Commencez
donc à me rendre plus de justice, en ne me laissant plus ignorer
ce que vous désirez de moi. Si je pouvais le deviner, je vous éviterais
la peine de le dire. Au plaisir de vous voir, ajoutez le bonheur de vous
servir, et je me louerai de votre indulgence. Qui peut donc vous arrêter
? ce n'est pas, je l'espère, la crainte d'un refus ? je sens que
je ne pourrais vous la pardonner. Ce n'en est pas un que de ne pas vous
rendre votre Lettre. Je désire plus que vous, qu'elle ne me soit
plus nécessaire : mais accoutumé à vous croire une
âme si douce, ce n'est que dans cette Lettre que je puis vous trouver
telle que vous voulez paraître. Quand je forme le voeu de vous rendre
sensible, j'y vois que plutôt que d'y consentir, vous fuiriez à
cent lieues de moi ; quand tout en vous augmente et justifie mon amour,
c'est encore elle qui me répète que mon amour vous outrage
; et lorsqu'en vous voyant, cet amour me semble le bien suprême,
j'ai besoin de vous lire, pour sentir que ce n'est qu'un affreux tourment.
Vous concevez à présent que mon plus grand bonheur serait
de pouvoir vous rendre cette Lettre fatale : me la demander encore serait
m'autoriser à ne plus croire ce qu'elle contient ; vous ne doutez
pas, j'espère, de mon empressement à vous la remettre.
De ..., ce 21 août 17**
LETTRE XXXVI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
(TIMBREE DE DIJON.)
Votre sévérité augmente
chaque jour, Madame, et si je l'ose dire, vous semblez craindre moins d'être
injuste que d'être indulgente. Après m'avoir condamné
sans m'entendre, vous avez dû sentir, en effet, qu'il vous serait
plus facile de ne pas lire mes raisons que d'y répondre. Vous refusez
mes Lettres avec obstination ; vous me les renvoyez avec mépris.
Vous me forcez enfin de recourir à la ruse, dans le moment même
où mon unique but est de vous convaincre de ma bonne foi. La nécessité
où vous m'avez mis de me défendre suffira sans doute pour
en excuser les moyens. Convaincu d'ailleurs par la sincérité
de mes sentiments que pour les justifier à vos yeux il me suffit
de vous les faire bien connaître, j'ai cru pouvoir me permettre ce
léger détour. J'ose croire aussi que vous me le pardonnerez
; et que vous serez peu surprise que l'Amour soit plus ingénieux
à se produire, que l'indifférence à l'écarter.
Permettez donc, Madame, que mon coeur se dévoile
entièrement à vous. Il vous appartient, il est juste que
vous le connaissiez. J'étais bien éloigné, en arrivant
chez Madame de Rosemonde, de prévoir le sort qui m'y attendait.
J'ignorais que vous y fussiez ; et j'ajouterai, avec la sincérité
qui me caractérise, que quand je l'aurais su ma sécurité
n'en eût point été troublée : non que je ne
rendisse à votre beauté la justice qu'on ne peut lui refuser
; mais accoutumé à n'éprouver que des désirs,
à ne me livrer qu'à ceux que l'espoir encourageait, je ne
connaissais pas les tourments de l'Amour.
Vous fûtes témoin des instances
que me fit Madame de Rosemonde pour m'arrêter quelque temps. J'avais
déjà passé une journée avec vous : cependant
je ne me rendis, ou au moins je ne crus me rendre qu'au plaisir, si naturel
et si légitime, de témoigner des égards à une
parente respectable. Le genre de vie qu'on menait ici différait
beaucoup sans doute de celui auquel j'étais accoutumé ; il
ne m'en coûta rien de m'y conformer ; et, sans chercher à
pénétrer la cause du changement qui s'opérait en moi,
je l'attribuais uniquement encore à cette facilité de caractère,
dont je crois vous avoir déjà parlé.
Malheureusement (et pourquoi faut-il que ce
soit un malheur ?), en vous connaissant mieux je reconnus bientôt
que cette figure enchanteresse, qui seule m'avait frappé, était
le moindre de vos avantages ; votre âme céleste étonna,
séduisit la mienne. J'admirais la beauté, j'adorai la vertu.
Sans prétendre à vous obtenir, je m'occupai de vous mériter.
En réclamant votre indulgence pour le passé, j'ambitionnai
votre suffrage pour l'avenir. Je le cherchais dans vos discours, je l'épiais
dans vos regards ; dans ces regards d'où partait un poison d'autant
plus dangereux, qu'il était répandu sans dessein et reçu
sans méfiance.
Alors je connus l'Amour. Mais que j'étais
loin de m'en plaindre ! résolu de l'ensevelir dans un éternel
silence, je me livrais sans crainte comme sans réserve à
ce sentiment délicieux. Chaque jour augmentait son empire. Bientôt
le plaisir de vous voir se changea en besoin. Vous absentiez-vous un moment
? mon coeur se serrait de tristesse ; au bruit qui m'annonçait votre
retour, il palpitait de joie. Je n'existais plus que par vous, et pour
vous. Cependant, c'est vous-même que j'adjure : jamais dans la gaieté
des folâtres jeux, ou dans l'intérêt d'une conversation
sérieuse, m'échappa-t-il un mot qui pût trahir le secret
de mon coeur ?
Enfin un jour arriva où devait commencer
mon infortune ; et par une inconcevable fatalité, une action honnête
en devint le signal. Oui, Madame, c'est au milieu des malheureux que j'avais
secourus, que, vous livrant à cette sensibilité précieuse
qui embellit la beauté même et ajoute du prix à la
vertu, vous achevâtes d'égarer un coeur que déjà
trop d'amour enivrait. Vous vous rappelez, peut-être, quelle préoccupation
s'empara de moi au retour ! Hélas ! je cherchais à combattre
un penchant que je sentais devenir plus fort que moi.
C'est après avoir épuisé
mes forces dans ce combat inégal, qu'un hasard, que je n'avais pu
prévoir, me fit trouver seul avec vous. Là, je succombai,
je l'avoue. Mon coeur trop plein ne put retenir ses discours ni ses larmes.
Mais est-ce donc un crime ? et si c'en est un, n'est-il pas assez puni
par les tourments affreux auxquels je suis livré ?
Dévoré par un amour sans espoir,
j'implore votre pitié et ne trouve que votre haine : sans autre
bonheur que celui de vous voir, mes yeux vous cherchent malgré moi,
et je tremble de rencontrer vos regards. Dans l'état cruel où
vous m'avez réduit, je passe les jours à déguiser
mes peines et les nuits à m'y livrer ; tandis que vous, tranquille
et paisible, vous ne connaissez ces tourments que pour les causer et vous
en applaudir. Cependant, c'est vous qui vous plaignez, et c'est moi qui
m'excuse.
Voilà pourtant, Madame, voilà
le récit fidèle de ce que vous nommez mes torts, et que peut-être
il serait plus juste d'appeler mes malheurs. Un amour pur et sincère,
un respect qui ne s'est jamais démenti, une soumission parfaite,
tels sont les sentiments que vous m'avez inspirés. Je n'eusse pas
craint d'en présenter l'hommage à la Divinité même.
Ô vous, qui êtes son plus bel ouvrage,
imitez-la dans son indulgence ! Songez à mes peines cruelles ; songez
surtout, que, placé par vous entre le désespoir et la félicité
suprême, le premier mot que vous prononcerez décidera pour
jamais de mon sort.
De ..., ce 23 août 17**
LETTRE XXXVII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES
Je me soumets, Madame, aux conseils que votre
amitié me donne. Accoutumée à déférer
en tout à vos avis, je le suis à croire qu'ils sont toujours
fondés en raison. J'avouerai même que M. de Valmont doit être,
en effet, infiniment dangereux, s'il peut à la fois feindre d'être
ce qu'il paraît ici, et rester tel que vous le dépeignez.
Quoi qu'il en soit, puisque vous l'exigez, je l'éloignerai de moi
; au moins j'y ferai mon possible : car souvent les choses, qui dans le
fond devraient être les plus simples, deviennent embarrassantes par
la forme.
Il me paraît toujours impraticable de
faire cette demande à sa tante ; elle deviendrait également
désobligeante, et pour elle, et pour lui. Je ne prendrais pas non
plus, sans quelque répugnance, le parti de m'éloigner moi-même
: car outre les raisons que je vous ai déjà mandées
relatives à M. de Tourvel, si mon départ contrariait M. de
Valmont, comme il est possible, n'aurait-il pas la facilité de me
suivre à Paris ? et son retour, dont je serais, dont au moins je
paraîtrais être l'objet, ne semblerait-il pas plus étrange
qu'une rencontre à la campagne, chez une personne qu'on sait être
sa parente et mon amie ?
Il ne me reste donc d'autre ressource que d'obtenir
de lui-même qu'il veuille bien s'éloigner. Je sens que cette
proposition est difficile à faire ; cependant, comme il me paraît
avoir à coeur de me prouver qu'il a en effet plus d'honnêteté
qu'on ne lui en suppose, je ne désespère pas de réussir.
Je ne serai pas même fâchée de le tenter ; et d'avoir
une occasion de juger si, comme il le dit souvent, les femmes vraiment
honnêtes n'ont jamais eu, n'auront jamais à se plaindre de
ses procédés. S'il part comme je le désire, ce sera
en effet par égard pour moi : car je ne peux pas douter qu'il n'ait
le projet de passer ici une grande partie de l'automne. S'il refuse ma
demande et s'obstine à rester, je serai toujours à temps
de partir moi-même, et je vous le promets.
Voilà, je crois, Madame, tout ce que
votre amitié exigeait de moi : je m'empresse d'y satisfaire, et
de vous prouver que malgré la chaleur que j'ai pu mettre à
défendre M. de Valmont, je n'en suis pas moins disposée,
non seulement à écouter, mais même à suivre
les conseils de mes amis.
J'ai l'honneur d'être, etc.
De ..., ce 25 août 17**
LETTRE XXXVIII
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Votre énorme paquet m'arrive à
l'instant, mon cher Vicomte. Si la date en est exacte, j'aurais dû
le recevoir vingt-quatre heures plus tôt ; quoi qu'il en soit, si
je prenais le temps de le lire, je n'aurais plus celui d'y répondre.
Je préfère donc de vous en accuser seulement la réception,
et nous causerons d'autre chose. Ce n'est pas que j'aie rien à vous
dire pour mon compte ; l'automne ne laisse à Paris presque point
d'hommes qui aient figure humaine : aussi je suis, depuis un mois, d'une
sagesse à périr ; et tout autre que mon Chevalier serait
fatigué des preuves de ma constance. Ne pouvant m'occuper, je me
distrais avec la petite Volanges ; et c'est d'elle que je veux vous parler.
Savez-vous que vous avez perdu plus que vous
ne croyez à ne pas vous charger de cet enfant ? elle est vraiment
délicieuse ! cela n'a ni caractère ni principes ; jugez combien
sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu'elle
brille jamais par le sentiment ; mais tout annonce en elle les sensations
les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine
fausseté naturelle, si l'on peut parler ainsi, qui quelquefois m'étonne
moi-même, et qui réussira d'autant mieux, que sa figure offre
l'image de la candeur et de l'ingénuité. Elle est naturellement
très caressante, et je m'en amuse quelquefois : sa petite tête
se monte avec une facilité incroyable ; et elle est alors d'autant
plus plaisante, qu'elle ne sait rien, absolument rien, de ce qu'elle désire
tant de savoir. Il lui en prend des impatiences tout à fait drôles
; elle rit, elle se dépite, elle pleure, et puis elle me prie de
l'instruire, avec une bonne foi réellement séduisante. En
vérité, je suis presque jalouse de celui à qui ce
plaisir est réservé.
Je ne sais si je vous ai mandé que depuis
quatre ou cinq jours j'ai l'honneur d'être sa confidente. Vous devinez
bien que d'abord j'ai fait la sévère : mais aussitôt
que je me suis aperçue qu'elle croyait m'avoir convaincue par ses
mauvaises raisons, j'ai eu l'air de les prendre pour bonnes ; et elle est
intimement persuadée qu'elle doit ce succès à son
éloquence ; il fallait cette précaution pour ne pas me compromettre.
Je lui ai permis d'écrire et de dire j'aime ; et le jour même,
sans qu'elle s'en doutât, je lui ai ménagé un tête-à-
tête avec son Danceny. Mais figurez-vous qu'il est si sot encore,
qu'il n'en a seulement pas obtenu un baiser. Ce garçon-là
fait pourtant de fort jolis vers ! Mon Dieu ! que ces gens d'esprit sont
bêtes ! celui-ci l'est au point qu'il m'en embarrasse ; car enfin,
pour lui, je ne peux pas le conduire !
C'est à présent que vous me seriez
bien utile. Vous êtes assez lié avec Danceny pour avoir sa
confidence, et s'il vous la donnait une fois, nous irions grand train.
Dépêchez donc votre Présidente, car enfin je ne veux
pas que Gercourt s'en sauve : au reste, j'ai parlé de lui hier à
la petite personne, et le lui ai si bien peint, que quand elle serait sa
femme depuis dix ans, elle ne le haïrait pas davantage. Je l'ai pourtant
beaucoup prêchée sur la fidélité conjugale ;
rien n'égale ma sévérité sur ce point. Par
là, d'une part, je rétablis auprès d'elle ma réputation
de vertu, que trop de condescendance pourrait détruire ; de l'autre,
j'augmente en elle la haine dont je veux gratifier son mari. Et enfin,
j'espère qu'en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis de se
livrer à l'Amour que pendant le peu de temps qu'elle a à
rester fille, elle se décidera plus vite à n'en rien perdre.
Adieu, Vicomte ; je vais me mettre à
ma toilette où je lirai votre volume.
De ..., ce 27 août 17**
LETTRE XXXIX
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Je suis triste et inquiète, ma chère
Sophie. J'ai pleuré presque toute la nuit. Ce n'est pas que pour
le moment je ne sois bien heureuse ; mais je prévois que cela ne
durera pas. J'ai été hier à l'Opéra avec Madame
de Merteuil ; nous y avons beaucoup parlé de mon mariage, et je
n'en ai rien appris de bon. C'est M. le Comte de Gercourt que je dois épouser,
et ce doit être au mois d'Octobre. Il est riche, il est homme de
qualité, il est Colonel du régiment de. Jusque-là
tout va fort bien. Mais d'abord il est vieux : figure-toi qu'il a au moins
trente-six ans ! et puis, Madame de Merteuil dit qu'il est triste et sévère,
et qu'elle craint que je ne sois pas heureuse avec lui. J'ai même
bien vu qu'elle en était sûre, et qu'elle ne voulait pas me
le dire, pour ne pas m'affliger. Elle ne m'a presque entretenue toute la
soirée que des devoirs des femmes envers leurs maris. Elle convient
que M. de Gercourt n'est pas aimable du tout, et elle dit pourtant qu'il
faudra que je l'aime. Ne m'a-t-elle pas dit aussi qu'une fois mariée,
je ne devais plus aimer le Chevalier Danceny ? comme si c'était
possible ! Oh ! je t'assure bien que je l'aimerai toujours. Vois-tu, j'aimerais
mieux, plutôt, ne pas me marier. Que ce M. de Gercourt s'arrange,
je ne l'ai pas été chercher. Il est en Corse à présent,
bien loin d'ici ; je voudrais qu'il y restât dix ans. Si je n'avais
pas peur de rentrer au Couvent, je dirais bien à Maman que je ne
veux pas de ce mari-là ; mais ce serait encore pis. Je suis bien
embarrassée. Je sens que je n'ai jamais tant aimé M. Danceny
qu'à présent ; et quand je songe qu'il ne me reste plus qu'un
mois à être comme je suis, les larmes me viennent aux yeux
tout de suite ; je n'ai de consolation que dans l'amitié de Madame
de Merteuil ; elle a si bon coeur ! elle partage tous mes chagrins comme
moi-même ; et puis elle est si aimable que, quand je suis avec elle,
je n'y songe presque plus. D'ailleurs elle m'est bien utile ; car le peu
que je sais, c'est elle qui me l'a appris : et elle est si bonne, que je
lui dis tout ce que je pense, sans être honteuse du tout. Quand elle
trouve que ce n'est pas bien, elle me gronde quelquefois ; mais c'est tout
doucement, et puis je l'embrasse de tout mon coeur, jusqu'à ce qu'elle
ne soit plus fâchée. Au moins celle-là, je peux bien
l'aimer tant que je voudrai, sans qu'il y ait du mal, et ça me fait
bien du plaisir. Nous sommes pourtant convenues que je n'aurais pas l'air
de l'aimer tant devant le monde, et surtout devant Maman, afin qu'elle
ne se méfie de rien au sujet du Chevalier Danceny. Je t'assure que
si je pouvais toujours vivre comme je fais à présent, je
crois que je serais bien heureuse. Il n'y a que ce vilain M. de Gercourt
! Mais je ne veux pas t'en parler davantage : car je redeviendrais triste.
Au lieu de cela, je vas écrire au Chevalier Danceny ; je ne lui
parlerai que de mon amour et non de mes chagrins, car je ne veux pas l'affliger.
Adieu, ma bonne amie. Tu vois bien que tu aurais
tort de te plaindre, et que j'ai beau être occupée , comme
tu dis, qu'il ne m'en reste pas moins le temps de t'aimer et de t'écrire
[On continue à supprimer les Lettres de Cécile Volanges et
du Chevalier Danceny, qui sont peu intéressantes et n'annoncent
aucun événement]
De ..., ce 27 août 17**
LETTRE XL
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
C'est peu pour mon inhumaine de ne pas répondre
à mes Lettres, de refuser de les recevoir ; elle veut me priver
de sa vue, elle exige que je m'éloigne. Ce qui vous surprendra davantage,
c'est que je me soumette à tant de rigueur. Vous allez me blâmer.
Cependant je n'ai pas cru devoir perdre l'occasion de me laisser donner
un ordre : persuadé, d'une part, que qui commande s'engage ; et
de l'autre, que l'autorité illusoire que nous avons l'air de laisser
prendre aux femmes est un des pièges qu'elles évitent le
plus difficilement. De plus, l'adresse que celle-ci a su mettre à
éviter de se trouver seule avec moi me plaçait dans une situation
dangereuse, dont j'ai cru devoir sortir à quelque prix que ce fût
: car étant sans cesse avec elle, sans pouvoir l'occuper de mon
amour, il y avait lieu de craindre qu'elle ne s'accoutumât enfin
à me voir sans trouble ; disposition dont vous savez combien il
est difficile de revenir.
Au reste, vous devinez que je ne me suis pas
soumis sans condition, j'ai même eu le soin d'en mettre une impossible
à accorder ; tant pour rester toujours maître de tenir ma
parole, ou d'y manquer, que pour engager une discussion, soit de bouche,
ou par écrit, dans un moment où ma Belle est plus contente
de moi, où elle a besoin que je le sois d'elle : sans compter que
je serais bien maladroit, si je ne trouvais moyen d'obtenir quelque dédommagement
de mon désistement à cette prétention, tout insoutenable
qu'elle est.
Après vous avoir exposé mes raisons
dans ce long préambule, je commence l'historique de ces deux derniers
jours. J'y joindrai comme pièces justificatives la Lettre de ma
Belle et ma Réponse. Vous conviendrez qu'il y a peu d'Historiens
aussi exacts que moi.
Vous vous rappelez l'effet que fit avant-hier
matin ma Lettre de Dijon ; le reste de la journée fut très
orageux. La jolie Prude arriva seulement au moment du dîner, et annonça
une forte migraine ; prétexte dont elle voulut couvrir un des plus
violents accès d'humeur que femme puisse avoir. Sa figure en était
vraiment altérée ; l'expression de douceur que vous lui connaissez
s'était changée en un air mutin qui en faisait une beauté
nouvelle. Je me promets bien de faire usage de cette découverte
par la suite ; et de remplacer quelquefois la Maîtresse tendre, par
la Maîtresse mutine.
Je prévis que l'après-dîner
serait triste ; et pour m'en sauver l'ennui, je prétextai des Lettres
à écrire, et me retirai chez moi. Je revins au salon sur
les six heures ; Madame de Rosemonde proposa la promenade, qui fut acceptée.
Mais au moment de monter en voiture, la prétendue malade, par une
malice infernale, prétexta à son tour, et peut-être
pour se venger de mon absence, un redoublement de douleurs, et me fit subir
sans pitié le tête-à-tête de ma vieille tante.
Je ne sais si les imprécations que je fis contre ce démon
femelle furent exaucées, mais nous la trouvâmes couchée
au retour.
Le lendemain au déjeuner, ce n'était
plus la même femme. La douceur naturelle était revenue, et
j'eus lieu de me croire pardonné. Le déjeuner était
à peine fini, que la douce personne se leva d'un air dolent, et
entra dans le parc ; je la suivis, comme vous pouvez croire. <<D'où
peut naître ce désir de promenade ?>> lui dis-je en l'abordant.
<<J'ai beaucoup écrit ce matin>>, me répondit-elle,
<<et ma tête est un peu fatiguée.>> - <<Je ne
suis pas assez heureux, repris-je, pour avoir à me reprocher cette
fatigue-là ?>> - <<Je vous ai bien écrit>>, répondit-elle
encore, <<mais j'hésite à vous donner ma Lettre. Elle
contient une demande, et vous ne m'avez pas accoutumée à
en espérer le succès.>> - <<Ah ! je jure que s'il m'est
possible.>> - <<Rien n'est plus facile>>, interrompit-elle ; <<et
quoique vous dussiez peut-être l'accorder comme justice, je consens
à l'obtenir comme grâce.>> En disant ces mots, elle me présenta
sa Lettre ; en la prenant, je pris aussi sa main, qu'elle retira, mais
sans colère et avec plus d'embarras que de vivacité. <<La
chaleur est plus vive que je ne croyais>>, dit- elle ; <<il faut
rentrer.>> Et elle reprit la route du Château. Je fis de vains efforts
pour lui persuader de continuer sa promenade, et j'eus besoin de me rappeler
que nous pouvions être vus, pour n'y employer que de l'éloquence.
Elle rentra sans proférer une parole, et je vis clairement que cette
feinte promenade n'avait eu d'autre but que de me remettre sa Lettre. Elle
monta chez elle en rentrant, et je me retirai chez moi pour lire l'Epître,
que vous ferez bien de lire aussi, ainsi que ma Réponse, avant d'aller
plus loin.
LETTRE XLI
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Il semble, Monsieur, par votre conduite avec
moi, que vous ne cherchiez qu'à augmenter, chaque jour, les sujets
de plainte que j'avais contre vous. Votre obstination à vouloir
m'entretenir, sans cesse, d'un sentiment que je ne veux ni ne dois écouter,
l'abus que vous n'avez pas craint de faire de ma bonne foi, ou de ma timidité,
pour me remettre vos Lettres ; le moyen surtout, j'ose dire peu délicat,
dont vous vous êtes servi pour me faire parvenir la dernière,
sans craindre au moins l'effet d'une surprise qui pouvait me compromettre
; tout devrait donner lieu de ma part à des reproches aussi vifs
que justement mérités. Cependant, au lieu de revenir sur
ces griefs, je m'en tiens à vous faire une demande aussi simple
que juste ; et si je l'obtiens de vous, je consens que tout soit oublié.
Vous-même m'avez dit, Monsieur, que je
ne devais pas craindre un refus ; et quoique, par une inconséquence
qui vous est particulière, cette phrase même soit suivie du
seul refus que vous pouviez me faire [Voyez Lettre V], je veux croire que
vous n'en tiendrez pas moins aujourd'hui cette parole formellement donnée
il y a si peu de jours.
Je désire donc que vous ayez la complaisance
de vous éloigner de moi ; de quitter ce Château, où
un plus long séjour de votre part ne pourrait que m'exposer davantage
au jugement d'un public toujours prompt à mal penser d'autrui, et
que vous n'avez que trop accoutumé à fixer les yeux sur les
femmes qui vous admettent dans leur société.
Avertie déjà, depuis longtemps,
de ce danger par mes amis, j'ai négligé, j'ai même
combattu leur avis tant que votre conduite à mon égard avait
pu me faire croire que vous aviez bien voulu ne pas me confondre avec cette
foule de femmes qui toutes ont eu à se plaindre de vous. Aujourd'hui
que vous me traitez comme elles, que je ne peux plus l'ignorer, je dois
au public, à mes amis, à moi-même, de suivre ce parti
nécessaire. Je pourrais ajouter ici que vous ne gagneriez rien à
refuser ma demande, décidée que je suis à partir moi-
même, si vous vous obstiniez à rester : mais je ne cherche
point à diminuer l'obligation que je vous aurai de cette complaisance,
et je veux bien que vous sachiez qu'en nécessitant mon départ
d'ici vous contrarieriez mes arrangements. Prouvez-moi donc, Monsieur,
que, comme vous me l'avez dit tant de fois, les femmes honnêtes n'auront
jamais à se plaindre de vous ; prouvez-moi, au moins, que quand
vous avez des torts avec elles, vous savez les réparer.
Si je croyais avoir besoin de justifier ma
demande vis-à-vis de vous, il me suffirait de vous dire que vous
avez passé votre vie à la rendre nécessaire, et que
pourtant il n'a pas tenu à moi de ne la jamais former. Mais ne rappelons
pas des événements que je veux oublier, et qui m'obligeraient
à vous juger avec rigueur, dans un moment où je vous offre
l'occasion de mériter toute ma reconnaissance. Adieu, Monsieur ;
votre conduite va m'apprendre avec quels sentiments je dois être,
pour la vie, votre très humble, etc.
De ..., ce 26 août 17**
LETTRE XLII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Quelque dures que soient, Madame, les conditions
que vous m'imposez, je ne refuse pas de les remplir. Je sens qu'il me serait
impossible de contrarier aucun de vos désirs. Une fois d'accord
sur ce point, j'ose me flatter qu'à mon tour, vous me permettrez
de vous faire quelques demandes, bien plus faciles à accorder que
les vôtres, et que pourtant je ne veux obtenir que de ma soumission
parfaite à votre volonté.
L'une, que j'espère qui sera sollicitée
par votre justice, est de vouloir bien me nommer mes accusateurs auprès
de vous ; ils me font, ce me semble, assez de mal pour que j'aie le droit
de les connaître ; l'autre, que j'attends de votre indulgence, est
de vouloir bien me permettre de vous renouveler quelquefois l'hommage d'un
amour qui va plus que jamais mériter votre pitié.
Songez, Madame, que je m'empresse de vous obéir,
lors même que je ne peux le faire qu'aux dépens de mon bonheur
; je dirai plus, malgré la persuasion où je suis que vous
ne désirez mon départ que pour vous sauver le spectacle,
toujours pénible, de l'objet de votre injustice.
Convenez-en, Madame, vous craignez moins un
public trop accoutumé à vous respecter pour oser porter de
vous un jugement désavantageux, que vous n'êtes gênée
par la présence d'un homme qu'il vous est plus facile de punir que
de blâmer. Vous m'éloignez de vous comme on détourne
ses regards d'un malheureux qu'on ne veut pas secourir.
Mais tandis que l'absence va redoubler mes
tourments, à quelle autre qu'à vous puis-je adresser mes
plaintes ? de quelle autre puis-je attendre des consolations qui vont me
devenir nécessaires ? Me les refuserez-vous, quand vous seule causez
mes peines ?
Sans doute vous ne serez pas étonnée
non plus, qu'avant de partir j'aie à coeur de justifier auprès
de vous les sentiments que vous m'avez inspirés ; comme aussi que
je ne trouve le courage de m'éloigner qu'en en recevant l'ordre
de votre bouche.
Cette double raison me fait vous demander un
moment d'entretien. Inutilement voudrions-nous y suppléer par Lettres
: on écrit des volumes et l'on explique mal ce qu'un quart d'heure
de conversation suffit pour faire bien entendre. Vous trouverez facilement
le temps de me l'accorder : car quelque empressé que je sois de
vous obéir, vous savez que Madame de Rosemonde est instruite de
mon projet de passer chez elle une partie de l'automne, et il faudra au
moins que j'attende une Lettre pour pouvoir prétexter une affaire
qui me force à partir.
Adieu, Madame ; jamais ce mot ne m'a tant coûté
à écrire que dans ce moment où il me ramène
à l'idée de notre séparation. Si vous pouviez imaginer
ce qu'elle me fait souffrir, j'ose croire que vous me sauriez quelque gré
de ma docilité. Recevez, au moins, avec plus d'indulgence l'assurance
et l'hommage de l'Amour le plus tendre et le plus respectueux.
De ..., ce 26 août 17**
SUITE DE LA LETTRE XL
DU VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
A présent, raisonnons, ma belle amie.
Vous sentez comme moi que la scrupuleuse, l'honnête Madame de Tourvel
ne peut pas m'accorder la première de mes demandes, et trahir la
confiance de ses amies, en me nommant mes accusateurs ; ainsi en promettant
tout à cette condition, je ne m'engage à rien. Mais vous
sentez aussi que ce refus qu'elle me fera deviendra un titre pour obtenir
tout le reste ; et qu'alors je gagne, en m'éloignant, d'entrer avec
elle, et de son aveu, en correspondance réglée : car je compte
pour peu le rendez-vous que je lui demande, et qui n'a presque d'autre
objet que de l'accoutumer d'avance à n'en pas refuser d'autres quand
ils me seront vraiment nécessaires. La seule chose qui me reste
à faire avant mon départ est de savoir quels sont les gens
qui mécontent. Ma Belle calma pourtant un peu mon humeur, par l'air
d'intérêt que lui donna ma feinte indisposition ; et je ne
manquai pas de l'assurer que j'avais, depuis quelque temps, de violentes
agitations qui altéraient ma santé. Persuadée comme
elle est que c'est elle qui les cause, ne devait-elle pas en conscience
travailler à les calmer ? Mais, quoique dévote, elle est
peu charitable ; elle refuse toute aumône amoureuse, et ce refus
suffit bien, ce me semble, pour en autoriser le vol. Mais adieu ; car tout
en causant avec vous, je ne songe qu'à ces maudites Lettres.
De ..., ce 27 août 17**
LETTRE XLIII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Pourquoi chercher, Monsieur, à diminuer
ma reconnaissance ? Pourquoi ne vouloir m'obéir qu'à demi,
et marchander en quelque sorte un procédé honnête ?
Il ne vous suffit donc pas que j'en sente le prix ? Non seulement vous
demandez beaucoup ; mais vous demandez des choses impossibles. Si en effet
mes amis m'ont parlé de vous, ils ne l'ont pu faire que par intérêt
pour moi : quand même ils se seraient trompés, leur intention
n'en était pas moins bonne ; et vous me proposez de reconnaître
cette marque d'attachement de leur part, en vous livrant leur secret !
J'ai déjà eu tort de vous en parler, et vous me le faites
assez sentir en ce moment. Ce qui n'eût été que de
la candeur avec tout autre, devient une étourderie avec vous, et
me mènerait à une noirceur, si je cédais à
votre demande. J'en appelle à vous-même, à votre honnêteté
; m'avez-vous crue capable de ce procédé ? avez-vous dû
me le proposer ? non sans doute ; et je suis sûre qu'en y réfléchissant
mieux vous ne reviendrez plus sur cette demande. Celle que vous me faites
de m'écrire n'est guère plus facile à accorder ; et
si vous voulez être juste, ce n'est pas à moi que vous vous
en prendrez. Je ne veux point vous offenser ; mais avec la réputation
que vous vous êtes acquise, et que, de votre aveu même, vous
méritez au moins en partie, quelle femme pourrait avouer être
en correspondance avec vous ? et quelle femme honnête peut se déterminer
à faire ce qu'elle sent qu'elle serait obligée de cacher
?
Encore si j'étais assurée que
vos Lettres fussent telles que je n'eusse jamais à m'en plaindre,
que je pusse toujours me justifier à mes yeux de les avoir reçues
! peut-être alors le désir de vous prouver que c'est la raison
et non la haine qui me guide me ferait passer par-dessus ces considérations
puissantes, et faire beaucoup plus que je ne devrais, en vous permettant
de m'écrire quelquefois. Si en effet vous le désirez autant
que vous me le dites, vous vous soumettrez volontiers à la seule
condition qui puisse m'y faire consentir ; et si vous avez quelque reconnaissance
de ce que je fais pour vous en ce moment, vous ne différerez plus
de partir.
Permettez-moi de vous observer à ce
sujet, que vous avez reçu une Lettre ce matin et que vous n'en avez
pas profité pour annoncer votre départ à Madame de
Rosemonde, comme vous me l'aviez promis. J'espère qu'à présent
rien ne pourra vous empêcher de tenir votre parole. Je compte surtout
que vous n'attendrez pas, pour cela, l'entretien que vous me demandez,
auquel je ne veux absolument pas me prêter ; et qu'au lieu de l'ordre
que vous prétendez vous être nécessaire, vous vous
contenterez de la prière que je vous renouvelle. Adieu, Monsieur.
De ..., ce 27 août 17**
LETTRE XLIV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Partagez ma joie, ma belle amie ; je suis aimé
; j'ai triomphé de ce coeur rebelle. C'est en vain qu'il dissimule
encore ; mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à
mes soins actifs, je sais tout ce qui m'intéresse : depuis la nuit,
l'heureuse nuit d'hier, je me retrouve dans mon élément ;
j'ai repris toute mon existence ; j'ai dévoilé un double
mystère d'amour et d'iniquité : je jouirai de l'un, je me
vengerai de l'autre ; je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée
que je m'en fais me transporte au point que j'ai quelque peine à
rappeler ma prudence ; que j'en aurai peut-être à mettre de
l'ordre dans le récit que j'ai à vous faire. Essayons cependant.
Hier même, après vous avoir écrit
ma Lettre, j'en reçus une de la céleste dévote. Je
vous l'envoie ; vous y verrez qu'elle me donne, le moins maladroitement
qu'elle peut, la permission de lui écrire : mais elle y presse mon
départ, et je sentais bien que je ne pouvais le différer
trop longtemps sans me nuire.
Tourmenté cependant du désir
de savoir qui pouvait avoir écrit contre moi, j'étais encore
incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la Femme de chambre,
et je voulus obtenir d'elle de me livrer les poches de sa Maîtresse,
dont elle pouvait s'emparer aisément le soir, et qu'il lui était
facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon. J'offris
dix louis pour ce léger service : mais je ne trouvai qu'une bégueule,
scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent ne purent
vaincre. Je la prêchais encore, quand le souper sonna. Il fallut
la laisser : trop heureux qu'elle voulût bien me promettre le secret,
sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère.
Jamais je n'eus plus d'humeur. Je me sentais
compromis ; et je me reprochais, toute la soirée, ma démarche
imprudente.
Retiré chez moi, non sans inquiétude,
je parlai à mon Chasseur qui, en sa qualité d'Amant heureux,
devait avoir quelque crédit. Je voulais, ou qu'il obtînt de
cette fille de faire ce que je lui avais demandé, ou au moins qu'il
s'assurât de sa discrétion : mais lui, qui d'ordinaire ne
doute de rien, parut douter du succès de cette négociation,
et me fit à ce sujet une réflexion qui m'étonna par
sa profondeur.
<<Monsieur sait sûrement mieux
que moi>>, me dit-il, <<que coucher avec une fille, ce n'est que
lui faire faire ce qui lui plaît : de là à lui faire
faire ce que nous voulons, il y a souvent bien loin.>>
Le bon sens du Maraud quelquefois m'épouvante
. [PIRON, Métromanie]
<<Je réponds d'autant moins de
celle-ci>>, ajouta-t-il, <<que j'ai lieu de croire qu'elle a un Amant,
et que je ne la dois qu'au désoeuvrement de la campagne. Aussi,
sans mon zèle pour le service de Monsieur, je n'aurais eu cela qu'une
fois.>> (C'est un vrai trésor que ce garçon !) <<Quant
au secret>>, ajouta-t-il encore, <<à quoi servira-t-il de
lui faire promettre, puisqu'elle ne risquera rien à nous tromper
? lui en reparler ne ferait que lui mieux apprendre qu'il est important,
et par là lui donner plus d'envie d'en faire sa cour à sa
Maîtresse.>>
Plus ces réflexions étaient justes,
plus mon embarras augmentait. Heureusement le drôle était
en train de jaser ; et comme j'avais besoin de lui, je le laissais faire.
Tout en me racontant son histoire avec cette fille, il m'apprit que comme
la chambre qu'elle occupe n'est séparée de celle de sa Maîtresse
que par une simple cloison, qui pouvait laisser entendre un bruit suspect,
c'était dans la sienne qu'ils se rassemblaient chaque nuit. Aussitôt
je formai mon plan, je le lui communiquai, et nous l'exécutâmes
avec succès.
J'attendis deux heures du matin ; et alors
je me rendis, comme nous en étions convenus, à la chambre
du rendez-vous, portant de la lumière avec moi, et sous prétexte
d'avoir sonné plusieurs fois inutilement. Mon confident, qui joue
ses rôles à merveille, donna une petite scène de surprise,
de désespoir et d'excuse, que je terminai en l'envoyant me faire
chauffer de l'eau, dont je feignis avoir besoin ; tandis que la scrupuleuse
Chambrière était d'autant plus honteuse, que le drôle
qui avait voulu renchérir sur mes projets l'avait déterminée
à une toilette que la saison comportait, mais qu'elle n'excusait
pas.
Comme je sentais que plus cette fille serait
humiliée, plus j'en disposerais facilement, je ne lui permis de
changer ni de situation ni de parure ; et après avoir ordonné
à mon Valet de m'attendre chez moi, je m'assis à côté
d'elle sur le lit qui était fort en désordre, et je commençai
ma conversation. J'avais besoin de garder l'empire que la circonstance
me donnait sur elle : aussi conservai-je un sang-froid qui eût fait
honneur à la continence de Scipion ; et sans prendre la plus petite
liberté avec elle, ce que pourtant sa fraîcheur et l'occasion
semblaient lui donner le droit d'espérer, je lui parlai d'affaires
aussi tranquillement que j'aurais pu faire avec un Procureur.
Mes conditions furent que je garderais fidèlement
le secret, pourvu que le lendemain, à pareille heure à peu
près, elle me livrât les poches de sa Maîtresse. <<Au
reste>>, ajoutai-je, <<je vous avais offert dix louis hier ; je vous
les promets encore aujourd'hui. Je ne veux pas abuser de votre situation.>>
Tout fut accordé, comme vous pouvez croire ; alors je me retirai,
et permis à l'heureux couple de réparer le temps perdu. J'employai
le mien à dormir ; et à mon réveil, voulant avoir
un prétexte pour ne pas répondre à la Lettre de ma
Belle avant d'avoir visité ses papiers, ce que je ne pouvais faire
que la nuit suivante, je me décidai à aller à la chasse,
où je restai presque tout le jour.
A mon retour, je fus reçu assez froidement.
J'ai lieu de croire qu'on fut un peu piqué du peu d'empressement
que je mettais à profiter du temps qui me restait ; surtout après
la Lettre plus douce que l'on m'avait écrite. J'en juge ainsi, sur
ce que Madame de Rosemonde m'ayant fait quelques reproches sur cette longue
absence, ma Belle reprit avec un peu d'aigreur : <<Ah ! ne reprochons
pas à M. de Valmont de se livrer au seul plaisir qu'il peut trouver
ici.>> Je me plaignis de cette injustice, et j'en profitai pour assurer
que je me plaisais tant avec ces Dames, que j'y sacrifiais une Lettre très
intéressante que j'avais à écrire. J'ajoutai que,
ne pouvant trouver le sommeil depuis plusieurs nuits, j'avais voulu essayer
si la fatigue me le rendrait ; et mes regards expliquaient assez et le
sujet de ma Lettre, et la cause de mon insomnie. J'eus soin d'avoir toute
la soirée une douceur mélancolique qui me parut réussir
assez bien, et sous laquelle je masquai l'impatience où j'étais
de voir arriver l'heure qui devait me livrer le secret qu'on s'obstinait
à me cacher. Enfin nous nous séparâmes, et quelque
temps après, la fidèle Femme de chambre vint m'apporter le
prix convenu de ma discrétion.
Une fois maître de ce trésor,
je procédai à l'inventaire avec la prudence que vous me connaissez
: car il était important de remettre tout en place. Je tombai d'abord
sur deux Lettres du mari, mélange indigeste de détails de
procès et de tirades d'amour conjugal, que j'eus la patience de
lire en entier, et où je ne trouvai pas un mot qui eût rapport
à moi. Je les replaçai avec humeur : mais elle s'adoucit,
en trouvant sous ma main les morceaux de ma fameuse Lettre de Dijon, soigneusement
rassemblés. Heureusement il me prit fantaisie de la parcourir. Jugez
de ma joie, en y apercevant les traces bien distinctes des larmes de mon
adorable Dévote. Je l'avoue, je cédai à un mouvement
de jeune homme, et baisai cette Lettre avec un transport dont je ne me
croyais plus susceptible. Je continuai l'heureux examen ; je retrouvai
toutes mes Lettres de suite, et par ordre de dates ; et ce qui me surprit
plus agréablement encore, fut de retrouver la première de
toutes, celle que je croyais m'avoir été rendue par une ingrate,
fidèlement copiée de sa main ; et d'une écriture altérée
et tremblante, qui témoignait assez la douce agitation de son coeur
pendant cette occupation.
Jusque-là j'étais tout entier
à l'Amour ; bientôt il fit place à la fureur. Qui croyez-vous
qui veuille me perdre auprès de cette femme que j'adore ? quelle
Furie supposez-vous assez méchante pour tramer une pareille noirceur
? Vous la connaissez : c'est votre amie, votre parente ; c'est Madame de
Volanges. Vous n'imaginez pas quel tissu d'horreurs l'infernale Mégère
lui a écrit sur mon compte. C'est elle, elle seule, qui a troublé
la sécurité de cette femme angélique ; c'est par ses
conseils, par ses avis pernicieux, que je me vois forcé de m'éloigner
; c'est à elle enfin que l'on me sacrifie. Ah ! sans doute il faut
séduire sa fille : mais ce n'est pas assez, il faut la perdre ;
et puisque l'âge de cette maudite femme la met à l'abri de
mes coups, il faut la frapper dans l'objet de ses affections.
Elle veut donc que je revienne à Paris
! elle m'y force ! soit, j'y retournerai, mais elle gémira de mon
retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de
cette aventure, il a un fond d'honnêteté qui nous gênera
: cependant il est amoureux, et je le vois souvent ; on pourra peut-être
en tirer parti. Je m'oublie dans ma colère, et je ne songe pas que
je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui.
Revenons.
Ce matin j'ai revu ma sensible Prude. Jamais
je ne l'avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi le
plus beau moment d'une femme, le seul où elle puisse produire cette
ivresse de l'âme, dont on parle toujours, et qu'on éprouve
si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne
le sommes pas de ses faveurs ; et c'est précisément le cas
où je me trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais
être privé du plaisir de la voir servait-il à l'embellir.
Enfin, à l'arrivée du Courrier, on m'a remis votre Lettre
du 27 ; et pendant que je la lisais, j'hésitais encore pour savoir
si je tiendrais ma parole : mais j'ai rencontré les yeux de ma Belle,
et il m'aurait été impossible de lui rien refuser.
J'ai donc annoncé mon départ.
Un moment après, Madame de Rosemonde nous a laissés seuls
: mais j'étais encore à quatre pas de la farouche personne,
que se levant avec l'air de l'effroi : <<Laissez-moi, laissez-moi,
Monsieur>>, m'a- t-elle dit ; <<au nom de Dieu, laissez-moi.>> Cette
prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait
que m'animer davantage. Déjà j'étais auprès
d'elle, et je tenais ses mains qu'elle avait jointes avec une expression
tout à fait touchante ; là, je commençais de tendres
plaintes, quand un démon ennemi ramena Madame de Rosemonde. La timide
Dévote, qui a en effet quelques raisons de craindre, en a profité
pour se retirer.
Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a
acceptée ; et augurant bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas
eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j'ai essayé
de serrer la sienne. Elle a d'abord voulu la retirer ; mais sur une instance
plus vive, elle s'est livrée d'assez bonne grâce, quoique
sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivés
à la porte de son appartement, j'ai voulu baiser cette main, avant
de la quitter. La défense a commencé par être franche
; mais un songez donc que je pars , prononcé bien tendrement, l'a
rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été
donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper,
et que la Belle est entrée dans son appartement où était
sa Femme de chambre. Ici finit mon histoire. Comme je présume que
vous serez demain chez la Maréchale de. , où sûrement
je n'irai pas vous trouver ; comme je me doute bien aussi qu'à notre
première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter,
et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai
pris le parti de me faire précéder par cette Lettre ; et
toute longue qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à
la Poste, car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une
occasion ; et je vous quitte pour aller l'épier.
P.S. : à huit heures du soir.
Rien de nouveau ; pas le plus petit moment
de liberté : du soin même pour l'éviter. Cependant,
autant de tristesse que la décence en permettait, pour le moins.
Un autre événement qui peut ne pas être indifférent,
c'est que je suis chargé d'une invitation de Madame de Rosemonde
à Madame de Volanges, pour venir passer quelque temps chez elle
à la campagne.
Adieu, ma belle amie ; à demain ou après-demain
au plus tard.
De ..., ce 28 août 17**
LETTRE XLV
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE VOLANGES
M. de Valmont est parti ce matin, Madame ;
vous m'avez paru tant désirer ce départ, que j'ai cru devoir
vous en instruire. Madame de Rosemonde regrette beaucoup son neveu, dont
il faut convenir qu'en effet la société est agréable
: elle a passé toute la matinée à m'en parler avec
la sensibilité que vous lui connaissez ; elle ne tarissait pas sur
son éloge. J'ai cru lui devoir la complaisance de l'écouter
sans la contredire, d'autant qu'il faut avouer qu'elle avait raison sur
beaucoup de points. Je sentais de plus que j'avais à me reprocher
d'être la cause de cette séparation, et je n'espère
pas pouvoir la dédommager du plaisir dont je l'ai privée.
Vous savez que j'ai naturellement peu de gaieté, et le genre de
vie que nous allons mener ici n'est pas fait pour l'augmenter.
Si je ne m'étais pas conduite d'après
vos avis, je craindrais d'avoir agi un peu légèrement : car
j'ai été vraiment peinée de la douleur de ma respectable
amie ; elle m'a touchée au point que j'aurais volontiers mêlé
mes larmes aux siennes.
Nous vivons à présent dans l'espoir
que vous accepterez l'invitation que M. de Valmont doit vous faire, de
la part de Madame de Rosemonde, de venir passer quelque temps chez elle.
J'espère que vous ne doutez pas du plaisir que j'aurai à
vous y voir ; et en vérité vous nous devez ce dédommagement.
Je serai fort aise de trouver cette occasion de faire une connaissance
plus prompte avec Mademoiselle de Volanges, et d'être à portée
de vous convaincre de plus en plus des sentiments respectueux, etc.
De ..., ce 29 août 17**
LETTRE XLVI
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
Que vous est-il donc arrivé, mon adorable
Cécile ? qui a pu causer en vous un changement si prompt et si cruel
? que sont devenus vos serments de ne jamais changer ? Hier encore, vous
les réitériez avec tant de plaisir ! qui peut aujourd'hui
vous les faire oublier ? J'ai beau m'examiner, je ne puis en trouver la
cause en moi, et il m'est affreux d'avoir à la chercher en vous.
Ah ! sans doute vous n'êtes ni légère, ni trompeuse
; et même dans ce moment de désespoir, un soupçon outrageant
ne flétrira point mon âme. Cependant, par quelle fatalité
n'êtes-vous plus la même ? Non, cruelle, vous ne l'êtes
plus ! La tendre Cécile, la Cécile que j'adore, et dont j'ai
reçu les serments, n'aurait point évité mes regards,
n'aurait point contrarié le hasard heureux qui me plaçait
auprès d'elle ; ou si quelque raison que je ne peux concevoir l'avait
forcée à me traiter avec tant de rigueur, elle n'eût
pas au moins dédaigné de m'en instruire.
Ah ! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais,
ma Cécile, ce que vous m'avez fait souffrir aujourd'hui, ce que
je souffre encore en ce moment. Croyez-vous donc que je puisse vivre et
ne plus être aimé de vous ? Cependant, quand je vous ai demandé
un mot, un seul mot, pour dissiper mes craintes, au lieu de me répondre,
vous avez feint de craindre d'être entendue ; et cet obstacle qui
n'existait pas alors vous l'avez fait naître aussitôt, par
la place que vous avez choisie dans le cercle. Quand, forcé de vous
quitter, je vous ai demandé l'heure à laquelle je pourrais
vous revoir demain, vous avez feint de l'ignorer, et il a fallu que ce
fût Madame de Volanges qui m'en instruisît. Ainsi ce moment
toujours si désiré qui doit me rapprocher de vous, demain
ne fera naître en moi que de l'inquiétude ; et le plaisir
de vous voir, jusqu'alors si cher à mon coeur, sera remplacé
par la crainte de vous être importun.
Déjà, je le sens, cette crainte
m'arrête, et je n'ose vous parler de mon amour. Ce je vous aime ,
que j'aimais tant à répéter quand je pouvais l'entendre
à mon tour, ce mot si doux, qui suffisait à ma félicité,
ne m'offre plus, si vous êtes changée, que l'image d'un désespoir
éternel. Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l'Amour ait
perdu toute sa puissance, et j'essaie de m'en servir encore [Ceux qui n'ont
pas eu l'occasion de sentir quelquefois le prix d'un mot d'une expression,
consacrés par l'Amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase].
Oui, ma Cécile, je vous aime. Répétez donc avec moi
cette expression de mon bonheur. Songez que vous m'avez accoutumé
à l'entendre, et que m'en priver, c'est me condamner à un
tourment qui, de même que mon amour, ne finira qu'avec ma vie.
De ..., ce 29 août 17**
LETTRE XLVII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Je ne vous verrai pas encore aujourd'hui, ma
belle amie, et voici mes raisons, que je vous prie de recevoir avec indulgence.
Au lieu de revenir hier directement, je me
suis arrêté chez la Comtesse de ***, dont le château
se trouvait presque sur ma route, et à qui j'ai demandé à
dîner. Je ne suis arrivé à Paris que vers sept heures,
et je suis descendu à l'Opéra, où j'espérais
que vous pouviez être.
L'Opéra fini, j'ai été
revoir mes amies du foyer ; j'y ai retrouvé mon ancienne Emilie,
entourée d'une cour nombreuse, tant en femmes qu'en hommes, à
qui elle donnait le soir même à souper à P... Je ne
fus pas plus tôt entré dans ce cercle, que je fus prié
du souper, par acclamation. Je le fus aussi par une petite figure grosse
et courte qui me baragouina une invitation en français de Hollande,
et que je reconnus pour le véritable héros de la fête.
J'acceptai.
J'appris, dans ma route, que la maison où
nous allions était le prix convenu des bontés d'Emilie pour
cette figure grotesque, et que ce souper était un véritable
repas de noce. Le petit homme ne se possédait pas de joie, dans
l'attente du bonheur dont il allait jouir ; il m'en parut si satisfait,
qu'il me donna envie de le troubler ; ce que je fis en effet.
La seule difficulté que j'éprouvai
fut de décider Emilie que la richesse du Bourgmestre rendait un
peu scrupuleuse. Elle se prêta pourtant, après quelques façons,
au projet que je donnai, de remplir de vin ce petit tonneau à bière,
et de le mettre ainsi hors de combat pour toute la nuit.
L'idée sublime que nous nous étions
formée d'un buveur Hollandais nous fit employer tous les moyens
connus. Nous réussîmes si bien, qu'au dessert il n'avait déjà
plus la force de tenir son verre : mais la secourable Emilie et moi l'entonnions
à qui mieux mieux. Enfin, il tomba sous la table, dans une ivresse
telle, qu'elle doit au moins durer huit jours. Nous nous décidâmes
alors à le renvoyer à Paris ; et comme il n'avait pas gardé
sa voiture, je le fis charger dans la mienne, et je restai à sa
place. Je reçus ensuite les compliments de l'assemblée, qui
se retira bientôt après, et me laissa maître du champ
de bataille. Cette gaieté, et peut-être ma longue retraite,
m'ont fait trouver Emilie si désirable, que je lui ai promis de
rester avec elle jusqu'à la résurrection du Hollandais.
Cette complaisance de ma part est le prix de
celle qu'elle vient d'avoir, de me servir de pupitre pour écrire
à ma belle Dévote, à qui j'ai trouvé plaisant
d'envoyer une Lettre écrite du lit et presque d'entre les bras d'une
fille, interrompue même pour une infidélité complète,
et dans laquelle je lui rends un compte exact de ma situation et de ma
conduite. Emilie, qui a lu l'Epître, en a ri comme une folle, et
j'espère que vous en rirez aussi.
Comme il faut que ma Lettre soit timbrée
de Paris, je vous l'envoie ; je la laisse ouverte. Vous voudrez bien la
lire, la cacheter, et la faire mettre à la Poste. Surtout n'allez
pas vous servir de votre cachet, ni même d'aucun emblème amoureux
; une tête seulement. Adieu, ma belle amie.
P.S. : Je rouvre ma Lettre ; j'ai décidé
Emilie à aller aux Italiens. Je profiterai de ce temps pour aller
vous voir. Je serai chez vous à six heures au plus tard ; et si
cela vous convient, nous irons ensemble sur les sept heures chez Madame
de Volanges. Il sera décent que je ne diffère pas l'invitation
que j'ai à lui faire de la part de Madame de Rosemonde ; de plus,
je serai bien aise de voir la petite Volanges.
Adieu, la très belle dame. Je veux avoir
tant de plaisir à vous embrasser que le Chevalier puisse en être
jaloux.
De P. . , ce 30 août 17**
LETTRE XLVIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
(TIMBREE DE PARIS.)
C'est après une nuit orageuse, et pendant
laquelle je n'ai pas fermé l'oeil ; c'est après avoir été
sans cesse ou dans l'agitation d'une ardeur dévorante, ou dans l'entier
anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que
je viens chercher auprès de vous, Madame, un calme dont j'ai besoin,
et dont pourtant je n'espère pas jouir encore. En effet, la situation
où je suis en vous écrivant me fait connaître plus
que jamais la puissance irrésistible de l'Amour ; j'ai peine à
conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées
; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre
sans être obligé de l'interrompre. Quoi ! ne puis-je donc
espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve
en ce moment ? J'ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien,
vous n'y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, Madame,
la froide tranquillité, le sommeil de l'âme, image de la mort,
ne mènent point au bonheur ; les passions actives peuvent seules
y conduire ; et malgré les tourments que vous me faites éprouver,
je crois pouvoir assurer sans crainte, que, dans ce moment, je suis plus
heureux que vous. En vain m'accablez-vous de vos rigueurs désolantes,
elles ne m'empêchent point de m'abandonner entièrement à
l'Amour et d'oublier, dans le délire qu'il me cause, le désespoir
auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de l'exil auquel
vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en vous écrivant
; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si
douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports : l'air
que je respire est plein de volupté ; la table même sur laquelle
je vous écris, consacrée pour la première fois à
cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l'Amour ; combien elle
va s'embellir à mes yeux ! j'aurai tracé sur elle le serment
de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, au désordre
de mes sens. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des
transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour
dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instant, et qui devient
plus forte que moi.
Je reviens à vous, Madame, et sans doute
j'y reviens toujours avec le même empressement. Cependant le sentiment
du bonheur a fui loin de moi ; il a fait place à celui des privations
cruelles. A quoi me sert-il de vous parler de mes sentiments, si je cherche
en vain les moyens de vous convaincre ? après tant d'efforts réitérés,
la confiance et la force m'abandonnent à la fois. Si je me retrace
encore les plaisirs de l'Amour, c'est pour sentir plus vivement le regret
d'en être privé. Je ne me vois de ressource que dans votre
indulgence, et je sens trop, dans ce moment, combien j'en ai besoin pour
espérer de l'obtenir. Cependant, jamais mon amour ne fut plus respectueux,
jamais il ne dut moins vous offenser ; il est tel, j'ose le dire, que la
vertu la plus sévère ne devrait pas le craindre : mais je
crains moi-même de vous entretenir plus longtemps de la peine que
j'éprouve. Assuré que l'objet qui la cause ne la partage
pas, il ne faut pas au moins abuser de ses bontés ; et ce serait
le faire, que d'employer plus de temps à vous retracer cette douloureuse
image. Je ne prends plus que celui de vous supplier de me répondre,
et de ne jamais douter de la vérité de mes sentiments.
Ecrite de P ..., datée de Paris, ce
30 août l7**.
LETTRE XLIX
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
Sans être ni légère, ni
trompeuse, il me suffit, Monsieur, d'être éclairée
sur ma conduite, pour sentir la nécessité d'en changer ;
j'en ai promis le sacrifice à Dieu, jusqu'à ce que je puisse
lui offrir aussi celui de mes sentiments pour vous, que l'état Religieux
dans lequel vous êtes rend plus criminels encore. Je sens bien que
cela me fera de la peine, et je ne vous cacherai même pas que depuis
avant-hier j'ai pleuré toutes les fois que j'ai songé à
vous. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de me donner
la force nécessaire pour vous oublier, comme je la lui demande soir
et matin. J'attends même de votre amitié, et de votre honnêteté,
que vous ne chercherez pas à me troubler dans la bonne résolution
qu'on m'a inspirée, et dans laquelle je tâche de me maintenir.
En conséquence, je vous demande d'avoir la complaisance de ne me
plus écrire, d'autant que je vous préviens que je ne vous
répondrais plus, et que vous me forceriez d'avertir Maman de tout
ce qui se passe : ce qui me priverait tout à fait du plaisir de
vous voir.
Je n'en conserverai pas moins pour vous tout
l'attachement qu'on puisse avoir sans qu'il y ait du mal ; et c'est bien
de toute âme que je vous souhaite toute sorte de bonheur. Je sens
bien que vous allez ne plus m'aimer autant, et que peut-être vous
en aimerez bientôt une autre mieux que moi. Mais ce sera une pénitence
de plus, de la faute que j'ai commise en vous donnant mon coeur, que je
ne devais donner qu'à Dieu, et à mon mari quand j'en aurai
un. J'espère que la miséricorde divine aura pitié
de ma faiblesse, et qu'elle ne me donnera de peine que ce que j'en pourrai
supporter.
Adieu, Monsieur ; je peux bien vous assurer
que s'il m'était permis d'aimer quelqu'un, ce ne serait jamais que
vous que j'aimerais. Mais voilà tout ce que je peux vous dire, et
c'est peut-être même plus que je ne devrais.
De ..., ce 31 août 17**
LETTRE L
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Est-ce donc ainsi, Monsieur, que vous remplissez
les conditions auxquelles j'ai consenti à recevoir quelquefois de
vos Lettres ? Et puis-je ne pas avoir à m'en plaindre , quand vous
ne m'y parlez que d'un sentiment auquel je craindrais encore de me livrer,
quand même je le pourrais sans blesser tous mes devoirs ?
Au reste, si j'avais besoin de nouvelles raisons
pour conserver cette crainte salutaire, il me semble que je pourrais les
trouver dans votre dernière Lettre. En effet, dans le moment même
où vous croyez faire l'apologie de l'Amour, que faites-vous au contraire
que m'en montrer les orages redoutables ? qui peut vouloir d'un bonheur
acheté au prix de la raison, et dont les plaisirs peu durables sont
au moins suivis des regrets, quand ils ne le sont pas des remords ?
Vous-même, chez qui l'habitude de ce
délire dangereux doit en diminuer l'effet, n'êtes-vous pas
cependant obligé de convenir qu'il devient souvent plus fort que
vous, et n'êtes-vous pas le premier à vous plaindre du trouble
involontaire qu'il vous cause ? Quel ravage effrayant ne ferait-il donc
pas sur un coeur neuf et sensible, qui ajouterait encore à son empire
par la grandeur des sacrifices qu'il serait obligé de lui faire
?
Vous croyez, Monsieur, ou vous feignez de croire
que l'Amour mène au bonheur ; et moi, je suis si persuadée
qu'il me rendrait malheureuse, que je voudrais n'entendre jamais prononcer
son nom. Il me semble que d'en parler seulement altère la tranquillité
; et c'est autant par goût que par devoir, que je vous prie de vouloir
bien garder le silence sur ce point.
Après tout, cette demande doit vous
être bien facile à m'accorder à présent. De
retour à Paris, vous y trouverez assez d'occasions d'oublier un
sentiment qui peut-être n'a dû sa naissance qu'à l'habitude
où vous êtes de vous occuper de semblables objets, et sa force
qu'au désoeuvrement de la campagne. N'êtes-vous donc pas dans
ce même lieu, où vous m'aviez vue avec tant d'indifférence
? Y pouvez-vous faire un pas sans y rencontrer un exemple de votre facilité
à changer et n'y êtes-vous pas entouré de femmes, qui
toutes, plus aimables que moi, ont plus de droits à vos hommages
? Je n'ai pas la vanité qu'on reproche à mon sexe ; j'ai
encore moins cette fausse modestie qui n'est qu'un raffinement de l'orgueil
; et c'est de bien bonne foi que je vous dis ici que je me connais bien
peu de moyens de plaire : je les aurais tous, que je ne les croirais pas
suffisants pour vous fixer. Vous demander de ne plus vous occuper de moi,
ce n'est donc que vous prier de faire aujourd'hui ce que déjà
vous aviez fait, et ce qu'à coup sûr vous feriez encore dans
peu de temps, quand même je vous demanderais le contraire.
Cette vérité, que je ne perds
pas de vue, serait, à elle seule, une raison assez forte pour ne
pas vouloir vous entendre. J'en ai mille autres encore : mais sans entrer
dans cette longue discussion, je m'en tiens à vous prier, comme
je l'ai déjà fait, de ne plus m'entretenir d'un sentiment
que je ne dois pas écouter, et auquel je dois encore moins répondre.
De ..., ce 1er septembre 17**
LETTRE LI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
En vérité, Vicomte, vous êtes
insupportable. Vous me traitez avec autant de légèreté
que si j'étais votre Maîtresse. Savez-vous que je me fâcherai,
et que j'ai dans ce moment une humeur effroyable ? Comment ! vous devez
voir Danceny demain matin ; vous savez combien il est important que je
vous parle avant cette entrevue ; et sans vous inquiéter davantage,
vous me laissez vous attendre toute la journée, pour aller courir
je ne sais où ? Vous êtes cause que je suis arrivée
indécemment tard chez Madame de Volanges, et que toutes les vieilles
femmes m'ont trouvée merveilleuse. Il m'a fallu leur faire des cajoleries
toute la soirée pour les apaiser : car il ne faut pas fâcher
les vieilles femmes ; ce sont elles qui font la réputation des jeunes.
A présent il est une heure du matin,
et au lieu de me coucher, comme j'en meurs d'envie, il faut que je vous
écrive une longue Lettre, qui va redoubler mon sommeil par l'ennui
qu'elle me causera. Vous êtes bien heureux que je n'aie pas le temps
de vous gronder davantage. N'allez pas croire pour cela que je vous pardonne
; c'est seulement que je suis pressée. Ecoutez-moi donc, je me dépêche.
Pour peu que vous soyez adroit, vous devez
avoir demain la confidence de Danceny. Le moment est favorable pour la
confiance : c'est celui du malheur. La petite fille a été
à confesse ; elle a tout dit, comme un enfant ; et depuis, elle
est tourmentée à un tel point de la peur du diable, qu'elle
veut rompre absolument. Elle m'a raconté tous ses petits scrupules,
avec une vivacité qui m'apprenait assez combien sa tête était
montée. Elle m'a montré sa Lettre de rupture, qui est une
vraie capucinade. Elle a babillé une heure avec moi, sans me dire
un mot qui ait le sens commun. Mais elle ne m'en a pas moins embarrassée
; car vous jugez que je ne pouvais risquer de m'ouvrir vis-à-vis
d'une aussi mauvaise tête.
J'ai vu pourtant au milieu de tout ce bavardage
qu'elle n'en aime pas moins son Danceny ; j'ai remarqué même
une de ces ressources qui ne manquent jamais à l'Amour, et dont
la petite fille est assez plaisamment la dupe. Tourmentée par le
désir de s'occuper de son Amant, et par la crainte de se damner
en s'en occupant, elle a imaginé de prier Dieu de le lui faire oublier
; et comme elle renouvelle cette prière à chaque instant
du jour, elle trouve le moyen d'y penser sans cesse.
Avec quelqu'un de plus usagé que Danceny,
ce petit événement serait peut-être plus favorable
que contraire, mais le jeune homme est si Céladon, que, si nous
ne l'aidons pas, il lui faudra tant de temps pour vaincre les plus légers
obstacles qu'il ne nous laissera pas celui d'effectuer notre projet.
Vous avez bien raison ; c'est dommage, et je
suis aussi fâchée que vous qu'il soit le héros de cette
aventure : mais que voulez-vous ? ce qui est fait est fait ; et c'est votre
faute. J'ai demandé à voir sa Réponse [Cette Lettre
ne s'est pas retrouvée] ; elle m'a fait pitié. Il lui fait
des raisonnements à perte d'haleine, pour lui prouver qu'un sentiment
involontaire ne peut pas être un crime : comme s'il ne cessait pas
d'être involontaire, du moment qu'on cesse de le combattre ! Cette
idée est si simple, qu'elle est venue même à la petite
fille. Il se plaint de son malheur d'une manière assez touchante
: mais sa douleur est si douce et paraît si forte et si sincère,
qu'il me semble impossible qu'une femme qui trouve l'occasion de désespérer
un homme à ce point, et avec aussi peu de danger, ne soit pas tentée
de s'en passer la fantaisie. Il lui explique enfin qu'il n'est pas Moine
comme la petite le croyait ; et c'est, sans contredit, ce qu'il fait de
mieux : car, pour faire tant que de se livrer à l'Amour Monastique,
assurément MM. les Chevaliers de Malte ne mériteraient pas
la préférence.
Quoi qu'il en soit, au lieu de perdre mon temps
en raisonnements qui m'auraient compromise, et peut-être sans persuader,
j'ai approuvé le projet de rupture : mais j'ai dit qu'il était
plus honnête, en pareil cas, de dire ses raisons que de les écrire
; qu'il était d'usage aussi de rendre les Lettres et les autres
bagatelles qu'on pouvait avoir reçues ; et paraissant entrer ainsi
dans les vues de la petite personne, je l'ai décidée à
donner un rendez-vous à Danceny. Nous en avons sur-le-champ concerté
les moyens, et je me suis chargée de décider la mère
à sortir sans sa fille ; c'est demain après-midi que sera
cet instant décisif. Danceny en est déjà instruit
; mais, pour Dieu, si vous en trouvez l'occasion, décidez donc ce
beau Berger à être moins langoureux ; et apprenez-lui, puisqu'il
faut lui tout dire, que la vraie façon de vaincre les scrupules
est de ne laisser rien à perdre à ceux qui en ont.
Au reste, pour que cette ridicule scène
ne se renouvelât pas, je n'ai pas manqué d'élever quelques
doutes dans l'esprit de la petite fille sur la discrétion des Confesseurs
; et je vous assure qu'elle paie à présent la peur qu'elle
m'a faite, par celle qu'elle a que le sien n'aille tout dire à sa
mère. J'espère qu'après que j'en aurai causé
encore une fois ou deux avec elle, elle n'ira plus raconter ainsi ses sottises
au premier venu [Le lecteur a dû deviner depuis longtemps, par les
moeurs de Madame de Merteuil, combien peu elle respectait la Religion.
On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu'en montrant
les effets, on ne devait pas négliger d'en faire connaître
les causes.].
Adieu, Vicomte ; emparez-nous de Danceny, et
conduisez-le. Il serait honteux que nous ne fissions pas ce que nous voulons
de deux enfants. Si nous y trouvons plus de peine que nous ne l'avions
cru d'abord, songeons, pour animer notre zèle, vous, qu'il s'agit
de la fille de Madame de Volanges, et moi, qu'elle doit devenir la femme
de Gercourt.
Adieu.
De ..., ce 2 septembre l7**.
LETTRE LII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Vous me défendez, Madame, de vous parler
de mon amour ; mais où trouver le courage nécessaire pour
vous obéir ? Uniquement occupé d'un sentiment qui devrait
être si doux, et que vous rendez si cruel ; languissant dans l'exil
où vous m'avez condamné ; ne vivant que de privations et
de regrets ; en proie à des tourments d'autant plus douloureux,
qu'ils me rappellent sans cesse votre indifférence ; me faudra-t-il
encore perdre la seule consolation qui me reste ? et puis-je en avoir d'autre,
que de vous ouvrir quelquefois une âme que vous remplissez de trouble
et d'amertume ? Détournerez-vous vos regards, pour ne pas voir les
pleurs que vous faites répandre ? Refuserez-vous jusqu'à
l'hommage des sacrifices que vous exigez ? Ne serait-il donc pas plus digne
de vous, de votre âme honnête et douce, de plaindre un malheureux,
qui ne l'est que par vous, que de vouloir encore aggraver ses peines, par
une défense à la fois injuste et rigoureuse. Vous feignez
de craindre l'Amour, et vous ne voulez pas voir que vous seule causez les
maux que vous lui reprochez. Ah ! sans doute, ce sentiment est pénible,
quand l'objet qui l'inspire ne le partage point ; mais où trouver
le bonheur, si un amour réciproque ne le procure pas ? L'amitié
tendre, la douce confiance et la seule qui soit sans réserve, les
peines adoucies, les plaisirs augmentés, l'espoir enchanteur, les
souvenirs délicieux, où les trouver ailleurs que dans l'Amour
? Vous le calomniez, vous qui, pour jouir de tous les biens qu'il vous
offre, n'avez qu'à ne plus vous y refuser ; et moi j'oublie les
peines que j'éprouve, pour m'occuper à le défendre.
Vous me forcez aussi à me défendre
moi-même ; car tandis que je consacre ma vie à vous adorer,
vous passez la vôtre à me chercher des torts : déjà
vous me supposez léger et trompeur ; et abusant, contre moi, de
quelques erreurs, dont moi-même je vous ai fait l'aveu, vous vous
plaisez à confondre ce que j'étais alors, avec ce que je
suis à présent. Non contente de m'avoir livré au tourment
de vivre loin de vous, vous y joignez un persiflage cruel, sur des plaisirs
auxquels vous savez combien vous m'avez rendu insensible. Vous ne croyez
ni à mes promesses, ni à mes serments : eh bien ! il me reste
un garant à vous offrir, qu'au moins vous ne suspecterez pas ; c'est
vous-même. Je ne vous demande que de vous interroger de bonne foi
; si vous ne croyez pas à mon amour, si vous doutez un moment de
régner seule sur mon âme, si vous n'êtes pas assurée
d'avoir fixé ce coeur, en effet, jusqu'ici trop volage, je consens
à porter la peine de cette erreur ; j'en gémirai, mais n'en
appellerai point : mais si au contraire, nous rendant justice à
tous deux, vous êtes forcée de convenir avec vous-même
que vous n'avez, que vous n'aurez jamais de rivale, ne m'obligez plus,
je vous supplie, à combattre des chimères, et laissez- moi
au moins cette consolation de vous voir ne plus douter d'un sentiment qui,
en effet, ne finira, ne peut finir qu'avec ma vie. Permettez-moi, Madame,
de vous prier de répondre positivement à cet article de ma
Lettre.
Si j'abandonne cependant cette époque
de ma vie, qui paraît me nuire si cruellement auprès de vous,
ce n'est pas qu'au besoin les raisons me manquassent pour la défendre.
Qu'ai-je fait, après tout, que ne pas
résister au tourbillon dans lequel j'avais été jeté
? Entré dans le monde, jeune et sans expérience ; passé,
pour ainsi dire, de mains en mains, par une foule de femmes, qui toutes
se hâtent de prévenir par leur facilité une réflexion
qu'elles sentent devoir leur être défavorable ; était-ce
donc à moi de donner l'exemple d'une résistance qu'on ne
m'opposait point ? ou devais-je me punir d'un moment d'erreur, et que souvent
on avait provoqué par une constance à coup sûr inutile,
et dans laquelle on n'aurait vu qu'un ridicule ? Eh ! quel autre moyen
qu'une prompte rupture peut justifier d'un choix honteux !
Mais, je puis le dire, cette ivresse des sens,
peut-être même ce délire de la vanité, n'a point
passé jusqu'à mon coeur. Né pour l'Amour, l'intrigue
pouvait le distraire, et ne suffisait pas pour l'occuper ; entouré
d'objets séduisants, mais méprisables, aucun n'allait jusqu'à
mon âme : on m'offrait des plaisirs, je cherchais des vertus ; et
moi-même enfin je me crus inconstant, parce que j'étais délicat
et sensible.
C'est en vous voyant que je me suis éclairé
: bientôt j'ai reconnu que le charme de l'Amour tenait aux qualités
de l'âme ; qu'elles seules pouvaient en causer l'excès, et
le justifier. Je sentis enfin qu'il m'était également impossible
et de ne pas vous aimer, et d'en aimer une autre que vous.
Voilà, Madame, quel est ce coeur auquel
vous craignez de vous livrer, et sur le sort de qui vous avez à
prononcer : mais quel que soit le destin que vous lui réservez,
vous ne changerez rien aux sentiments qui l'attachent à vous ; ils
sont inaltérables comme les vertus qui les ont fait naître.
De ..., ce 3 septembre 17**
LETTRE LIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
J'ai vu Danceny, mais je n'en ai obtenu qu'une
demi-confidence ; il s'est obstiné, surtout, à me taire le
nom de la petite Volanges, dont il ne m'a parlé que comme d'une
femme très sage, et même un peu dévote : à cela
près, il m'a raconté avec assez de vérité son
aventure, et surtout le dernier événement. Je l'ai échauffé
autant que j'ai pu, et l'ai beaucoup plaisanté sur sa délicatesse
et ses scrupules ; mais il paraît qu'il y tient, et je ne puis pas
répondre de lui : au reste, je pourrai vous en dire davantage après-demain.
Je le mène demain à Versailles, et je m'occuperai à
le scruter pendant la route.
Le rendez-vous qui doit avoir eu lieu aujourd'hui
me donne aussi quelque espérance : il se pourrait que tout s'y fût
passé à notre satisfaction ; et peut-être ne nous reste-t-il
à présent qu'à en arracher l'aveu, et à en
recueillir les preuves. Cette besogne vous sera plus facile qu'à
moi : car la petite personne est plus confiante, ou, ce qui revient au
même, plus bavarde, que son discret Amoureux.
Cependant j'y ferai mon possible. Adieu, ma
belle amie, je suis fort pressé ; je ne vous verrai ni ce soir,
ni demain : si de votre côté vous avez su quelque chose, écrivez-moi
un mot pour mon retour. Je reviendrai sûrement coucher à Paris.
De ..., ce 3 septembre 17**, au soir.
LETTRE LIV
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Oh ! oui ! c'est bien avec Danceny qu'il y
a quelque chose à savoir ! S'il vous l'a dit, il s'est vanté.
Je ne connais personne si bête en amour, et je me reproche de plus
en plus les bontés que nous avons pour lui. Savez-vous que j'ai
pensé être compromise par rapport à lui ! et que ce
soit en pure perte ! Oh ! je m'en vengerai, je le promets.
Quand j'arrivai hier pour prendre Madame de
Volanges, elle ne voulait plus sortir ; elle se sentait incommodée
; il me fallut toute mon éloquence pour la décider, et je
vis le moment que Danceny serait arrivé avant notre départ
; ce qui eût été d'autant plus gauche que Madame de
Volanges lui avait dit la veille qu'elle ne serait pas chez elle. Sa fille
et moi, nous étions sur les épines. Nous sortîmes enfin
; et la petite me serra la main si affectueusement en me disant adieu,
que malgré son projet de rupture, dont elle croyait de bonne foi
s'occuper encore, j'augurai des merveilles de la soirée.
Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes.
Il y avait à peine une demi-heure que nous étions chez Madame
de *** que Madame de Volanges se trouva mal en effet, mais sérieusement
mal ; et comme de raison, elle voulait rentrer chez elle : moi, je le voulais
d'autant moins que j'avais peur, si nous surprenions les jeunes gens, comme
il y avait tout à parier, que mes instances auprès de la
mère, pour la faire sortir, ne lui devinssent suspectes. Je pris
le parti de l'effrayer sur sa santé, ce qui heureusement n'est pas
difficile ; et je la tins une heure et demie, sans consentir à la
ramener chez elle, dans la crainte que je feignis d'avoir du mouvement
dangereux de la voiture. Nous ne rentrâmes enfin qu'à l'heure
convenue. A l'air honteux que je remarquai en arrivant, j'avoue que j'espérai
qu'au moins mes peines n'auraient pas été perdues.
Le désir que j'avais d'être instruite
me fit rester auprès de Madame de Volanges, qui se coucha aussitôt,
et après avoir soupé auprès de son lit, nous la laissâmes
de très bonne heure, sous le prétexte qu'elle avait besoin
de repos ; et nous passâmes dans l'appartement de sa fille. Celle-ci
a fait de son côté tout ce que j'attendais d'elle ; scrupules
évanouis, nouveaux serments d'aimer toujours, etc., elle s'est enfin
exécutée de bonne grâce : mais le sot Danceny n'a pas
passé d'une ligne le point où il était auparavant.
Oh ! l'on peut se brouiller avec celui-là ; les raccommodements
ne sont pas dangereux.
La petite assure pourtant qu'il voulait davantage,
mais qu'elle a su se défendre. Je parierais bien qu'elle se vante,
ou qu'elle l'excuse ; je m'en suis même presque assurée. En
effet, il m'a pris fantaisie de savoir à quoi m'en tenir sur la
défense dont elle était capable ; et moi, simple femme, de
propos en propos, j'ai monté sa tête au point. Enfin vous
pouvez m'en croire, jamais personne ne fut plus susceptible d'une surprise
des sens. Elle est vraiment aimable, cette chère petite ! Elle méritait
un autre Amant ; elle aura au moins une bonne amie, car je m'attache sincèrement
à elle. Je lui ai promis de la former et je crois que je lui tiendrai
parole. Je me suis souvent aperçue du besoin d'avoir une femme dans
ma confidence, et j'aimerais mieux celle-là qu'une autre ; mais
je ne puis en rien faire, tant qu'elle ne sera pas ce qu'il faut qu'elle
soit ; et c'est une raison de plus d'en vouloir à Danceny. Adieu,
Vicomte ; ne venez pas chez moi demain, à moins que ce ne soit le
matin. J'ai cédé aux instances du Chevalier, pour une soirée
de petite Maison.
De ..., ce 4 septembre 17**
LETTRE LV
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Tu avais raison, ma chère Sophie ; tes
prophéties réussissent mieux que tes conseils. Danceny, comme
tu l'avais prédit, a été plus fort que le Confesseur,
que toi, que moi-même ; et nous voilà revenus exactement où
nous en étions. Ah ! je ne m'en repens pas ; et toi, si tu m'en
grondes ce sera faute de savoir le plaisir qu'il y a à aimer Danceny.
Il t'est bien aisé de dire comme il faut faire, rien ne t'en empêche
; mais si tu avais éprouvé combien le chagrin de quelqu'un
qu'on aime nous fait mal, comment sa joie devient la nôtre, et comment
il est difficile de dire non, quand c'est oui que l'on veut dire, tu ne
t'étonnerais plus de rien : moi-même qui l'ai senti, bien
vivement senti, je ne le comprends pas encore. Crois-tu, par exemple, que
je puisse voir pleurer Danceny sans pleurer moi-même ? Je t'assure
bien que cela m'est impossible ; et quand il est content, je suis heureuse
comme lui. Tu auras beau dire ; ce qu'on dit ne change pas ce qui est,
et je suis bien sûre que c'est comme ça.
Je voudrais te voir à ma place. Non,
ce n'est pas là ce que je veux dire, car sûrement je ne voudrais
céder ma place à personne : mais je voudrais que tu aimasses
aussi quelqu'un ; ce ne serait pas seulement pour que tu m'entendisses
mieux, et que tu me grondasses moins ; car c'est qu'aussi tu serais plus
heureuse, ou, pour mieux dire, tu commencerais seulement alors à
le devenir.
Nos amusements, nos rires, tout cela, vois-tu,
ce ne sont que des jeux d'enfants ; il n'en reste rien après qu'ils
sont passés. Mais l'Amour, ah ! l'Amour ! un mot, un regard, seulement
de le savoir là, eh bien ! c'est le bonheur. Quand je vois Danceny,
je ne désire plus rien ; quand je ne le vois pas, je ne désire
que lui. Je ne sais comment cela se fait : mais on dirait que tout ce qui
me plaît lui ressemble. Quand il n'est pas avec moi, j'y songe ;
et quand je peux y songer tout à fait, sans distraction, quand je
suis toute seule, par exemple, je suis encore heureuse ; je ferme les yeux,
et tout de suite je crois le voir ; je me rappelle ses discours, et je
crois l'entendre ; cela me fait soupirer ; et puis je sens un feu, une
agitation. Je ne saurais tenir en place. C'est comme un tourment, et ce
tourment-là fait un plaisir inexprimable.
Je crois même que quand une fois on a
de l'Amour, cela se répand jusque sur l'amitié. Celle que
j'ai pour toi n'a pourtant pas changé ; c'est toujours comme au
Couvent : mais ce que je te dis, je l'éprouve avec Madame de Merteuil.
Il me semble que je l'aime plus comme Danceny que comme toi, et quelquefois
je voudrais qu'elle fût lui. Cela vient peut-être de ce que
ce n'est pas une amitié d'enfant comme la nôtre ; ou bien
de ce que je les vois si souvent ensemble, ce qui fait que je me trompe.
Enfin, ce qu'il y a de vrai, c'est qu'à eux deux, ils me rendent
bien heureuse ; et après tout, je ne crois pas qu'il y ait grand
mal à ce que je fais. Aussi je ne demanderais qu'à rester
comme je suis ; et il n'y a que l'idée de mon mariage qui me fasse
de la peine : car si M. de Gercourt est comme on me l'a dit, et je n'en
doute pas, je ne sais pas ce que je deviendrai. Adieu, ma Sophie ; je t'aime
toujours bien tendrement.
De ..., ce 4 septembre 17**
LETTRE LVI
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
A quoi vous servirait, Monsieur, la réponse
que vous me demandez ? Croire à vos sentiments, ne serait-ce pas
une raison de plus pour les craindre ? et sans attaquer ni défendre
leur sincérité, ne me suffit-il pas, ne doit-il pas vous
suffire à vous-même, de savoir que je ne veux ni ne dois y
répondre ?
Supposé que vous m'aimiez véritablement
(et c'est seulement pour ne plus revenir sur cet objet que je consens à
cette supposition), les obstacles qui nous séparent en seraient-ils
moins insurmontables ? et aurais-je autre chose à faire qu'à
souhaiter que vous puisiez bientôt vaincre cet amour, et surtout
à vous y aider de tout mon pouvoir, en me hâtant de vous ôter
toute espérance ? Vous convenez vous-même que ce sentiment
est pénible quand l'objet qui l'inspire ne le partage point . Or,
vous savez assez qu'il m'est impossible de le partager, et quand même
ce malheur m'arriverait, j'en serais plus à plaindre, sans que vous
en fussiez plus heureux. J'espère que vous m'estimez assez pour
n'en pas douter un instant. Cessez donc, je vous en conjure, cessez de
vouloir troubler un coeur à qui la tranquillité est si nécessaire
; ne me forcez pas à regretter de vous avoir connu.
Chérie et estimée d'un mari que
j'aime et respecte, mes devoirs et mes plaisirs se rassemblent dans le
même objet. Je suis heureuse, je dois l'être. S'il existe des
plaisirs plus vifs, je ne les désire pas ; je ne veux point les
connaître. En est-il de plus doux que d'être en paix avec soi-même,
de n'avoir que des jours sereins, de s'endormir sans trouble, et de s'éveiller
sans remords ? Ce que vous appelez le bonheur n'est qu'un tumulte des sens,
un orage des passions dont le spectacle est effrayant, même à
le regarder du rivage. Eh ! comment affronter ces tempêtes ? comment
oser s'embarquer sur une mer couverte des débris de mille et mille
naufrages ? Et avec qui ? Non, Monsieur, je reste à terre ; je chéris
les liens qui m'y attachent. Je pourrais les rompre, que je ne le voudrais
pas ; si je ne les avais, je me hâterais de les prendre.
Pourquoi vous attacher à mes pas ? pourquoi
vous obstiner à me suivre ? Vos Lettres, qui devaient être
rares, se succèdent avec rapidité. Elles devaient être
sages, et vous ne m'y parlez que de votre fol amour. Vous m'entourez de
votre idée, plus que vous ne le faisiez de votre personne. Ecarté
sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre. Les choses qu'on
vous demande de ne plus dire, vous les redites seulement d'une autre manière.
Vous vous plaisez à m'embarrasser par des raisonnements captieux
; vous échappez aux miens. Je ne veux plus vous répondre,
je ne vous répondrai plus. Comme vous traitez les femmes que vous
avez séduites ! avec quel mépris vous en parlez ! Je veux
croire que quelques-unes le méritent : mais toutes sont-elles donc
si méprisables ? Ah ! sans doute, puisqu'elles ont trahi leurs devoirs
pour se livrer à un amour criminel. De ce moment, elles ont tout
perdu, jusqu'à l'estime de celui à qui elles ont tout sacrifié.
Ce supplice est juste, mais l'idée seule en fait frémir.
Que m'importe, après tout ? pourquoi m'occuperais-je d'elles ou
de vous ? de quel droit venez-vous troubler ma tranquillité ? Laissez-moi,
ne me voyez plus ; ne m'écrivez plus, je vous en prie ; je l'exige.
Cette Lettre est la dernière que vous recevrez de moi.
De ..., ce 5 septembre 17**
LETTRE LVII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
J'ai trouvé votre Lettre hier à
mon arrivée. Votre colère m'a tout à fait réjoui.
Vous ne sentiriez pas plus vivement les torts de Danceny, quand il les
aurait eus vis-à-vis de vous. C'est sans doute par vengeance, que
vous accoutumez sa Maîtresse à lui faire de petites infidélités
; vous êtes un bien mauvais sujet ! Oui, vous êtes charmante,
et je ne m'étonne pas qu'on vous résiste moins qu'à
Danceny.
Enfin je le sais par coeur, ce beau héros
de Roman ! il n'a plus de secret pour moi. Je lui ai tant dit que l'Amour
honnête était le bien suprême, qu'un sentiment valait
mieux que dix intrigues, que j'étais moi-même, dans ce moment,
amoureux et timide ; il m'a trouvé enfin une façon de penser
si conforme à la sienne, que dans l'enchantement où il était
de ma candeur, il m'a tout dit, et m'a juré une amitié sans
réserve. Nous n'en sommes guère plus avancés pour
notre projet.
D'abord, il m'a paru que son système
était qu'une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements
qu'une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve, surtout, que
rien ne peut justifier un homme de mettre une fille dans la nécessité
de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille
est infiniment plus riche que l'homme, comme dans le cas où il se
trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille,
tout l'intimide et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre
ses raisonnements, quelque vrais qu'ils soient. Avec un peu d'adresse et
aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits
; d'autant qu'ils prêtent au ridicule, et qu'on aurait pour soi l'autorité
de l'usage. Mais ce qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui, c'est
qu'il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premiers amours
paraissent, en général, plus honnêtes, et comme on
dit plus purs ; s'ils sont au moins plus lents dans leur marche, ce n'est
pas, comme on le pense, délicatesse ou timidité, c'est que
le coeur, étonné par un sentiment inconnu, s'arrête
pour ainsi dire à chaque pas, pour jouir du charme qu'il éprouve,
et que ce charme est si puissant sur un coeur neuf, qu'il l'occupe au point
de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai, qu'un libertin
amoureux, si un libertin peut l'être, devient de ce moment même
moins pressé de jouir ; et qu'enfin, entre la conduite de Danceny
avec la petite Volanges, et la mienne avec la prude Madame de Tourvel,
il n'y a que la différence du plus au moins.
Il aurait fallu, pour échauffer notre
jeune homme, plus d'obstacles qu'il n'en a rencontré ; surtout qu'il
eût eu besoin de plus de mystère, car le mystère mène
à l'audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous
nous avez nui en le servant si bien ; votre conduite eût été
excellente avec un homme usagé , qui n'eût eu que des désirs
: mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête
et amoureux, le plus grand prix des faveurs est d'être la preuve
de l'Amour ; et que par conséquent, plus il serait sûr d'être
aimé, moins il serait entreprenant. Que faire à présent
? Je n'en sais rien ; mais je n'espère pas que la petite soit prise
avant le mariage, et nous en serons pour nos frais ; j'en suis fâché,
mais je n'y vois pas de remède.
Pendant que je disserte ici, vous faites mieux
avec votre Chevalier. Cela me fait songer que vous m'avez promis une infidélité
en ma faveur, j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas
en faire un billet de la Châtre. Je conviens que l'échéance
n'est pas encore arrivée : mais il serait généreux
à vous de ne pas l'attendre ; et de mon côté, je vous
tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle
amie ? est-ce que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance
? Ce Chevalier est donc bien merveilleux ? Oh ! laissez-moi faire ; je
veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque
mérite, c'est que vous m'aviez oublié.
Adieu, ma belle amie ; je vous embrasse comme
je vous désire ; je défie tous les baisers du Chevalier d'avoir
autant d'ardeur.
De ..., ce 5 septembre 17**
LETTRE LVIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Par où ai-je donc mérité,
Madame, et les reproches que vous me faites, et la colère que vous
me témoignez ? L'attachement le plus vif et pourtant le plus respectueux,
la soumission la plus entière à vos moindres volontés
; voilà en deux mots l'histoire de mes sentiments et de ma conduite.
Accablé par les peines d'un amour malheureux,
je n'avais d'autre consolation que celle de vous voir : vous m'avez ordonné
de m'en priver ; j'ai obéi sans me permettre un murmure. Pour prix
de ce sacrifice, vous m'avez permis de vous écrire, et aujourd'hui
vous voulez m'ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir,
sans essayer de le défendre ? Non, sans doute : eh ! comment ne
serait-il pas cher à mon coeur ? c'est le seul qui me reste, et
je le tiens de vous.
Mes Lettres, dites-vous, sont trop fréquentes
! Songez donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil, je
n'ai passé aucun moment sans m'occuper de vous, et que cependant
vous n'avez reçu que deux Lettres de moi. Je ne vous y parle que
de mon amour ! eh ! que puis-je dire, que ce que je pense ? tout ce que
j'ai pu faire a été d'en affaiblir l'expression ; et vous
pouvez m'en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu'il m'a
été impossible d'en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus
me répondre. Ainsi l'homme qui vous préfère à
tout et qui vous respecte encore plus qu'il ne vous aime, non contente
de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le mépris ! Et
pourquoi ces menaces et ce courroux ? qu'en avez-vous besoin ? n'êtes-vous
pas sûre d'être obéie, même dans vos ordres injustes
? m'est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs, et ne
l'ai-je pas déjà prouvé ? Mais abuserez- vous de cet
empire que vous avez sur moi ? Après m'avoir rendu malheureux, après
être devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de
cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire
? ne vous direz-vous jamais : Il m'a laissée maîtresse de
son sort, et j'ai fait son malheur ? il implorait mes secours, et je l'ai
regardé sans pitié ?
Savez-vous jusqu'où peut aller mon désespoir
? non.Pour calculer mes maux, il faudrait savoir à quel point je
vous aime, et vous ne connaissez pas mon coeur.
A quoi me sacrifiez-vous ? à des craintes
chimériques. Et qui vous les inspire ? un homme qui vous adore ;
un homme sur qui vous ne cesserez jamais d'avoir un empire absolu. Que
craignez-vous, que pouvez-vous craindre d'un sentiment que vous serez toujours
maîtresse de diriger à votre gré ? Mais votre imagination
se crée des monstres, et l'effroi qu'ils vous causent, vous l'attribuez
à l'Amour. Un peu de confiance, et ces fantômes disparaîtront.
Un Sage a dit que pour dissiper ses craintes
il suffisait presque toujours d'en approfondir la cause [On croit que c'est
Rousseau dans Emile, mais la citation n'est pas exacte, et l'application
qu'en fait Valmont est bien fausse ; et puis, Madame de Tourvel avait-elle
lu Emile ?]. C'est surtout en amour que cette vérité trouve
son application. Aimez, et vos craintes s'évanouiront. A la place
des objets qui vous effrayent, vous trouverez un sentiment délicieux,
un Amant tendre et soumis ; et tous vos jours, marqués par le bonheur,
ne vous laisseront d'autre regret que d'en avoir perdu quelques-uns dans
l'indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs,
je n'existe plus que pour l'Amour, je regrette un temps que je croyais
avoir passé dans les plaisirs ; et je sens que c'est à vous
seule qu'il appartient de me rendre heureux. Mais, je vous en supplie,
que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé
par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir
; mais je suis à vos genoux, j'y réclame le bonheur que vous
voulez me ravir, le seul que vous m'avez laissé ; je vous crie :
écoutez mes prières, et voyez mes larmes ; ah ! Madame, me
refuserez-vous ?
De ..., ce 7 septembre 17**
LETTRE LIX
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Apprenez-moi, si vous savez, ce que signifie
ce radotage de Danceny. Qu'est- il donc arrivé, et qu'est-ce qu'il
a perdu ? Sa Belle s'est peut-être fâchée de son respect
éternel ? Il faut être juste, on se fâcherait à
moins. Que lui dirai-je ce soir, au rendez-vous qu'il me demande, et que
je lui ai donné à tout hasard ? Assurément je ne perdrai
pas mon temps à écouter ses doléances, si cela ne
doit nous mener à rien. Les complaintes amoureuses ne sont bonnes
à entendre qu'en récitatifs obligés, ou en grandes
ariettes. Instruisez-moi donc de ce qui est et de ce que je dois faire
; ou bien je déserte, pour éviter l'ennui que je prévois.
Pourrai-je causer avec vous ce matin ? Si vous êtes occupée
, au moins écrivez-moi un mot, et donnez-moi les réclames
de mon rôle.
Où étiez-vous donc hier ? Je
ne parviens plus à vous voir. En vérité, ce n'était
pas la peine de me retenir à Paris au mois de Septembre. Décidez-vous
pourtant, car je viens de recevoir une invitation fort pressante de la
Comtesse de B**, pour aller la voir à la campagne ; et, comme elle
me le mande assez plaisamment, <<son mari a le plus beau bois du
monde, qu'il conserve soigneusement pour les plaisirs de ses amis>>. Or,
vous savez que j'ai bien quelques droits, sur ce bois-là ; et j'irai
le revoir si je ne vous suis pas utile. Adieu, songez que Danceny sera
chez moi sur les quatre heures.
De ..., ce 8 septembre 17**
LETTRE LX
LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT
(INCLUSE DANS LA PRECEDENTE.)
Ah ! Monsieur, je suis désespéré,
j'ai tout perdu. Je n'ose confier au papier le secret de mes peines : mais
j'ai besoin de les répandre dans le sein d'un ami fidèle
et sûr. A quelle heure pourrais-je vous voir, et aller chercher auprès
de vous des consolations et des conseils ? J'étais si heureux le
jour où je vous ouvris mon âme ! A présent, quelle
différence ! tout est changé pour moi. Ce que je souffre
pour mon compte n'est encore que la moindre partie de mes tourments ; mon
inquiétude sur un objet bien plus cher, voilà ce que je ne
puis supporter. Plus heureux que moi, vous pourrez la voir, et j'attends
de votre amitié que vous ne me refuserez pas cette démarche
: mais il faut que je vous parle, que je vous instruise. Vous me plaindrez,
vous me secourrez ; je n'ai d'espoir qu'en vous. Vous êtes sensible,
vous connaissez l'Amour, et vous êtes le seul à qui je puisse
me confier ; ne me refusez pas vos secours.
Adieu, Monsieur ; le seul soulagement que j'éprouve
dans ma douleur est de songer qu'il me reste un ami tel que vous. Faites-moi
savoir, je vous prie, à quelle heure je pourrai vous trouver. Si
ce n'est pas ce matin, je désirerais que ce fût de bonne heure
dans l'après-midi.
De ..., ce 8 septembre 17**
LETTRE LXI
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Ma chère Sophie, plains ta Cécile,
ta pauvre Cécile ; elle est bien malheureuse ! Maman sait tout.
Je ne conçois pas comment elle a pu se douter de quelque chose,
et pourtant elle a tout découvert. Hier au soir, Maman me parut
bien avoir un peu d'humeur ; mais je n'y fis pas grande attention ; et
même en attendant que sa partie fût finie, je causai très
gaiement avec Madame de Merteuil qui avait soupé ici, et nous parlâmes
beaucoup de Danceny. Je ne crois pas pourtant qu'on ait pu nous entendre.
Elle s'en alla, et je me retirai dans mon appartement.
Je me déshabillais, quand Maman entra
et fit sortir ma Femme de chambre ; elle me demanda la clef de mon secrétaire.
Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort que
je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas
trouver, mais enfin il fallut obéir. Le premier tiroir qu'elle ouvrit
fut justement celui où étaient les Lettres du Chevalier Danceny.
J'étais si troublée, que quand elle me demanda ce que c'était,
je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n'était
rien ; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait
la première, je n'eus que le temps de gagner un fauteuil, et je
me trouvai mal au point que je perdis connaissance. Aussitôt que
je revins à moi, ma mère, qui avait appelé ma Femme
de chambre, se retira, en me disant de me coucher. Elle a emporté
toutes les Lettres de Danceny. Je frémis toutes les fois que je
songe qu'il me faudra reparaître devant elle. Je n'ai fait que pleurer
toute la nuit.
Je t'écris au point du jour, dans l'espoir
que Joséphine viendra. Si je peux lui parler seule, je la prierai
de remettre chez Madame de Merteuil un petit billet que je vas lui écrire
; sinon, je le mettrai dans ta Lettre, et tu voudras bien l'envoyer comme
de toi. Ce n'est que d'elle que je puis recevoir quelque consolation. Au
moins, nous parlerons de lui, car je n'espère plus le voir. Je suis
bien malheureuse ! Elle aura peut-être la bonté de se charger
d'une Lettre pour Danceny. Je n'ose pas me confier à Joséphine
pour cet objet, et encore moins à ma Femme de chambre ; car c'est
peut-être elle qui aura dit à ma mère que j'avais des
Lettres dans mon secrétaire.
Je ne t'écrirai pas plus longuement,
parce que je veux avoir le temps d'écrire à Madame de Merteuil,
et aussi à Danceny, pour avoir ma Lettre toute prête, si elle
veut bien s'en charger. Après cela, je me recoucherai, pour qu'on
me trouve au lit quand on entrera dans ma chambre. Je dirai que je suis
malade, pour me dispenser de passer chez Maman. Je ne mentirai pas beaucoup
; sûrement je souffre plus que si j'avais la fièvre. Les yeux
me brûlent à force d'avoir pleuré ; et j'ai un poids
sur l'estomac, qui m'empêche de respirer. Quand je songe que je ne
verrai plus Danceny, je voudrais être morte. Adieu, ma chère
Sophie. Je ne peux t'en dire davantage ; les larmes me suffoquent.
De ..., ce 7 septembre 17**
Nota. On a supprimé la Lettre de Cécile
Volanges à la Marquise, parce qu'elle ne contenait que les mêmes
faits de la Lettre précédente, et avec moins de détails.
Celle au Chevalier Danceny ne s'est point retrouvée : on en verra
la raison dans la Lettre LXIII, de Madame de Merteuil au Vicomte.
LETTRE LXII
MADAME DE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
Après avoir abusé, Monsieur,
de la confiance d'une mère et de l'innocence d'un enfant, vous ne
serez pas surpris, sans doute, de ne plus être reçu dans une
maison où vous n'avez répondu aux preuves de l'amitié
la plus sincère, que par l'oubli de tous les procédés.
Je préfère de vous prier de ne plus venir chez moi, à
donner des ordres à ma porte, qui nous compromettraient tous également,
par les remarques que les Valets ne manqueraient pas de faire. J'ai droit
d'espérer que vous ne me forcerez pas de recourir à ce moyen.
Je vous préviens aussi que si vous faites à l'avenir la moindre
tentative pour entretenir ma fille dans l'égarement où vous
l'avez plongée, une retraite austère et éternelle
la soustraira à vos poursuites. C'est à vous de voir, Monsieur,
si vous craindrez aussi peu de causer son infortune, que vous avez peu
craint de tenter son déshonneur. Quant à moi, mon choix est
fait, et je l'en ai instruite.
Vous trouverez ci-joint le paquet de vos Lettres.
Je compte que vous me renverrez en échange toutes celles de ma fille
; et que vous vous prêterez à ne laisser aucune trace d'un
événement dont nous ne pourrions garder le souvenir, moi
sans indignation, elle sans honte, et vous sans remords. J'ai l'honneur
d'être, etc.
De ..., ce 7 septembre 17**
LETTRE LXIII
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Vraiment, oui, je vous expliquerai le billet
de Danceny. L'événement qui le lui a fait écrire est
mon ouvrage, et c'est, je crois, mon chef-d'oeuvre. Je n'ai pas perdu mon
temps depuis votre dernière lettre, et j'ai dit comme l'Architecte
Athénien : <<Ce qu'il a dit, je le ferai.>> Il lui faut donc
des obstacles à ce beau Héros de Roman, et il s'endort dans
la félicité ! oh ! qu'il s'en rapporte à moi, je lui
donnerai de la besogne ; et je me trompe, ou son sommeil ne sera plus tranquille.
Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu'à
présent il regrette celui qu'il a perdu. Il fallait, dites-vous
aussi, qu'il eût besoin de plus de mystère ; eh bien ! ce
besoin-là ne lui manquera plus. J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il
ne faut que me faire apercevoir de mes fautes ; je ne prends point de repos
que je n'aie tout réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait.
En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus
votre Lettre ; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous aviez
très bien indiqué la cause du mal, je ne m'occupai plus qu'à
trouver le moyen de le guérir. Je commençai pourtant par
me coucher ; car l'infatigable Chevalier ne m'avait pas laissée
dormir un moment, et je croyais avoir sommeil : mais point du tout ; tout
entière à Danceny, le désir de le tirer de son indolence,
ou de l'en punir, ne me permit pas de fermer l'oeil, et ce ne fut qu'après
avoir bien concerté mon plan, que je pus trouver deux heures de
repos.
J'allai le soir même chez Madame de Volanges,
et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre
qu'il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette
femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point
qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr je me trompais
; que sa fille était un enfant, etc. Je ne pouvais pas lui dire
tout ce que j'en savais ; mais je citai des regards, des propos, dont ma
vertu et mon amitié s'alarmaient . Je parlai enfin presque aussi
bien qu'aurait pu faire une Dévote, et, pour frapper le coup décisif,
j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir
une Lettre. Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle ouvrit devant
moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis beaucoup de
papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance
fréquente ? Ici la figure de Madame de Volanges changea, et je vis
quelques larmes rouler dans ses yeux. Je vous remercie, ma digne amie,
me dit-elle, en me serrant la main, je m'en éclaircirai.
Après cette conversation, trop courte
pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la
quittai bientôt après, pour demander à la mère
de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille, ce qu'elle me promit
d'autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux
que cet enfant prît assez de confiance en moi pour m'ouvrir son coeur
et me mettre à portée de lui donner mes sages conseils. Ce
qui m'assure qu'elle tiendra sa promesse, c'est que je ne doute pas qu'elle
ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès
de sa fille.
Je me trouvais, par là, autorisée
à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître
fausse aux yeux de Madame de Volanges ; ce que je voulais éviter.
J'y gagnais encore d'être, par la suite, aussi longtemps et aussi
secrètement que je voudrais, avec la jeune personne, sans que la
mère en prît jamais d'ombrage.
J'en profitai dès le soir même
; et après ma partie finie, je chambrai la petite dans un coin,
et la mis sur le chapitre de Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais.
Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu'elle aurait
à le voir le lendemain ; il n'est sorte de folies que je ne lui
aie fait dire. Il fallait bien lui rendre en espérance ce que je
lui ôtais en réalité ; et puis, tout cela devait lui
rendre le coup plus sensible, et je suis persuadée que plus elle
aura souffert, plus elle sera pressée de s'en dédommager
à la première occasion. Il est bon, d'ailleurs, d'accoutumer
aux grands mouvements quelqu'un qu'on destine aux grandes aventures.
Après tout, ne peut-elle pas payer de
quelques larmes le plaisir d'avoir son Danceny ? elle en raffole ! eh bien,
je lui promets qu'elle l'aura, et plus tôt même qu'elle ne
l'aurait eu sans cet orage. C'est un mauvais rêve dont le réveil
sera délicieux ; et, à tout prendre, il me semble qu'elle
me doit de la reconnaissance : au fait, quand j'y aurais mis un peu de
malice, il faut bien s'amuser :
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs.
[Gresset. Le Méchant, Comédie]
Je me retirai enfin, fort contente de moi.
Ou Danceny, me disais-je, animé par les obstacles, va redoubler
d'amour, et alors je le servirai de tout mon pouvoir ; ou si ce n'est qu'un
sot comme je suis tentée quelquefois de le croire, il sera désespéré,
et se tiendra pour battu : or, dans ce cas, au moins me serai-je vengée
de lui, autant qu'il était en moi ; chemin faisant j'aurai augmenté
pour moi l'estime de la mère, l'amitié de la fille, et la
confiance de toutes deux. Quant à Gercourt, premier objet de mes
soins, je serais bien malheureuse ou bien maladroite, si, maîtresse
de l'esprit de sa femme, comme je le suis et vas l'être plus encore,
je ne trouvais pas mille moyens d'en faire ce que je veux qu'il soit. Je
me couchai dans ces douces idées : aussi je dormis, et me réveillai
fort tard.
A mon réveil, je trouvai deux billets,
un de la mère, et un de la fille ; et je ne pus m'empêcher
de rire, en trouvant dans tous deux littéralement cette même
phrase : C'est de vous seule que j'attends quelque consolation . N'est-il
pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d'être le
seul agent de deux intérêts directement contraires ? Me voilà
comme la Divinité ; recevant les voeux opposés des aveugles
mortels, et ne changeant rien à mes décrets immuables. J'ai
quitté pourtant ce rôle auguste, pour prendre celui d'Ange
consolateur ; et j'ai été, suivant le précepte, visiter
mes amis dans leur affliction.
J'ai commencé par la mère ; je
l'ai trouvée d'une tristesse, qui déjà vous venge
en partie des contrariétés qu'elle vous a fait éprouver
de la part de votre belle Prude. Tout a réussi à merveille
: ma seule inquiétude était que Madame de Volanges ne profitât
de ce moment pour gagner la confiance de sa fille ; ce qui eût été
bien facile, en n'employant, avec elle, que le langage de la douceur et
de l'amitié ; et en donnant aux conseils de la raison, l'air et
le ton de la tendresse indulgente. Par bonheur, elle s'est armée
de sévérité ; elle s'est enfin si mal conduite, que
je n'ai eu qu'à applaudir. Il est vrai qu'elle a pensé rompre
tous nos projets, par le parti qu'elle avait pris de faire rentrer sa fille
au Couvent : mais j'ai paré ce coup ; et je l'ai engagée
à en faire seulement la menace, dans le cas où Danceny continuerait
ses poursuites : afin de les forcer tous deux à une circonspection
que je crois nécessaire pour le succès.
Ensuite j'ai été chez la fille.
Vous ne sauriez croire combien la douleur l'embellit ! Pour peu qu'elle
prenne de coquetterie, je vous garantis qu'elle pleurera souvent : pour
cette fois, elle pleurait sans malice. Frappée de ce nouvel agrément
que je ne lui connaissais pas, et que j'étais bien aise d'observer,
je ne lui donnai d'abord que de ces consolations gauches, qui augmentent
plus les peines qu'elles ne les soulagent ; et, par ce moyen, je l'amenai
au point d'être véritablement suffoquée. Elle ne pleurait
plus, et je craignis un moment les convulsions. Je lui conseillai de se
coucher, ce qu'elle accepta ; je lui servis de Femme de chambre : elle
n'avait point fait de toilette, et bientôt ses cheveux épars
tombèrent sur ses épaules et sur sa gorge entièrement
découvertes ; je l'embrassai ; elle se laissa aller dans mes bras,
et ses larmes recommencèrent à couler sans effort. Dieu !
qu'elle était belle ! Ah ! si Madeleine était ainsi, elle
dut être bien plus dangereuse pénitente que pécheresse.
Quand la belle désolée fut au
lit, je me mis à la consoler de bonne foi. Je la rassurai d'abord
sur la crainte du Couvent. Je fis naître en elle l'espoir de voir
Danceny en secret ; et m'asseyant sur le lit : <<S'il était
là>>, lui dis-je ; puis brodant sur ce thème, je la conduisis,
de distraction en distraction, à ne plus se souvenir du tout qu'elle
était affligée. Nous nous serions séparées
parfaitement contentes l'une et l'autre, si elle n'avait voulu me charger
d'une Lettre pour Danceny ; ce que j'ai constamment refusé. En voici
les raisons, que vous approuverez sans doute.
D'abord, celle que c'était me compromettre
vis-à-vis de Danceny ; et si c'était la seule dont je pus
me servir avec la petite, il y en avait beaucoup d'autres de vous à
moi. Ne serait-ce pas risquer le fruit de mes travaux que de donner sitôt
à nos jeunes gens un moyen si facile d'adoucir leurs peines ? Et
puis, je ne serais pas fâchée de les obliger à mêler
quelques domestiques dans cette aventure ; car enfin si elle se conduit
à bien, comme je l'espère, il faudra qu'elle se sache immédiatement
après le mariage ; et il y a peu de moyens plus sûrs pour
la répandre ; ou, si par miracle ils ne parlaient pas, nous parlerions,
nous, et il sera plus commode de mettre l'indiscrétion sur leur
compte.
Il faudra donc que vous donniez aujourd'hui
cette idée à Danceny ; et comme je ne suis pas sûre
de la Femme de chambre de la petite Volanges, dont elle- même paraît
se défier, indiquez-lui la mienne, ma fidèle Victoire. J'aurai
soin que la démarche réussisse. Cette idée me plaît
d'autant plus, que la confidence ne sera utile qu'à nous, et point
à eux : car je ne suis pas à la fin de mon récit.
Pendant que je me défendais de me charger
de la Lettre de la petite, je craignais à tout moment qu'elle ne
me proposât de la mettre à la Petite-Poste ; ce que je n'aurais
guère pu refuser. Heureusement, soit trouble, soit ignorance de
sa part, ou encore qu'elle tînt moins à la Lettre qu'à
la Réponse, qu'elle n'aurait pas pu avoir par ce moyen, elle ne
m'en a point parlé : mais pour éviter que cette idée
ne lui vînt, ou au moins qu'elle ne pût s'en servir, j'ai pris
mon parti sur-le-champ ; et en rentrant chez la mère, je l'ai décidée
à éloigner sa fille pour quelque temps, à la mener
à la Campagne. Et où ? Le coeur ne vous bat pas de joie ?
Chez votre tante, chez la vieille Rosemonde. Elle doit l'en prévenir
aujourd'hui : ainsi vous voilà autorisé à aller retrouver
votre Dévote qui n'aura plus à vous objecter le scandale
du tête-à-tête, et grâce à mes soins, Madame
de Volanges réparera elle-même le tort qu'elle vous a fait.
Mais écoutez-moi, et ne vous occupez
pas si vivement de vos affaires, que vous perdiez celle-ci de vue ; songez
qu'elle m'intéresse. Je veux que vous vous rendiez le correspondant
et le conseil des deux jeunes gens. Apprenez donc ce voyage à Danceny,
et offrez-lui vos services. Ne trouvez de difficulté qu'à
faire parvenir entre les mains de la Belle votre Lettre de créance
; et levez cet obstacle sur-le-champ, en lui indiquant la voie de ma Femme
de chambre. Il n'y a point de doute qu'il n'accepte ; et vous aurez pour
prix de vos peines la confidence d'un coeur neuf, qui est toujours intéressante.
La pauvre petite ! comme elle rougira en vous remettant sa première
Lettre ! Au vrai, ce rôle de confident, contre lequel il s'est établi
des préjugés, me paraît un très joli délassement,
quand on est occupé d'ailleurs ; et c'est le cas où vous
serez.
C'est de vos soins que va dépendre le
dénouement de cette intrigue. Jugez du moment où il faudra
réunir les Acteurs. La Campagne offre mille moyens ; et Danceny
à coup sûr, sera prêt à s'y rendre à votre
premier signal. Une nuit, un déguisement, une fenêtre que
sais-je, moi ? Mais enfin, si la petite fille en revient telle qu'elle
y aura été, je m'en prendrai à vous. Si vous jugez
qu'elle ait besoin de quelque encouragement de ma part, mandez-le-moi.
Je crois lui avoir donné une assez bonne leçon sur le danger
de garder des Lettres, pour oser lui écrire à présent
; et je suis toujours dans le dessein d'en faire mon élève.
Je crois avoir oublié de vous dire que
ses soupçons au sujet de sa correspondance trahie s'étaient
portés d'abord sur sa Femme de chambre, et que je les ai détournés
sur le Confesseur. C'est faire d'une pierre deux coups.
Adieu, Vicomte ; voilà bien longtemps
que je suis à vous écrire, et mon dîner en a été
retardé : mais l'amour-propre et l'amitié dictaient ma Lettre,
et tous deux sont bavards. Au reste, elle sera chez vous à trois
heures, et c'est tout ce qu'il vous faut.
Plaignez-vous de moi à présent,
si vous l'osez ; et allez revoir, si vous en êtes tenté, le
bois du Comte de B***. Vous dites qu'il le garde pour le plaisir de ses
amis ! Cet homme est donc l'ami de tout le monde ? Mais adieu, j'ai faim.
De ..., ce 9 septembre 17**
LETTRE LXIV
LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE VOLANGES
(MINUTE JOINTE A LA LETTRE LXVI DU VICOMTE
A LA MARQUISE.)
Sans chercher, Madame, à justifier ma
conduite, et sans me plaindre de la vôtre, je ne puis que m'affliger
d'un événement qui fait le malheur de trois personnes, toutes
trois dignes d'un sort plus heureux. Plus sensible encore au chagrin d'en
être la cause qu'à celui d'en être victime, j'ai souvent
essayé, depuis hier, d'avoir l'honneur de vous répondre sans
pouvoir en trouver la force. J'ai cependant tant de choses à vous
dire qu'il faut bien faire un effort sur soi-même ; et si cette Lettre
a peu d'ordre et de suite, vous devez sentir assez combien ma situation
est douloureuse, pour m'accorder quelque indulgence.
Permettez-moi d'abord de réclamer contre
la première phrase de votre Lettre. Je n'ai abusé, j'ose
le dire, ni de votre confiance ni de l'innocence de Mademoiselle de Volanges
; j'ai respecté l'une et l'autre dans mes actions. Elles seules
dépendaient de moi ; et quand vous me rendriez responsable d'un
sentiment involontaire, je ne crains pas d'ajouter que celui que m'a inspiré
Mademoiselle votre fille est tel qu'il peut vous déplaire, mais
non vous offenser. Sur cet objet qui me touche plus que je ne puis vous
dire, je ne veux que vous pour juge, et mes Lettres pour témoins.
Vous me défendez de me présenter
chez vous à l'avenir, et sans doute je me soumettrai à tout
ce qu'il vous plaira d'ordonner à ce sujet : mais cette absence
subite et totale ne donnera-t-elle donc pas autant de prise aux remarques
que vous voulez éviter, que l'ordre que, par cette raison même,
vous n'avez point voulu donner à votre porte ? J'insisterai d'autant
plus sur ce point, qu'il est bien plus important pour Mademoiselle de Volanges
que pour moi. Je vous supplie donc de peser attentivement toutes choses,
et de ne pas permettre que votre sévérité altère
votre prudence. Persuadé que l'intérêt seul de Mademoiselle
votre fille dictera vos résolutions, j'attendrai de nouveaux ordres
de votre part.
Cependant, dans le cas où vous me permettriez
de vous faire ma cour quelquefois, je m'engage, Madame (et vous pouvez
compter sur ma promesse), à ne point abuser de ces occasions pour
tenter de parler en particulier à Mademoiselle de Volanges, ou de
lui faire tenir aucune Lettre. La crainte de ce qui pourrait compromettre
sa réputation m'engage à ce sacrifice ; et le bonheur de
la voir quelquefois m'en dédommagera.
Cet article de ma Lettre est aussi la seule
réponse que je puisse faire à ce que vous me dites sur le
sort que vous destinez à Mademoiselle de Volanges, et que vous voulez
rendre dépendant de ma conduite. Ce serait vous tromper que de vous
promettre davantage. Un vil séducteur peut plier ses projets aux
circonstances, et calculer avec les événements mais l'Amour
qui m'anime ne me permet que deux sentiments le courage et la constance.
Qui, moi ! consentir a être oublié
de Mademoiselle de Volanges, à l'oublier moi-même ? non, non
jamais ! Je lui serai fidèle ; elle en a reçu le serment,
et je le renouvelle en ce jour. Pardon, Madame, je m'égare, il faut
revenir.
Il me reste un autre objet à traiter
avec vous, celui des Lettres que vous me demandez. Je suis vraiment peiné
d'ajouter un refus aux torts que vous me trouvez déjà : mais,
je vous en supplie, écoutez mes raisons, et daignez vous souvenir,
pour les apprécier, que la seule consolation au malheur d'avoir
perdu votre amitié est l'espoir de conserver votre estime.
Les Lettres de Mademoiselle de Volanges, toujours
si précieuses pour moi, me le deviennent bien plus dans ce moment.
Elles sont l'unique bien qui me reste ; elles seules me retracent encore
un sentiment qui fait tout le charme de ma vie. Cependant, vous pouvez
m'en croire, je ne balancerais pas un instant à vous en faire le
sacrifice, et le regret d'en être privé céderait au
désir de vous prouver ma déférence respectueuse ;
mais des considérations puissantes me retiennent, et je m'assure
que vous-même ne pourrez les blâmer.
Vous avez, il est vrai, le secret de Mademoiselle
de Volanges ; mais permettez- moi de le dire, je suis autorisé à
croire que c'est l'effet de la surprise, et non de la confiance. Je ne
prétends pas blâmer une démarche qu'autorise, peut-être,
la sollicitude maternelle. Je respecte vos droits, mais ils ne vont pas
jusqu'à me dispenser de mes devoirs. Le plus sacré de tous
est de ne jamais trahir la confiance qu'on nous accorde. Ce serait y manquer,
que d'exposer aux yeux d'un autre les secrets d'un coeur qui n'a voulu
les dévoiler qu'aux miens. Si Mademoiselle votre fille consent à
vous les confier, qu'elle parle ; ses Lettres vous sont inutiles. Si elle
veut, au contraire, renfermer son secret en elle- même, vous n'attendez
pas, sans doute, que ce soit moi qui vous en instruise.
Quant au mystère dans lequel vous désirez
que cet événement reste enseveli, soyez tranquille, Madame
; sur tout ce qui intéresse Mademoiselle de Volanges, je peux défier
le coeur même d'une mère. Pour achever de vous ôter
toute inquiétude, j'ai tout prévu. Ce dépôt
précieux, qui portait jusqu'ici pour suscription : papiers à
brûler porte à présent : papiers appartenant à
Madame de Volanges . Ce parti que je prends doit vous prouver ainsi que
mes refus ne portent pas sur la crainte que vous trouviez dans ces lettres
un seul sentiment dont vous ayez personnellement à vous plaindre.
Voilà, Madame, une bien longue Lettre.
Elle ne le serait pas encore assez, si elle vous laissait le moindre doute
de l'honnêteté de mes sentiments, du regret bien sincère
de vous avoir déplu, et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur
d'être, etc.
De ..., ce 9 septembre17**
LETTRE LXV
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
(ENVOYEE OUVERTE A LA MARQUISE DE MERTEUIL
DANS LA LETTRE LXVI DU VICOMTE.)
Ô ma Cécile, qu'allons-nous devenir
? quel Dieu nous sauvera des malheurs qui nous menacent ? Que l'Amour nous
donne au moins le courage de les supporter ! Comment vous peindre mon étonnement,
mon désespoir à la vue de mes Lettres, à la lecture
du billet de Madame de Volanges ? qui a pu nous trahir ? sur qui tombent
vos soupçons ? auriez-vous commis quelque imprudence ? que faites-vous
à présent ? que vous a-t-on dit ? Je voudrais tout savoir,
et j'ignore tout. Peut-être vous-même n'êtes-vous pas
plus instruite que moi.
Je vous envoie le billet de votre maman, et
la copie de ma Réponse. J'espère que vous approuverez ce
que je lui dis. J'ai bien besoin que vous approuviez aussi les démarches
que j'ai faites depuis ce fatal événement, elles ont toutes
pour but d'avoir de vos nouvelles, de vous donner des miennes ; et, que
sait- on ? peut-être de vous revoir encore, et plus librement que
jamais.
Concevez-vous, ma Cécile, quel plaisir
de nous retrouver ensemble, de pouvoir nous jurer de nouveau un amour éternel,
et de voir dans nos yeux, de sentir dans nos âmes que ce serment
ne sera pas trompeur ? Quelles peines un moment si doux ne ferait-il pas
oublier ? Hé bien ! j'ai l'espoir de le voir naître, et je
le dois à ces mêmes démarches que je vous supplie d'approuver.
Que dis-je ? je le dois aux soins consolateurs de l'ami le plus tendre
; et mon unique demande est que vous permettiez que cet ami soit aussi
le vôtre.
Peut-être ne devais-je pas donner votre
confiance sans votre aveu ? mais j'ai pour excuse le malheur et la nécessité.
C'est l'amour qui m'a conduit ; c'est lui qui réclame votre indulgence,
qui vous demande de pardonner une confidence nécessaire, et sans
laquelle nous restions peut-être à jamais séparés
[M. Danceny n'accuse pas vrai. Il avait déjà fait sa confidence
à M. de Valmont avant cet événement. Voyez la Lettre
LVII]. Vous connaissez l'ami dont je vous parle ; il est celui de la femme
que vous aimez le mieux. C'est le Vicomte de Valmont.
Mon projet, en m'adressant à lui, était
d'abord de le prier d'engager Madame de Merteuil à se charger d'une
Lettre pour vous. Il n'a pas cru que ce moyen pût réussir
; mais au défaut de la Maîtresse, il répond de la Femme
de chambre, qui lui a des obligations. Ce sera elle qui vous remettra cette
Lettre, et vous pourrez lui donner votre Réponse.
Ce secours ne nous sera guère utile,
si, comme le croit M. de Valmont, vous partez incessamment pour la campagne.
Mais alors c'est lui-même qui veut nous servir. La femme chez qui
vous allez est sa parente. Il profitera de ce prétexte pour s'y
rendre dans le même temps que vous ; et ce sera par lui que passera
notre correspondance mutuelle. Il assure même que, si vous voulez
vous laisser conduire, il nous procurera les moyens de nous y voir sans
risquer de vous compromettre en rien.
A présent, ma Cécile, si vous
m'aimez, si vous plaignez mon malheur, si, comme je l'espère, vous
partagez mes regrets, refuserez-vous votre confiance à un homme
qui sera notre ange tutélaire ? Sans lui, je serais réduit
au désespoir de ne pouvoir même adoucir les chagrins que je
vous cause. Ils finiront, je l'espère : mais, ma tendre amie, promettez-moi
de ne pas trop vous y livrer, de ne point vous en laisser abattre. L'idée
de votre douleur m'est un tourment insupportable. Je donnerais ma vie pour
vous rendre heureuse ! Vous le savez bien. Puisse la certitude d'être
adorée porter quelque consolation dans votre âme ! La mienne
a besoin que vous m'assuriez que vous pardonnez à l'amour les maux
qu'il vous fait souffrir.
Adieu, ma Cécile, adieu, ma tendre amie.
De ..., ce 9 septembre 17**
LETTRE LXVI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Vous verrez, ma belle amie, en lisant les deux
Lettres ci-jointes, si j'ai bien rempli votre projet. Quoique toutes deux
soient datées d'aujourd'hui, elles ont été écrites
hier, chez moi, et sous mes yeux : celle à la petite fille dit tout
ce que nous voulions. On ne peut que s'humilier devant la profondeur de
vos vues, si on en juge par le succès de vos démarches. Danceny
est tout de feu ; et sûrement à la première occasion,
vous n'aurez plus de reproches à lui faire. Si sa belle ingénue
veut être docile, tout sera terminé peu de temps après
son arrivée à la campagne ; j'ai cent moyens tout prêts.
Grâce à vos soins me voilà bien décidément
l'ami de Danceny ; il ne lui manque plus que d'être Prince [Expression
relative à un passage d'un Poème de M. de Voltaire].
Il est encore bien jeune, ce Danceny ! croiriez-vous
que je n'ai jamais pu obtenir de lui qu'il promît à la mère
de renoncer à son amour ; comme s'il était bien gênant
de promettre, quand on est décidé à ne pas tenir !
Ce serait tromper, me répétait-il sans cesse : ce scrupule
n'est-il pas édifiant, surtout en voulant séduire la fille
? Voilà bien les hommes ! tous également scélérats
dans leurs projets, ce qu'ils mettent de faiblesse dans l'exécution,
ils l'appellent probité.
C'est votre affaire d'empêcher que Madame
de Volanges ne s'effarouche des petites échappées que notre
jeune homme s'est permises dans sa Lettre ; préservez-nous du Couvent
; tâchez aussi de faire abandonner la demande des Lettres de la petite.
D'abord il ne les rendra point, il ne le veut pas, et je suis de son avis
; ici l'amour et la raison sont d'accord. Je les ai lues ces Lettres, j'en
ai dévoré l'ennui. Elles peuvent devenir utiles. Je m'explique.
Malgré la prudence que nous y mettrons,
il peut arriver un éclat ; il ferait manquer le mariage, n'est-il
pas vrai, et échouer tous nos projets Gercourt ? Mais comme, pour
mon compte, j'ai aussi à me venger de la mère, je me réserve
en ce cas de déshonorer la fille. En choisissant bien dans cette
correspondance, et n'en produisant qu'une partie, la petite Volanges paraîtrait
avoir fait toutes les premières démarches, et s'être
absolument jetée à la tête. Quelques-unes des Lettres
pourraient même compromettre la mère, et l'entacheraient au
moins d'une négligence impardonnable. Je sens bien que le scrupuleux
Danceny se révolterait d'abord ; mais comme il serait personnellement
attaqué, je crois qu'on en viendrait à bout. Il y a mille
à parier contre un que la chance ne tournera pas ainsi ; mais il
faut tout prévoir.
Adieu, ma belle amie ; vous seriez bien aimable
de venir souper demain chez la Maréchale de *** ; je n'ai pas pu
refuser.
J'imagine que je n'ai pas besoin de vous recommander
le secret, vis-à-vis de Madame de Volanges, sur mon projet de Campagne
; elle aurait bientôt celui de rester à la Ville : au lieu
qu'une fois arrivée, elle ne repartira pas le lendemain ; et si
elle nous donne seulement huit jours, je réponds de tout.
De ..., ce 9 septembre 17**
LETTRE LXVII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Je ne voulais plus vous répondre, Monsieur,
et peut-être l'embarras que j'éprouve en ce moment est-il
lui-même une preuve qu'en effet je ne le devrais pas. Cependant je
ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre moi ; je veux vous convaincre
que j'ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire.
Je vous ai permis de m'écrire, dites-vous
? j'en conviens ; mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous
que j'oublie à quelles conditions elle vous fut donnée ?
Si j'y eusse été aussi fidèle que vous l'avez été
peu, auriez- vous reçu une seule réponse de moi ? Voilà
pourtant la troisième ; et quand vous faites tout ce qu'il faut
pour m'obliger à rompre cette correspondance, c'est moi qui m'occupe
des moyens de l'entretenir. Il en est un, mais c'est le seul ; et si vous
refusez de le prendre, ce sera, quoi que vous puissiez dire, me prouver
assez combien peu vous y mettez de prix.
Quittez donc un langage que je ne puis ni ne
veux entendre ; renoncez à un sentiment qui m'offense et m'effraie,
et auquel, peut-être, vous devriez être moins attaché
en songeant qu'il est l'obstacle qui nous sépare. Ce sentiment est-il
donc le seul que vous puissiez connaître, et l'amour aura-t-il ce
tort de plus à mes yeux, d'exclure l'amitié ? vous-même,
auriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie celle en qui vous avez
désiré des sentiments plus tendres ? Je ne veux pas le croire
: cette idée humiliante me révolterait, m'éloignerait
de vous sans retour.
En vous offrant mon amitié, Monsieur,
je vous donne tout ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer.
Que pouvez-vous désirer davantage ? Pour me livrer à ce sentiment
si doux, si bien fait pour mon coeur, je n'attends que votre aveu ; et
la parole que j'exige de vous, que cette amitié suffira à
votre bonheur. J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire ; je me reposerai
sur vous du soin de justifier mon choix.
Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver
ma confiance ; il ne tiendra qu'à vous de l'augmenter encore : mais
je vous préviens que le premier mot d'amour la détruit à
jamais, et me rend toutes mes craintes ; que surtout il deviendra pour
moi le signal d'un silence éternel vis-à-vis de vous.
Si, comme vous le dites, vous êtes revenu
de vos erreurs , n'aimerez-vous pas mieux être l'objet de l'amitié
d'une femme honnête, que celui des remords d'une femme coupable ?
Adieu, Monsieur ; vous sentez qu'après avoir parlé ainsi
je ne puis plus rien dire que vous ne m'ayez répondu.
De ..., ce 9 septembre 17**
LETTRE LXVIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Comment répondre, Madame, à votre
dernière Lettre ? Comment oser être vrai, quand ma sincérité
peut me perdre auprès de vous ? N'importe, il le faut ; j'en aurai
le courage. Je me dis, je me répète, qu'il vaut mieux vous
mériter que vous obtenir ; et dussiez-vous me refuser toujours un
bonheur que je désirerai sans cesse, il faut vous prouver au moins
que mon coeur en est digne.
Quel dommage que, comme vous le dites, je sois
revenu de mes erreurs ! avec quels transports de joie j'aurais lu cette
même Lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd'hui
! Vous m'y parlez avec franchise , vous me témoignez de la confiance
, vous m'offrez enfin votre amitié : que de biens, Madame, et quels
regrets de ne pouvoir en profiter ! Pourquoi ne suis-je plus le même
?
Si je l'étais en effet ; si je n'avais
pour vous qu'un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant
de la séduction et du plaisir, qu'aujourd'hui pourtant on nomme
amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que je pourrais
obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me procurassent
le succès, j'encouragerais votre franchise par le besoin de vous
deviner ; je désirerais votre confiance, dans le dessein de la trahir
; j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer. Quoi
! Madame, ce tableau vous effraie ? hé bien ! il serait pourtant
tracé d'après moi, si je vous disais que je consens à
n'être que votre ami.
Qui, moi ! je consentirais à partager
avec quelqu'un un sentiment émané de votre âme ? Si
jamais je vous le dis, ne me croyez plus. De ce moment je chercherai à
vous tromper ; je pourrai vous désirer encore, mais à coup
sûr je ne vous aimerai plus.
Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce
confiance, la sensible amitié, soient sans prix à mes yeux.
Mais l'amour ! l'amour véritable, et tel que vous l'inspirez, en
réunissant tous ces sentiments, en leur donnant plus d'énergie,
ne saurait se prêter, comme eux, à cette tranquillité,
à cette froideur de l'âme, qui permet des comparaisons, qui
souffre même des préférences. Non, Madame, je ne serai
point votre ami ; je vous aimerai de l'amour le plus tendre, et même
le plus ardent, quoique le plus respectueux. Vous pourrez le désespérer,
mais non l'anéantir.
De quel droit prétendez-vous disposer
d'un coeur dont vous refusez l'hommage ? Par quel raffinement de cruauté,
m'enviez-vous jusqu'au bonheur de vous aimer ? Celui-là est à
moi, il est indépendant de vous ; je saurai le défendre.
S'il est la source de mes maux, il en est aussi le remède.
Non, encore une fois, non. Persistez dans vos
refus cruels ; mais laissez-moi mon amour. Vous vous plaisez à me
rendre malheureux ! eh bien ! soit ; essayez de lasser mon courage, je
saurai vous forcer au moins à décider de mon sort ; et peut-être,
quelque jour, vous me rendrez plus de justice. Ce n'est pas que j'espère
vous rendre jamais sensible : mais sans être persuadée, vous
serez convaincue, vous vous direz : Je l'avais mal jugé.
Disons mieux, c'est à vous que vous
faites injustice. Vous connaître sans vous aimer, vous aimer sans
être constant, sont tous deux également impossibles ; et malgré
la modestie qui vous pare, il doit vous être plus facile de vous
plaindre, que de vous étonner de sentiments que vous faites naître.
Pour moi, dont le seul mérite est d'avoir su vous apprécier,
je ne veux pas le perdre ; et loin de consentir à vos offres insidieuses,
je renouvelle à vos pieds le serment de vous aimer toujours.
De ..., ce 10 septembre 17**
LETTRE LXIX
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
(BILLET ECRIT AU CRAYON, ET RECOPIE PAR
DANCENY.)
Vous me demandez ce que je fais ; je vous aime,
et je pleure. Ma mère ne me parle plus ; elle m'a ôté
papier, plumes et encre ; je me sers d'un crayon, qui par bonheur m'est
resté, et je vous écris sur un morceau de votre Lettre. Il
faut bien que j'approuve tout ce que vous avez fait ; je vous aime trop
pour ne pas prendre tous les moyens d'avoir de vos nouvelles et de vous
donner des miennes. Je n'aimais pas M. de Valmont, et je ne le croyais
pas tant votre ami ; je tâcherai de m'accoutumer à lui, et
je l'aimerai à cause de vous. Je ne sais pas qui est-ce qui nous
a trahis ; ce ne peut être que ma Femme de chambre ou mon Confesseur.
Je suis bien malheureuse : nous partons demain pour la campagne ; j'ignore
pour combien de temps. Mon Dieu ! ne plus vous voir ! Je n'ai plus de place.
Adieu ; tâchez de me lire. Ces mots tracés au crayons effaceront
peut-être, mais jamais les sentiments gravés dans mon coeur.
De ..., ce 10 septembre 17**
LETTRE LXX
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
J'ai un avis important à vous donner,
ma chère amie.
Je soupai hier, comme vous savez, chez la Maréchale
de ***, on y parla de vous, et j'en dis, non pas tout le bien que j'en
pense, mais tout celui que je n'en pense pas. Tout le monde paraissait
être de mon avis, et la conversation languissait, comme il arrive
toujours, quand on ne dit que du bien de son prochain, lorsqu'il s'éleva
un contradicteur : c'était Prévan.
<<A Dieu ne plaise, dit-il en se levant,
que je doute de la sagesse de Madame de Merteuil ! mais j'oserais croire
qu'elle la doit plus à sa légèreté qu'à
ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de
lui plaire ; et comme on ne manque guère, en courant après
une femme, d'en rencontrer d'autres sur son chemin, comme, à tout
prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle ; les
uns sont distraits par un goût nouveau, les autres s'arrêtent
de lassitude ; et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le moins
à se défendre. Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par
le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Madame
de Merteuil, qu'après avoir crevé six chevaux à lui
faire ma cour.>>
Cette mauvaise plaisanterie réussit,
comme toutes celles qui tiennent à la médisance ; et pendant
le rire qu'elle excitait, Prévan reprit sa place, et la conversation
générale changea. Mais les deux Comtesses de P. , auprès
de qui était notre incrédule, en firent avec lui leur conversation
particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée
d'entendre.
Le défi de vous rendre sensible a été
accepté ; la parole de tout dire a été donnée
; et de toutes celles qui se donneraient dans cette aventure, ce serait
sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà
bien avertie, et vous savez le proverbe.
Il me reste à vous dire que ce Prévan,
que vous ne connaissez pas, est infiniment aimable, et encore plus adroit.
Que si quelquefois vous m'avez entendu dire le contraire, c'est seulement
que je ne l'aime pas, que je me plais à contrarier ses succès
et que je n'ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d'une
trentaine de nos femmes les plus à la mode.
En effet, je l'ai empêché longtemps,
par ce moyen, de paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre
; et il faisait des prodiges, sans en avoir plus de réputation.
Mais l'éclat de sa triple aventure, en fixant les yeux sur lui,
lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-là, et
l'a rendu vraiment redoutable. C'est enfin aujourd'hui le seul homme, peut-être,
que je craindrais de rencontrer sur mon chemin ; et votre intérêt
à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule
chemin faisant. Je le laisse en bonnes mains ; et j'ai l'espoir qu'à
mon retour, ce sera un homme noyé.
Je vous promets, en revanche, de mener à
bien l'aventure de votre pupille, et de m'occuper d'elle autant que de
ma belle Prude.
Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation.
Toute sa Lettre annonce le désir d'être trompée. Il
est impossible d'en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé.
Elle veut que je sois son ami . Mais moi, qui aime les méthodes
nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l'en tenir quitte à
si bon marché ; et assurément je n'aurai pas pris tant de
peine auprès d'elle, pour terminer par une séduction ordinaire.
Mon projet, au contraire, est qu'elle sente,
qu'elle sente bien la valeur et l'étendue de chacun des sacrifices
qu'elle me fera ; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse
la suivre ; de faire expirer sa vertu dans une lente agonie ; de la fixer
sans cesse sur ce désolant spectacle ; et de ne lui accorder le
bonheur de m'avoir dans ses bras, qu'après l'avoir forcée
à n'en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux bien peu,
si je ne vaux pas la peine d'être demandé. Et puis-je me venger
moins d'une femme hautaine, qui semble rougir d'avouer qu'elle adore ?
J'ai donc refusé la précieuse
amitié, et m'en suis tenu à mon titre d'Amant. Comme je ne
me dissimule point que ce titre, qui ne parait d'abord qu'une dispute de
mots, est pourtant d'une importance réelle à obtenir, j'ai
mis beaucoup de soin à ma Lettre, et j'ai tâché d'y
répandre ce désordre, qui peut seul peindre le sentiment.
J'ai enfin déraisonné le plus qu'il m'a été
possible : car sans déraisonnement, point de tendresse ; et c'est,
je crois, par cette raison que les femmes nous sont si supérieures
dans les Lettres d'Amour.
J'ai fini la mienne par une cajolerie, et c'est
encore une suite de mes profondes observations. Après que le coeur
d'une femme a été exercé quelque temps, il a besoin
de repos ; et j'ai remarqué qu'une cajolerie était, pour
toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir.
Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous
avez des ordres à me donner pour la Comtesse de ***, je m'arrêterai
chez elle, au moins pour dîner. Je suis fâché de partir
sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et aidez-moi
de vos sages conseils, dans ce moment décisif.
Surtout, défendez-vous de Prévan
; et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice !
Adieu.
De ..., ce 11 septembre 17**
LETTRE LXXI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Mon étourdi de Chasseur n'a-t-il pas
laissé mon portefeuille à Paris ! Les lettres de ma Belle,
celles de Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j'ai
besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise ; et tandis
qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit :
car je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps.
L'aventure, par elle-même, est bien peu
de chose ; ce n'est qu'un réchauffé avec la Vicomtesse de
M... Mais elle m'a intéressé par les détails. Je suis
bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le talent de perdre
les femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti
le plus difficile, ou le plus gai, est toujours celui que je prends ; et
je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu'elle m'exerce ou m'amuse.
J'ai donc trouvé la Vicomtesse ici,
et comme elle joignait ses instances aux persécutions qu'on me faisait
pour passer la nuit au château : <<Eh bien ! j'y consens, lui
dis-je, à condition que je la passerai avec vous.>> - <<Cela
m'est impossible, me répondit-elle, Vressac est ici.>> Jusque-là
je n'avais cru que lui dire une honnêteté : mais ce mot d'impossible,
me révolta comme de coutume. Je me sentis humilié d'être
sacrifié à Vressac, et je résolus de ne le pas souffrir
: j'insistai donc.
Les circonstances ne m'étaient pas favorables.
Ce Vressac a eu la gaucherie de donner de l'ombrage au Vicomte ; en sorte
que la Vicomtesse ne peut plus le recevoir chez elle : et ce voyage chez
la bonne Comtesse avait été concerté entre eux, pour
tâcher d'y dérober quelques nuits. Le Vicomte avait même
d'abord montré de l'humeur d'y rencontrer Vressac ; mais comme il
est encore plus Chasseur que jaloux, il n'en est pas moins resté
: et la Comtesse, toujours telle que vous la connaissez, après avoir
logé la femme dans le grand corridor, a mis le mari d'un côté
et l'Amant de l'autre, et les a laissés s'arranger entre eux. Le
mauvais destin de tous deux a voulu que je fusse logé vis-à-vis.
Ce jour-là même, c'est-à-dire
hier, Vressac, qui, comme vous pouvez croire, cajole le Vicomte, chassait
avec lui, malgré son peu de goût pour la chasse, et comptait
bien se consoler la nuit, entre les bras de la femme, de l'ennui que le
mari lui causait tout le jour : mais moi, je jugeai qu'il aurait besoin
de repos, et je m'occupai des moyens de décider sa Maîtresse
à lui laisser le temps d'en prendre.
Je réussis, et j'obtins qu'elle lui
ferait une querelle de cette même partie de chasse, à laquelle,
bien évidemment, il n'avait consenti que pour elle. On ne pouvait
prendre un plus mauvais prétexte : mais nulle femme n'a mieux que
la Vicomtesse ce talent, commun à toutes, de mettre l'humeur à
la place de la raison, et de n'être jamais si difficile à
apaiser que quand elle a tort. Le moment d'ailleurs n'était pas
commode pour les explications ; et ne voulant qu'une nuit, je consentais
qu'ils se raccommodassent le lendemain.
Vressac fut donc boudé à son
retour. Il voulut en demander la cause, on le querella. Il essaya de se
justifier ; le mari qui était présent, servit de prétexte
pour rompre la conversation ; il tenta enfin de profiter d'un moment où
le mari était absent, pour demander qu'on voulût bien l'entendre
le soir : ce fut alors que la Vicomtesse devint sublime. Elle s'indigna
contre l'audace des hommes qui, parce qu'ils ont éprouvé
les bontés d'une femme, croient avoir le droit d'en abuser encore,
même alors qu'elle a à se plaindre d'eux ; et ayant changé
de thèse par cette adresse, elle parla si bien délicatesse
et sentiment, que Vressac resta muet et confus ; et que moi-même
je fus tenté de croire qu'elle avait raison : car vous saurez que
comme ami de tous deux, j'étais en tiers dans cette conversation.
Enfin, elle déclara positivement qu'elle
n'ajouterait pas les fatigues de l'amour à celles de la chasse,
et qu'elle se reprocherait de troubler d'aussi doux plaisirs. Le mari rentra.
Le désolé Vressac, qui n'avait plus la liberté de
répondre, s'adressa à moi ; et après m'avoir fort
longuement conté ses raisons, que je savais aussi bien que lui,
il me pria de parler à la Vicomtesse, et je le lui promis. Je lui
parlai en effet ; mais ce fut pour la remercier, et convenir avec elle
de l'heure et des moyens de notre rendez-vous.
Elle me dit que logée entre son mari
et son Amant elle avait trouvé plus prudent d'aller chez Vressac,
que de le recevoir dans son appartement ; et que, puisque je logeais vis-à-vis
d'elle, elle croyait plus sûr aussi de venir chez moi ; qu'elle s'y
rendrait aussitôt que sa Femme de chambre l'aurait laissée
seule ; que je n'avais qu'à tenir ma porte entrouverte, et l'attendre.
Tout s'exécuta comme nous en étions
convenus ; et elle arriva chez moi vers une heure du matin
... dans le simple appareil D'une beauté
qu'on vient d'arracher au sommeil
[Racine. Tragédie de Britannicus].
Comme je n'ai point de vanité, je ne
m'arrête pas aux détails de la nuit : mais vous me connaissez,
et j'ai été content de moi.
Au point du jour, il a fallu se séparer.
C'est ici que l'intérêt commence. L'étourdie avait
cru laisser sa porte entrouverte, nous la trouvâmes fermée,
et la clef était restée en dedans : vous n'avez pas d'idée
de l'expression de désespoir avec laquelle la Vicomtesse me dit
aussitôt : <<Ah ! je suis perdue.>> Il faut convenir qu'il
eût été plaisant de la laisser dans cette situation
: mais pouvais-je souffrir qu'une femme fût perdue pour moi, sans
l'être par moi ? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser
maîtriser par les circonstances ? Il fallait donc trouver un moyen.
Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie ? Voici ma conduite, et elle a réussi.
J'eus bientôt reconnu que la porte en
question pouvait s'enfoncer, en se permettant de faire beaucoup de bruit.
J'obtins donc de la Vicomtesse, non sans peine, qu'elle jetterait des cris
perçants et d'effroi, comme au voleur, à l'assassin, etc.
Et nous convînmes qu'au premier cri, j'enfoncerais la porte, et qu'elle
courrait à son lit. Vous ne sauriez croire combien il fallut de
temps pour la décider, même après qu'elle eut consenti.
Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied la porte
céda.
La Vicomtesse fit bien de ne pas perdre de
temps ; car au même instant, le Vicomte et Vressac furent dans le
corridor ; et la Femme de chambre accourut aussi à la chambre de
sa Maîtresse.
J'étais seul de sang-froid, et j'en
profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore
et la renverser par terre ; car jugez combien il eût été
ridicule de feindre cette terreur panique, en ayant de la lumière
dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'Amant sur leur sommeil
léthargique, en les assurant que les cris auxquels j'étais
accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte, avaient duré au
moins cinq minutes.
La Vicomtesse qui avait retrouvé son
courage dans son lit, me seconda assez bien, et jura ses grands Dieux qu'il
y avait un voleur dans son appartement ; elle protesta avec plus de sincérité
que de la vie elle n'avait eu tant de peur. Nous cherchions partout et
nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la veilleuse renversée,
et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la
frayeur ; mon avis passa tout d'une voix, et après quelques plaisanteries
rebattues sur les rats, le Vicomte s'en alla le premier regagner sa chambre
et son lit, en priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus
tranquilles.
Vressac, resté seul avec nous, s'approcha
de la Vicomtesse pour lui dire tendrement que c'était une vengeance
de l'Amour ; à quoi elle répondit en me regardant : <<Il
était donc bien en colère, car il s'est beaucoup vengé,
mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue et je veux dormir.>>
J'étais dans un moment de bonté
; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause
de Vressac, et j'amenai le raccommodement. Les deux Amants s'embrassèrent,
et je fus, à mon tour, embrassé par tous deux. Je ne me souciais
plus des baisers de la Vicomtesse : mais j'avoue que celui de Vressac me
fit plaisir. Nous sortîmes ensemble ; et après avoir reçu
ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au lit.
Si vous trouvez cette histoire plaisante, je
ne vous en demande pas le secret. A présent que je m'en suis amusé,
il est juste que le Public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que
de l'histoire, peut-être bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne
?
Adieu, il y a une heure que mon Chasseur attend
; je ne prends plus que le moment de vous embrasser, et de vous recommander
surtout de vous garder de Prévan.
Du Château de ..., ce 13 septembre 17**
LETTRE LXXII
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
(REMISE SEULEMENT LE 14.)
Ô ma Cécile ! que j'envie le sort
de Valmont ! demain il vous verra. C'est lui qui vous remettra cette Lettre
; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible
existence entre les regrets et le malheur. Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi
de mes maux ; surtout plaignez-moi des vôtres ; c'est contre eux
que le courage m'abandonne.
Qu'il m'est affreux de causer votre malheur
! sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me pardonnez-vous ? dites
! ah ! dites que vous me pardonnez ; dites-moi aussi que vous m'aimez,
que vous m'aimerez toujours. J'ai besoin que vous me le répétiez.
Ce n'est pas que j'en doute : mais il me semble que plus on en est sûr,
et plus il est doux de se l'entendre dire. Vous m'aimez, n'est-ce pas ?
oui, vous m'aimez de toute votre âme. Je n'oublie pas que c'est la
dernière parole que je vous ai entendue prononcer. Comme je l'ai
recueillie dans mon coeur ! comme elle s'y est profondément gravée
! et avec quels transports le mien y a répondu !
Hélas ! dans ce moment de bonheur, j'étais
loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait. Occupons-nous,
ma Cécile, des moyens de l'adoucir. Si j'en crois mon ami il suffira,
pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu'il mérite.
J'ai été peiné, je l'avoue,
de l'idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui.
J'y ai reconnu les préventions de votre Maman : c'était pour
m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps,
cet homme vraiment aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi ; qui enfin
travaille à nous réunir, lorsque votre Maman nous a séparés.
Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d'un oeil plus favorable.
Songez qu'il est mon ami, qu'il veut être le vôtre, qu'il peut
me rendre le bonheur de vous voir. Si ces raisons ne vous ramènent
pas, ma Cécile, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, vous
ne m'aimez plus autant que vous m'aimiez. Ah ! si jamais vous deviez m'aimer
moins. Mais non, le coeur de ma Cécile est à moi ; il y est
pour la vie ; et si j'ai à craindre les peines d'un amour malheureux,
sa constance au moins me sauvera des tourments d'un amour trahi.
Adieu, ma charmante amie ; n'oubliez pas que
je souffre, et qu'il ne tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement
heureux. Ecoutez le voeu de mon coeur, et recevez les plus tendres baisers
de l'amour.
Paris, ce 11 septembre 17**.
LETTRE LXXIII
LE VICOMTE DE VALMONT A CECILE VOLANGES
(JOINTE A LA PRECEDENTE.)
L'ami qui vous sert a su que vous n'aviez rien
de ce qu'il vous fallait pour écrire, et il y a déjà
pourvu. Vous trouverez dans l'antichambre de l'appartement que vous occupez,
sous la grande armoire à main gauche, une provision de papier, de
plumes et d'encre, qu'il renouvellera quand vous voudrez, et qu'il lui
semble que vous pouvez laisser à cette même place si vous
n'en trouvez pas de plus sûre.
Il vous demande de ne pas vous offenser, s'il
a l'air de ne faire aucune attention à vous dans le cercle, et de
ne vous y regarder que comme un enfant. Cette conduite lui paraît
nécessaire pour inspirer la sécurité dont il a besoin,
et pouvoir travailler plus efficacement au bonheur de son ami et au vôtre.
Il tâchera de faire naître les occasions de vous parler, quand
il aura quelque chose à vous apprendre ou à vous remettre
; et il espère y parvenir, si vous mettez du zèle à
le seconder.
Il vous conseille aussi de lui rendre, à
mesure, les Lettres que vous aurez reçues, afin de risquer moins
de vous compromettre.
Il finit par vous assurer que si vous voulez
lui donner votre confiance, il mettra ses soins à adoucir la persécution
qu'une mère trop cruelle fait éprouver à deux personnes,
dont l'une est déjà son meilleur ami et l'autre lui paraît
mériter l'intérêt le plus tendre.
Du Château de ..., ce 14 septembre 17**
LETTRE LXXIV
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Eh ! depuis quand, mon ami, vous effrayez-vous
si facilement ? ce Prévan est donc bien redoutable ? Mais voyez
combien je suis simple et modeste ! Je l'ai rencontré souvent, ce
superbe vainqueur ; à peine l'avais-je regardé ! Il ne fallait
pas moins que votre Lettre pour m'y faire faire attention. J'ai réparé
mon injustice hier. Il était à l'Opéra, presque vis-à-vis
de moi, et je m'en suis occupée. Il est joli au moins, mais très
joli ; des traits fins et délicats ! il doit gagner à être
vu de près. Et vous dites qu'il veut m'avoir ! assurément
il me fera honneur et plaisir. Sérieusement, j'en ai fantaisie,
et je vous confie ici que j'ai fait les premières démarches.
Je ne sais pas si elles réussiront. Voilà le fait.
Il était à deux pas de moi, à
la sortie de l'Opéra, et j'ai donné, très haut, rendez-vous
à la Marquise de *** pour souper le Vendredi chez la Maréchale.
C'est, je crois, la seule maison où je peux le rencontrer. Je ne
doute pas qu'il m'ait entendue. Si l'ingrat allait n'y pas venir ? Mais,
dites-moi donc, croyez- vous qu'il vienne ? Savez-vous que, s'il n'y vient
pas, j'aurai de l'humeur toute la soirée ? Vous voyez qu'il ne trouvera
pas tant de difficulté à nie suivre ; et ce qui vous étonnera
davantage, c'est qu'il en trouvera moins encore à me plaire. Il
veut, dit-il, crever six chevaux à me faire sa cour ! Oh ! je sauverai
la vie à ces chevaux-là. Je n'aurai jamais la patience d'attendre
si longtemps. Vous savez qu'il n'est pas dans mes principes de faire languir,
quand une fois je suis décidée, et je le suis pour lui.
Oh ! ça, convenez qu'il y a plaisir
à me parler raison ! Votre avis important n'a-t-il pas un grand
succès ? Mais que voulez-vous ! je végète depuis si
longtemps ! il y a plus de six semaines que je ne me suis pas permis une
gaieté. Celle-là se présente ; puis-je me la refuser
? le sujet n'en vaut-il pas la peine ? en est-il de plus agréable,
dans quelque sens que vous preniez ce mot ?
Vous-même, vous êtes forcé
de lui rendre justice ; vous faites plus que le louer, vous en êtes
jaloux. Eh bien ! je m'établis juge entre vous deux : mais d'abord,
il faut s'instruire, et c'est ce que je veux faire. Je serai juge intègre,
et vous serez pesés tous deux dans la même balance. Pour vous,
j'ai déjà vos mémoires, et votre affaire est parfaitement
instruite. N'est-il pas juste que je m'occupe à présent de
votre adversaire ? Allons, exécutez-vous de bonne grâce ;
et, pour commencer, apprenez-moi je vous prie, quelle est cette triple
aventure dont il est le héros. Vous m'en parlez, comme si je ne
connaissais autre chose, et je n'en sais pas le premier mot. Apparemment
elle se sera passée pendant mon voyage à Genève, et
votre jalousie vous aura empêché de me l'écrire. Réparez
cette faute au plus tôt ; songez que rien de ce qui l'intéresse
ne m'est étranger . Il me semble bien qu'on en parlait encore à
mon retour : mais j'étais occupée d'autre chose, et j'écoute
rarement en ce genre tout ce qui n'est pas du jour ou de la veille.
Quand ce que je vous demande vous contrarierait
un peu, n'est-ce pas le moindre prix que vous deviez aux soins que je me
suis donnés pour vous ? ne sont-ce pas eux qui vous ont rapproché
de votre Présidente, quand vos sottises vous en avaient éloigné
? n'est-ce pas encore moi qui ai remis entre vos mains de quoi vous venger
du zèle amer de Madame de Volanges ? Vous vous êtes plaint
si souvent du temps que vous perdiez à aller chercher vos aventures.
A présent vous les avez sous la main. L'amour, la haine, vous n'avez
qu'à choisir, tout couche sous le même toit ; et vous pouvez,
doublant, votre existence, caresser d'une main et frapper de l'autre.
C'est même encore à moi que vous
devez l'aventure de la Vicomtesse. J'en suis assez contente : mais, comme
vous dites, il faut qu'on en parle : car si l'occasion a pu vous engager,
comme je le conçois, à préférer pour le moment
le mystère à l'éclat, il faut convenir pourtant que
cette femme ne méritait pas un procédé si honnête.
J'ai d'ailleurs à m'en plaindre. Le
Chevalier de Belleroche la trouve plus jolie que je ne voudrais ; et par
beaucoup de raisons, je serai bien aise d'avoir un prétexte pour
rompre avec elle : or, il n'en est pas de plus commode, que d'avoir à
dire : On ne peut plus voir cette femme-là.
Adieu, Vicomte ; songez que, placé où
vous êtes, le temps est précieux : je vais employer le mien
à m'occuper du bonheur de Prévan.
Paris, ce 15 septembre l7**.
LETTRE LXXV
(Nota : Dans cette Lettre, Cécile
Volanges rend compte avec le plus grand détail de tout ce qui est
relatif à elle dans les événements que le Lecteur
a vus Lettre LIX et suivantes. On a cru devoir supprimer cette répétition.
Elle parle enfin du Vicomte de Valmont, et elle exprime ainsi :)
CECILE VOLANGES A SOPHIE CARNAY
Je t'assure que c'est un homme bien extraordinaire.
Maman en dit beaucoup de mal ; mais le Chevalier Danceny en dit beaucoup
de bien, et je crois que c'est lui qui a raison. Je n'ai jamais vu d'homme
aussi adroit. Quand il m'a rendu la Lettre de Danceny, c'était au
milieu de tout le monde, et personne n'en a rien vu ; il est vrai que j'ai
eu bien peur parce que je n'étais prévenue de rien : mais
à présent je m'y attendrai. J'ai déjà fort
bien compris comment il voulait que je fisse pour lui remettre ma Réponse.
Il est bien facile de s'entendre avec lui, car il a un regard qui dit tout
ce qu'il veut. Je ne sais pas comment il fait : il me disait dans le billet
dont je t'ai parlé qu'il n'aurait pas l'air de s'occuper de moi
devant Maman : en effet, on dirait toujours qu'il n'y songe pas ; et pourtant
toutes les fois que je cherche ses yeux, je suis sûre de les rencontrer
tout de suite.
Il y a ici une bonne amie de Maman, que je
ne connaissais pas, qui a aussi l'air de ne guère aimer M. de Valmont,
quoiqu'il ait bien des attentions pour elle. J'ai peur qu'il ne s'ennuie
bientôt de la vie qu'on mène ici, et qu'il s'en retourne à
Paris ; cela serait bien fâcheux. Il faut qu'il ait bien bon coeur
d'être venu exprès pour rendre service à son ami et
à moi ! Je voudrais bien lui en témoigner ma reconnaissance,
mais je ne sais comment faire pour lui parler ; et quand j'en trouverais
l'occasion, je serais si honteuse, que je ne saurais peut-être que
lui dire.
Il n'y a que Madame de Merteuil avec qui je
parle librement, quand je parle de mon amour. Peut-être même
qu'avec toi, à qui je dis tout, si c'était en causant, je
serais embarrassée. Avec Danceny lui-même, j'ai souvent senti,
comme malgré moi, une certaine crainte qui m'empêchait de
lui dire tout ce que je pensais. Je me le reproche bien à présent,
et je donnerais tout au monde pour trouver le moment de lui dire une fois,
une seule fois, combien je l'aime. M. de Valmont lui a promis que, si je
me laissais conduire, il nous procurerait l'occasion de nous revoir. Je
ferai bien assez ce qu'il voudra ; mais je ne peux pas concevoir que cela
soit possible.
Adieu, ma bonne amie, je n'ai plus de place
[Mademoiselle de Volanges ayant, peu de temps après, changé
de confidente, comme on le verra par la suite de ces Lettres, on ne trouvera
plus dans ce Recueil aucune de celles qu'elle a continué d'écrire
à son amie du Couvent, elles n'apprendraient rien au Lecteur].
Du Château de ..., ce 14 septembre 17**
LETTRE LXXVI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Ou votre Lettre est un persiflage, que je n'ai
pas compris ; ou vous étiez, en me l'écrivant, dans un délire
très dangereux. Si je vous connaissais moins, ma belle amie, je
serais vraiment très effrayé ; et quoi que vous en puissiez
dire, je ne m'effraierais pas trop facilement.
J'ai beau vous lire et vous relire, je n'en
suis pas plus avancé ; car, de prendre votre Lettre dans le sens
naturel qu'elle présente, il n'y a pas moyen. Qu'avez- vous donc
voulu dire ?
Est-ce seulement qu'il était inutile
de se donner tant de soins contre un ennemi si peu redoutable ? mais, dans
ce cas, vous pourriez avoir tort. Prévan est réellement aimable
; il l'est plus que vous ne le croyez ; il a surtout le talent très
utile d'occuper beaucoup de son amour, par l'adresse qu'il a d'en parler
dans le cercle, et devant tout le monde, en se servant de la première
conversation qu'il trouve. Il est peu de femmes qui se sauvent alors du
piège d'y répondre, parce que toutes ayant des prétentions
à la finesse, aucune ne veut perdre l'occasion d'en montrer. Or,
vous savez assez que femme qui consent à parler d'amour, finit bientôt
par en prendre, ou au moins par se conduire comme si elle en avait. Il
gagne encore à cette méthode, qu'il a réellement perfectionnée,
d'appeler souvent les femmes elles-mêmes en témoignage de
leur défaite ; et cela, je vous en parle pour l'avoir vu.
Je n'étais dans le secret que de la
seconde main ; car jamais je n'ai été lié avec Prévan
: mais enfin nous y étions six : et la Comtesse de P***, tout en
se croyant bien fine, et ayant l'air en effet, pour tout ce qui n'était
pas instruit, de tenir une conversation générale, nous raconta
dans le plus grand détail, et comme quoi elle s'était rendue
à Prévan, et tout ce qui s'était passé entre
eux. Elle faisait ce récit avec une telle sécurité,
qu'elle ne fut pas même troublée par un fou rire qui nous
prit à tous six en même temps ; et je me souviendrai toujours
qu'un de nous ayant voulu, pour s'excuser, feindre de douter de ce qu'elle
disait, ou plutôt de ce qu'elle avait l'air de dire, elle répondit
gravement qu'à coup sûr nous n'étions aucun aussi bien
instruits qu'elle ; et elle ne craignit pas même de s'adresser à
Prévan, pour lui demander si elle s'était trompée
d'un mot.
J'ai donc pu croire cet homme dangereux pour
tout le monde : mais pour vous, Marquise, ne suffisait-il pas qu'il fût
joli, très joli , comme vous le dites vous-même ? ou qu'il
vous fît une de ces attaques, que vous vous plaisez quelquefois à
récompenser, sans autre motif que de les trouver bien faites ? ou
que vous eussiez trouvé plaisant de vous rendre par une raison quelconque
? ou que sais-je ? puis-je deviner les mille caprices qui gouvernent la
tête d'une femme, et par qui seuls vous tenez encore à votre
sexe ? A présent que vous êtes avertie du danger, je ne doute
pas que vous ne vous en sauviez facilement : mais pourtant fallait-il vous
avertir. Je reviens donc à mon texte ; qu'avez-vous voulu dire ?
Si ce n'est qu'un persiflage sur Prévan,
outre qu'il est bien long, ce n'était pas vis-à-vis de moi
qu'il était utile ; c'est dans le monde qu'il faut lui donner quelque
bon ridicule, et je vous renouvelle ma prière à ce sujet.
Ah ! je crois tenir le mot de l'énigme
! votre Lettre est une prophétie, non de ce que vous ferez, mais
de ce qu'il vous croira prête à faire au moment de la chute
que vous lui préparez. J'approuve assez ce projet ; il exige pourtant
de grands ménagements. Vous savez comme moi que, pour l'effet public,
avoir un homme ou recevoir ses soins, est absolument la même chose,
à moins que cet homme ne soit un sot ; et Prévan ne l'est
pas, à beaucoup près. S'il peut gagner seulement une apparence,
il se vantera, et tout sera dit. Les sots y croiront, les méchants
auront l'air d'y croire : quelles seront vos ressources ? Tenez, j'ai peur.
Ce n'est pas que je doute de votre adresse : mais ce sont les bons nageurs
qui se noient.
Je ne me crois pas plus bête qu'un autre
; des moyens de déshonorer une femme, j'en ai trouvé cent,
j'en ai trouvé mille : mais quand je me suis occupé de chercher
comment elle pourrait s'en sauver, je n'en ai jamais vu la possibilité.
Vous-même, ma belle amie, dont la conduite est un chef-d'oeuvre,
cent fois j'ai cru vous voir plus de bonheur que de bien joué.
Mais après tout, je cherche peut-être
une raison à ce qui n'en a point. J'admire comment, depuis une heure,
je traite sérieusement ce qui n'est, à coup sûr, qu'une
plaisanterie de votre part. Vous allez vous moquer de moi ! Hé bien
! soit ; mais dépêchez-vous, et parlons d'autre chose. D'autre
chose ! je me trompe, c'est toujours de la même ; toujours des femmes
à avoir ou à perdre, et souvent tous les deux.
J'ai ici, comme vous l'avez fort bien remarqué,
de quoi m'exercer dans les deux genres, mais non pas avec la même
facilité. Je prévois que la vengeance ira plus vite que l'amour.
La petite Volanges est rendue, j'en réponds ; elle ne dépend
plus que de l'occasion, et je me charge de la faire naître. Mais
il n'en est pas de même de Madame de Tourvel : cette femme est désolante,
je ne la conçois pas ; j'ai cent preuves de son amour, mais j'en
ai mille de sa résistance ; et en vérité, je crains
qu'elle ne m'échappe.
Le premier effet qu'avait produit mon retour
me faisait espérer davantage. Vous devinez que je voulais en juger
par moi-même ; et pour m'assurer de voir les premiers mouvements,
je ne m'étais fait précéder par personne, et j'avais
calculé ma route pour arriver pendant qu'on serait à table.
En effet, je tombai des nues, comme une Divinité d'Opéra
qui vient faire un dénouement.
Ayant fait assez de bruit en entrant pour fixer
les regards sur moi, je pus voir du même coup d'oeil la joie de ma
vieille tante, le dépit de Madame de Volanges, et le plaisir décontenancé
de sa fille. Ma Belle, par la place qu'elle occupait, tournait le dos à
la porte. Occupée dans ce moment à couper quelque chose,
elle ne tourna seulement pas la tête : mais j'adressai la parole
à Madame de Rosemonde ; et au premier mot, la sensible Dévote
ayant reconnu ma voix, il lui échappa un cri dans lequel je crus
reconnaître plus d'amour que de surprise et d'effroi. Je m'étais
alors assez avancé pour voir sa figure : le tumulte de son âme,
le combat de ses idées et de ses sentiments, s'y peignirent de vingt
façons différentes. Je me mis à table à côté
d'elle ; elle ne savait exactement rien de ce qu'elle faisait ni de ce
qu'elle disait. Elle essaya de continuer de manger ; il n'y eut pas moyen
: enfin, moins d'un quart d'heure après, son embarras et son plaisir
devenant plus forts qu'elle, elle n'imagina rien de mieux que de demander
permission de sortir de table, et elle se sauva dans le parc, sous le prétexte
d'avoir besoin de prendre l'air. Madame de Volanges voulut l'accompagner
; la tendre Prude ne le permit pas : trop heureuse, sans doute, de trouver
un prétexte pour être seule, et se livrer sans contrainte
à la douce émotion de son coeur.
J'abrégeai le dîner le plus qu'il
me fut possible. A peine avait-on servi le dessert, que l'infernale Volanges,
pressée apparemment du besoin de me nuire, se leva de sa place pour
aller trouver la charmante malade : mais j'avais prévu ce projet,
et je le traversai. Je feignis donc de prendre ce mouvement particulier
pour le mouvement général ; et m'étant levé
en même temps, la petite Volanges et le Curé du lieu se laissèrent
entraîner par ce double exemple ; en sorte que Madame de Rosemonde
se trouva seule à table avec le vieux Commandeur de T. , et tous
deux prirent aussi le parti d'en sortir. Nous allâmes donc tous rejoindre
ma Belle, que nous trouvâmes dans le bosquet près du Château
; et comme elle avait besoin de solitude et non de promenade, elle aima
autant revenir avec nous, que nous faire rester avec elle.
Dès que je fus assuré que Madame
de Volanges n'aurait pas l'occasion de lui parler seule, je songeai à
exécuter vos ordres, et je m'occupai des intérêts de
votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez
moi, et j'entrai aussi chez les autres, pour reconnaître le terrain
; je fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite ;
et après ce premier bienfait, j'écrivis un mot pour l'en
instruire et lui demander sa confiance ; je joignis mon billet à
la Lettre de Danceny. Je revins au salon. J'y trouvai ma Belle établie
sur une chaise longue dans un abandon délicieux.
Ce spectacle, en éveillant mes désirs,
anima mes regards ; je sentis qu'ils devaient être tendres et pressants,
et je me plaçai de manière à pouvoir en faire usage.
Leur premier effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la
céleste Prude. Je considérai quelque temps cette figure angélique
; puis, parcourant toute sa personne je m'amusais à deviner les
contours et les formes à travers un vêtement léger,
mais toujours importun. Après être descendu de la tête
aux pieds, je remontais des pieds à la tête. Ma belle amie,
le doux regard était fixé sur moi ; sur-le-champ il se baissa
de nouveau, mais voulant en favoriser le retour, je détournai mes
yeux. Alors s'établit entre nous cette convention tacite, premier
traité de l'amour timide, qui, pour satisfaire le besoin mutuel
de se voir, permet aux regards de se succéder en attendant qu'ils
se confondent.
Persuadé que ce nouveau plaisir occupait
ma Belle tout entière, je me chargeai de veiller à notre
commune sûreté : mais après m'être assuré
qu'une conversation assez vive nous sauvait des remarques du cercle, je
tâchai d'obtenir de ses yeux qu'ils parlassent franchement leur langage.
Pour cela je surpris d'abord quelques regards ; mais avec tant de réserve,
que la modestie n'en pouvait être alarmée ; et pour mettre
la timide personne plus à son aise, je paraissais moi-même
aussi embarrassé qu'elle. Peu à peu nos yeux, accoutumés
à se rencontrer, se fixèrent plus longtemps ; enfin ils ne
se quittèrent plus, et j'aperçus dans les siens cette douce
langueur, signal heureux de l'amour et du désir ; mais ce ne fut
qu'un moment ; et bientôt revenue à elle-même, elle
changea, non sans quelque honte, son maintien et son regard.
Ne voulant pas qu'elle pût douter que
j'eusse remarqué ses divers mouvements, je me levai avec vivacité,
en lui demandant, avec l'air de l'effroi, si elle se trouvait mal. Aussitôt
tout le monde vint l'entourer. Je les laissai tous passer devant moi ;
et comme la petite Volanges, qui travaillait à la tapisserie auprès
d'une fenêtre, eut besoin de quelque temps pour quitter son métier,
je saisis ce moment pour lui remettre la Lettre de Danceny.
J'étais un peu loin d'elle ; je jetai
l'Epître sur ses genoux. Elle ne savait en vérité qu'en
faire. Vous auriez trop ri de son air de surprise et d'embarras ; pourtant,
je ne riais point, car je craignais que tant de gaucherie ne nous trahît.
Mais un coup d'oeil et un geste fortement prononcés lui firent enfin
comprendre qu'il fallait mettre le paquet dans sa poche.
Le reste de la journée n'eut rien d'intéressant.
Ce qui s'est passé depuis amènera peut-être des événements
dont vous serez contente, au moins pour ce qui regarde votre pupille ;
mais il vaut mieux employer son temps à exécuter ses projets
qu'à les raconter. Voilà d'ailleurs la huitième page
que j'écris, et j'en suis fatigué ; ainsi, adieu.
Vous vous doutez bien, sans que je vous le
dise, que la petite a répondu à Danceny [Cette Lettre ne
s'est pas retrouvée]. J'ai eu aussi une Réponse de ma Belle,
à qui j'avais écrit le lendemain de mon arrivée. Je
vous envoie les deux Lettres. Vous les lirez ou vous ne les lirez pas :
car ce perpétuel rabâchage, qui déjà ne m'amuse
pas trop, doit être bien insipide, pour toute personne désintéressée.
Encore une fois, adieu. Je vous aime toujours
beaucoup ; mais je vous en prie, si vous me reparlez de Prévan,
faites en sorte que je vous entende.
Du Château de ..., ce 17 septembre 17**
LETTRE LXXVII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
D'où peut venir, Madame, le soin cruel
que vous mettez à me fuir ? comment se peut-il que l'empressement
le plus tendre de ma part n'obtienne de la vôtre que des procédés
qu'on se permettrait à peine envers l'homme dont on aurait le plus
à se plaindre ? Quoi ! l'amour me ramène à vos pieds
; et quand un heureux hasard me place à côté de vous,
vous aimez mieux feindre une indisposition, alarmer vos amis, que de consentir
à rester près de moi ! Combien de fois hier n'avez-vous pas
détourné vos yeux pour me priver de la faveur d'un regard
? et si un seul instant j'ai pu y voir moins de sévérité,
ce moment a été si court qu'il semble que vous ayez voulu
moins m'en faire jouir que me faire sentir ce que je perdais à en
être privé.
Ce n'est là, j'ose le dire, ni le traitement
que mérite l'amour, ni celui que peut se permettre l'amitié
; et toutefois, de ces deux sentiments, vous savez si l'un m'anime, et
j'étais, ce me semble, autorisé à croire que vous
ne vous refusiez pas à l'autre. Cette amitié précieuse,
dont sans doute vous m'avez cru digne, puisque vous avez bien voulu me
l'offrir, qu'ai-je donc fait pour l'avoir perdue depuis ? me serais-je
nui par ma confiance, et me puniriez-vous de ma franchise ? ne craignez-vous
pas au moins d'abuser de l'une et de l'autre ? En effet, n'est-ce pas dans
le sein de mon amie, que j'ai déposé le secret de mon coeur
? n'est-ce pas vis-à-vis d'elle seule, que j'ai pu me croire obligé
de refuser des conditions qu'il me suffisait d'accepter, pour me donner
la facilité de ne les pas tenir, et peut-être celle d'en abuser
utilement ? Voudriez-vous enfin, par une rigueur si peu méritée,
me forcer à croire qu'il n'eût fallu que vous tromper pour
obtenir plus d'indulgence ?
Je ne me repens point d'une conduite que je
vous devais, que je me devais à moi-même ; mais par quelle
fatalité, chaque action louable devient-elle pour moi le signal
d'un malheur nouveau ?
C'est après avoir donné lieu
au seul éloge que vous ayez encore daigné faire de ma conduite,
que j'ai eu, pour la première fois, à gémir du malheur
de vous avoir déplu. C'est après vous avoir prouvé
ma soumission parfaite, en me privant du bonheur de vous voir, uniquement
pour rassurer votre délicatesse, que vous avez voulu rompre toute
correspondance avec moi, m'ôter ce faible dédommagement d'un
sacrifice que vous aviez exigé, et me ravir jusqu'à l'amour
qui seul avait pu vous en donner le droit. C'est enfin après vous
avoir parlé avec une sincérité que l'intérêt
même de cet amour n'a pu affaiblir, que vous me fuyez aujourd'hui
comme un séducteur dangereux, dont vous auriez reconnu la perfidie.
Ne vous lasserez-vous donc jamais d'être
injuste ? Apprenez-moi du moins quels nouveaux torts ont pu vous porter
à tant de sévérité, et ne refusez pas de me
dicter les ordres que vous voulez que je suive ; quand je m'engage à
les exécuter, est-ce trop prétendre que de demander à
les connaître ?
De ..., ce 15 septembre 17**
LETTRE LXXVIII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Vous paraissez, Monsieur, surpris de ma conduite,
et peu s'en faut même que vous ne m'en demandiez compte, comme ayant
le droit de la blâmer. J'avoue que je me serais crue plus autorisée
que vous à m'étonner et à me plaindre ; mais depuis
le refus contenu dans votre dernière réponse, j'ai pris le
parti de me renfermer dans une indifférence qui ne laisse plus lieu
aux remarques ni aux reproches. Cependant, comme vous me demandez des éclaircissements,
et que, grâces au Ciel, je ne sens rien en moi qui puisse m'empêcher
de vous les donner, je veux bien entrer encore une fois en explication
avec vous.
Qui lirait vos Lettres me croirait injuste
ou bizarre. Je crois mériter que personne n'ait cette idée
de moi ; il me semble surtout que vous étiez moins qu'un autre dans
le cas de la prendre. Sans doute, vous avez senti qu'en nécessitant
ma justification vous me forciez à rappeler tout ce qui s'est passé
entre nous. Apparemment vous avez cru n'avoir qu'à gagner à
cet examen : comme, de mon côté, je ne crois pas avoir à
y perdre, au moins à vos yeux, je ne crains pas de m'y livrer. Peut-être
est-ce, en effet, le seul moyen de connaître qui de nous deux a le
droit de se plaindre de l'autre.
A compter, Monsieur, du jour de votre arrivée
dans ce Château, vous avouerez, je crois, qu'au moins votre réputation
m'autorisait à user de quelque réserve avec vous, et que
j'aurais pu, sans craindre d'être taxée d'un excès
de pruderie, m'en tenir aux seules expressions de la politesse la plus
froide. Vous-même m'eussiez traitée avec indulgence, et vous
eussiez trouvé simple qu'une femme aussi peu formée n'eût
pas même le mérite nécessaire pour apprécier
le vôtre. C'était sûrement là le parti de la
prudence ; et il m'eût d'autant moins coûté à
suivre, que je ne vous cacherai pas que, quand Madame de Rosemonde vint
me faire part de votre arrivée, j'eus besoin de me rappeler mon
amitié pour elle, et celle qu'elle a pour vous, pour ne pas lui
laisser voir combien cette nouvelle me contrariait.
Je conviens volontiers que vous vous êtes
montré d'abord sous un aspect plus favorable que je ne l'avais imaginé
; mais vous conviendrez à votre tour qu'il a bien peu duré,
et que vous vous êtes bientôt lassé d'une contrainte,
dont apparemment vous ne vous êtes pas cru suffisamment dédommagé
par l'idée avantageuse qu'elle m'avait fait prendre de vous.
C'est alors qu'abusant de ma bonne foi, de
ma sécurité, vous n'avez pas craint de m'entretenir d'un
sentiment dont vous ne pouviez pas douter que je ne me trouvasse offensée
; et moi, tandis que vous ne vous occupiez qu'à aggraver vos torts
en les multipliant, je cherchais un motif pour les oublier, en vous offrant
l'occasion de les réparer, au moins en partie. Ma demande était
si juste que vous-même ne crûtes pas devoir vous y refuser
: mais vous faisant un droit de mon indulgence, vous en profitâtes
pour me demander une permission, que, sans doute, je n'aurais pas dû
accorder, et que pourtant vous avez obtenue. Des conditions qui y furent
mises, vous n'en avez tenu aucune ; et votre correspondance a été
telle, que chacune de vos Lettres me faisait un devoir de ne plus vous
répondre. C'est dans le moment même où votre obstination
me forçait à vous éloigner de moi que, par une condescendance
peut-être blâmable, j'ai tenté le seul moyen qui pouvait
me permettre de vous en rapprocher : mais de quel prix est à vos
yeux un sentiment honnête ? Vous méprisez l'amitié
; et dans votre folle ivresse, comptant pour rien les malheurs et la honte,
vous ne cherchez que des plaisirs et des victimes.
Aussi léger dans vos démarches
qu'inconséquent dans vos reproches, vous oubliez vos promesses,
ou plutôt vous vous faites un jeu de les violer, et après
avoir consenti à vous éloigner de moi, vous revenez ici sans
y être rappelé ; sans égard pour mes prières,
pour mes raisons, sans avoir même l'attention de m'en prévenir,
vous n'avez pas craint de m'exposer à une surprise dont l'effet,
quoique bien simple assurément, aurait pu être interprété
défavorablement pour moi, par les personnes qui nous entouraient.
Ce moment d'embarras que vous aviez fait naître, loin de chercher
à en distraire, ou à le dissiper, vous avez paru mettre tous
vos soins à l'augmenter encore. A table, vous choisissez précisément
votre place à côté de la mienne : une légère
indisposition me force d'en sortir avant les autres ; et au lieu de respecter
ma solitude, vous engagez tout le monde à venir la troubler. Rentrée
au salon, si je fais un pas, je vous trouve à côté
de moi ; si je dis une parole, c'est toujours vous qui me répondez.
Le mot le plus indifférent vous sert de prétexte pour ramener
une conversation que je ne voulais pas entendre, qui pouvait même
me compromettre : car enfin, Monsieur, quelque adresse que vous y mettiez,
ce que je comprends, je crois que les autres peuvent aussi le comprendre.
Forcée ainsi par vous à l'immobilité
et au silence, vous n'en continuez pas moins de me poursuivre ; je ne puis
lever les yeux sans rencontrer les vôtres. Je suis sans cesse obligée
de détourner mes regards ; et par une inconséquence bien
incompréhensible, vous fixez sur moi ceux du cercle, dans un moment
où j'aurais voulu pouvoir même me dérober aux miens.
Et vous vous plaignez de mes procédés
! et vous vous étonnez de mon empressement à vous fuir !
Ah ! blâmez-moi plutôt de mon indulgence, étonnez-vous
que je ne sois pas partie au moment de votre arrivée. Je l'aurais
dû peut-être, et vous me forcerez à ce parti violent
mais nécessaire, si vous ne cessez enfin des poursuites offensantes.
Non, je n'oublie point, je n'oublierai jamais ce que je me dois, ce que
je dois à des noeuds que j'ai formés, que je respecte et
que je chéris ; et je vous prie de croire que, si jamais je me trouvais
réduite à ce choix malheureux de les sacrifier ou de me sacrifier
moi-même, je ne balancerais pas un instant. Adieu, Monsieur.
De ..., ce 16 septembre l7**.
LETTRE LXXIX
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Je comptais aller à la chasse ce matin
: mais il fait un temps détestable. Je n'ai pour toute lecture qu'un
Roman nouveau, qui ennuierait même une Pensionnaire. On déjeunera
au plus tôt dans deux heures : ainsi malgré ma longue Lettre
d'hier, je vais encore causer avec vous. Je suis bien sûr de ne pas
vous ennuyer, car je vous parlerai du très joli Prévan .
Comment n'avez-vous pas su sa fameuse aventure,
celle qui a séparé les inséparables . Je parie que
vous vous la rappellerez au premier mot. La voici pourtant, puisque vous
la désirez.
Vous vous souvenez que tout Paris s'étonnait
que trois femmes, toutes trois jolies, ayant toutes trois les mêmes
talents, et pouvant avoir les mêmes prétentions, restassent
intimement liées entre elles depuis le moment de leur entrée
dans le monde. On crut d'abord en trouver la raison dans leur extrême
timidité : mais bientôt, entourées d'une cour nombreuse
dont elles partageaient les hommages, et éclairées sur leur
valeur par l'empressement et les soins dont elles étaient l'objet,
leur union n'en devint pourtant que plus forte ; et l'on eût dit
que le triomphe de l'une était toujours celui des deux autres. On
espérait au moins que le moment de l'amour amènerait quelque
rivalité. Nos agréables se disputaient l'honneur d'être
la pomme de discorde ; et moi-même, je me serais mis alors sur les
rangs, si la grande faveur où la Comtesse de ... s'éleva
dans ce même temps, m'eût permis de lui être infidèle
avant d'avoir obtenu l'agrément que je demandais.
Cependant nos trois Beautés, dans le
même carnaval, firent leur choix comme de concert ; et loin qu'il
excitât les orages qu'on s'en était promis, il ne fit que
rendre leur amitié plus intéressante, par le charme des confidences.
La foule des prétendants malheureux
se joignit alors à celle des femmes jalouses, et la scandaleuse
constance fut soumise à la censure publique. Les uns prétendaient
que dans cette société des inséparables (ainsi la
nommait-on alors), la foi fondamentale était la communauté
de biens, et que l'amour même y était soumis ; d'autres assuraient
que les trois Amants, exempts de rivaux, ne l'étaient pas de rivales
: on alla même jusqu'à dire qu'ils n'avaient été
admis que par décence, et n'avaient obtenu qu'un titre sans fonction.
Ces bruits, vrais ou faux, n'eurent pas l'effet
qu'on s'en était promis. Les trois couples, au contraire, sentirent
qu'ils étaient perdus s'ils se séparaient dans ce moment
; ils prirent le parti de faire tête à l'orage. Le public,
qui se lasse de tout, se lassa bientôt d'une satire infructueuse.
Emporté par sa légèreté naturelle, il s'occupa
d'autres objets : puis, revenant à celui-ci avec son inconséquence
ordinaire, il changea la critique en éloge. Comme ici tout est de
mode, l'enthousiasme gagna ; il devenait un vrai délire, lorsque
Prévan entreprit de vérifier ces prodiges, et de fixer sur
eux l'opinion publique et la sienne.
Il rechercha donc ces modèles de perfection.
Admis facilement dans leur société, il en tira un favorable
augure. Il savait assez que les gens heureux ne sont pas d'un accès
si facile. Il vit bientôt, en effet, que ce bonheur si vanté
était, comme celui des Rois, plus envié que désirable.
Il remarqua que, parmi ces prétendus inséparables, on commençait
à rechercher les plaisirs du dehors, qu'on s'y occupait même
de distraction ; et il en conclut que les liens d'amour ou d'amitié
étaient déjà relâchés ou rompus, et que
ceux de l'amour- propre et de l'habitude conservaient seuls quelque force.
Cependant les femmes, que le besoin rassemblait,
conservaient entre elles l'apparence de la même intimité :
mais les hommes, plus libres dans leurs démarches, retrouvaient
des devoirs à remplir ou des affaires à suivre ; ils s'en
plaignaient encore, mais ne s'en dispensaient plus, et rarement les soirées
étaient complètes.
Cette conduite de leur part fut profitable
à l'assidu Prévan, qui, placé naturellement auprès
de la délaissée du jour, trouvait à offrir alternativement,
et selon les circonstances, le même hommage aux trois amies. Il sentit
facilement que faire un choix entre elles, c'était se perdre ; que
la fausse honte de se trouver la première infidèle effaroucherait
la préférée ; que la vanité blessée
des deux autres les rendrait ennemies du nouvel Amant, et qu'elles ne manqueraient
pas de déployer contre lui la sévérité des
grands principes ; enfin, que la jalousie ramènerait à coup
sûr les soins d'un rival qui pouvait être encore à craindre.
Tout fût devenu obstacle ; tout devenait facile dans son triple projet
; chaque femme était indulgente, parce qu'elle y était intéressée,
chaque homme, parce qu'il croyait ne pas l'être.
Prévan, qui n'avait alors qu'une seule
femme à sacrifier, fut assez heureux pour qu'elle prît de
la célébrité. Sa qualité d'étrangère
et l'hommage d'un grand Prince assez adroitement, refusé avaient
fixé sur elle l'attention de la Cour et de la Ville ; son Amant
en partageait l'honneur, et en profita auprès de ses nouvelles Maîtresses.
La seule difficulté était de mener de front ces trois intrigues,
dont la marche devait forcément se régler sur la plus tardive
; en effet, je tiens d'un de ses confidents que sa plus grande peine fut
d'en arrêter une, qui se trouva prête à éclore
près de quinze jours avant les autres.
Enfin le grand jour arrive. Prévan,
qui avait obtenu les trois aveux, se trouvait déjà maître
des démarches, et les régla comme vous allez voir. Des trois
maris, l'un était absent, l'autre partait le lendemain au point
du jour, le troisième était à la Ville. Les inséparables
amies devaient souper chez la veuve future ; mais le nouveau Maître
n'avait pas permis que les anciens Serviteurs y fussent invités.
Le matin même de ce jour, il fait trois lots des Lettres de sa Belle,
il accompagne l'un du portrait qu'il avait reçu d'elle le second
d'un chiffre amoureux qu'elle-même avait peint, le troisième
d'une boucle de ses cheveux ; chacune reçut pour complet ce tiers
de sacrifice, et consentit, en échange, à envoyer à
l'Amant disgracié une Lettre éclatante de rupture.
C'était beaucoup ; ce n'était
pas assez. Celle dont le mari était à la Ville ne pouvait
disposer que de la journée ; il fut convenu qu'une feinte indisposition
le dispenserait d'aller souper chez son amie, et que la soirée serait
toute à Prévan : la nuit fut accordée par celle dont
le mari fut absent et le point du jour, moment du départ du troisième
époux, fut marqué par la dernière, pour l'heure du
Berger.
Prévan qui ne néglige rien, court
ensuite chez la belle étrangère, y porte et y fait naître
l'humeur dont il avait besoin, et n'en sort qu'après avoir établi
une querelle qui lui assure vingt-quatre heures de liberté. Ses
dispositions ainsi faites, il rentra chez lui, comptant prendre quelque
repos ; d'autres affaires l'y attendaient.
Les Lettres de rupture avaient été
un coup de lumière pour les Amants disgraciés : chacun d'eux
ne pouvait douter qu'il n'eût été sacrifié à
Prévan ; et le dépit d'avoir été joué,
se joignant à l'humeur que donne presque toujours la petite humiliation
d'être quitté, tous trois, sans se communiquer, mais comme
de concert, avaient résolu d'en avoir raison, et pris le parti de
la demander à leur fortuné rival.
Celui-ci trouva donc chez lui les trois cartels
; il les accepta loyalement : mais ne voulant perdre ni les plaisirs, ni
l'éclat de cette aventure, il fixa les rendez- vous au lendemain
matin, et les assigna tous les trois au même lieu et à la
même heure. Ce fut à une des portes du bois de Boulogne.
Le soir venu, il courut sa triple carrière
avec un succès égal ; au moins s'est-il vanté depuis
que chacune de ses nouvelles Maîtresses avait reçu trois fois
le gage et le serment de son amour. Ici, comme vous le jugez bien, les
preuves manquent à l'histoire ; tout ce que peut faire l'Historien
impartial, c'est de faire remarquer au Lecteur incrédule que la
vanité et l'imagination exaltées peuvent enfanter des prodiges,
et de plus, que la matinée qui devait suivre une si brillante nuit,
paraissait devoir dispenser de ménagement pour l'avenir. Quoi qu'il
en soit, les faits suivants ont plus de certitude.
Prévan se rendit exactement au rendez-vous
qu'il avait indiqué ; il y trouva ses trois rivaux, un peu surpris
de leur rencontre, et peut-être chacun d'eux déjà consolé
en partie, en se voyant des compagnons d'infortune. Il les aborda d'un
air affable et cavalier, et leur tint ce discours, qu'on m'a rendu fidèlement
:
<<Messieurs, leur dit-il, en vous trouvant
rassemblés ici, vous avez deviné sans doute que vous aviez
tous trois le même sujet de plainte contre moi. Je suis prêt
à vous rendre raison. Que le sort décide, entre vous, qui
des trois tentera le premier une vengeance à laquelle vous avez
tous un droit égal. Je n'ai amené ici ni second, ni témoins.
Je n'en ai point pris pour l'offense ; je n'en demande point pour la réparation.>>
Puis cédant à son caractère joueur : <<Je sais,
ajouta-t-il, qu'on gagne rarement le sept et le va ; mais quel que soit
le sort qui m'attend, on a toujours assez vécu, quand on a eu le
temps d'acquérir l'amour des femmes et l'estime des hommes.>>
Pendant que ses adversaires étonnés
se regardaient en silence, et que leur délicatesse calculait peut-être
que ce triple combat ne laissait pas la partie égale, Prévan
reprit la parole : <<Je ne vous cache pas, continua-t-il donc, que
la nuit que je viens de passer m'a cruellement fatigué. Il serait
généreux à vous de me permettre de réparer
mes forces. J'ai donné mes ordres pour qu'on tînt ici un déjeuner
prêt ; faites-moi l'honneur de l'accepter. Déjeunons ensemble,
et surtout déjeunons gaiement. On peut se battre pour de semblables
bagatelles ; mais elles ne doivent pas, je crois, altérer notre
humeur.>>
Le déjeuner fut accepté. Jamais,
dit-on, Prévan ne fut plus aimable. Il eut l'adresse de n'humilier
aucun de ses rivaux ; de leur persuader que tous eussent eu facilement
les mêmes succès, et surtout de les faire convenir qu'ils
n'en eussent pas plus que lui laissé échapper l'occasion.
Ces faits une fois avoués, tout s'arrangeait de soi-même.
Aussi le déjeuner n'était-il pas fini, qu'on y avait déjà
répété dix fois que de pareilles femmes ne méritaient
pas que d'honnêtes gens se battissent pour elles. Cette idée
amena la cordialité ; le vin la fortifia ; si bien que peu de moments
après, ce ne fut pas assez de n'avoir plus de rancune, on se jura
amitié sans réserve.
Prévan, qui sans doute aimait bien autant
ce dénouement que l'autre, ne voulait pourtant y rien perdre de
sa célébrité. En conséquence, pliant adroitement
ses projets aux circonstances : <<En effet, dit-il aux trois offensés,
ce n'est pas de moi, mais de vos infidèles Maîtresses que
vous avez à vous venger. Je vous en offre l'occasion. Déjà
je ressens, comme vous-mêmes, une injure que bien tôt je partagerai
: car si chacun de vous n'a pu parvenir à en fixer une seule, puis-je
espérer de les fixer toutes trois ? Votre querelle devient la mienne.
Acceptez pour ce soir un souper dans ma petite maison, et j'espère
ne pas différer plus long temps votre vengeance.>> On voulut le
faire expliquer : mais lui, avec ce ton de supériorité que
la circonstance l'autorisait à prendre : <<Messieurs, répondit-il,
je crois vous avoir prouvé que j'avais quelque esprit de conduite
; reposez-vous sur moi.>> Tous consentirent ; et après avoir embrassé
leur nouvel ami, ils se séparèrent jusqu'au soir, en attendant
l'effet de ses promesses.
Celui-ci, sans perdre de temps, retourne à
Paris, et va, suivant l'usage, visiter ses nouvelles conquêtes. Il
obtint de toutes trois qu'elles viendraient le soir même souper en
tête-à-tête à sa petite maison. Deux d'entre
elles firent bien quelques difficultés, mais que reste-t-il à
refuser le lendemain ? Il donna le rendez-vous à une heure de distance,
temps nécessaire à ses projets. Après ces préparatifs,
il se retira, fit avertir les trois conjurés, et tous quatre allèrent
gaiement attendre leurs victimes.
On entend arriver la première. Prévan
se présente seul, la reçoit avec l'air de l'empressement,
la conduit jusque dans le sanctuaire dont elle se croyait la Divinité
; puis, disparaissant sur un léger prétexte, il se fait remplacer
aussitôt par l'Amant outragé.
Vous jugez que la confusion d'une femme qui
n'a point encore l'usage des aventures rendait, en ce moment, le triomphe
bien facile : tout reproche qui ne fut pas fait fut compté pour
une grâce ; et l'esclave fugitive, livrée de nouveau à
son ancien maître, fut trop heureuse de pouvoir espérer son
pardon, en reprenant sa première chaîne. Le traité
de paix se ratifia dans un lieu plus solitaire, et la scène, restée
vide, fut alternativement remplie par les autres Acteurs, à peu
près de la même manière, et surtout avec le même
dénouement.
Chacune des femmes pourtant se croyait encore
seule en jeu. Leur étonnement et leur embarras augmentèrent,
quand, au moment du souper, les trois couples se réunirent ; mais
la confusion fut au comble, quand Prévan, qui reparut au milieu
de tous, eut la cruauté de faire aux trois infidèles des
excuses, qui, en livrant leur secret, leur apprenaient entièrement
jusqu'à quel point elles avaient été jouées.
Cependant on se mit à table, et peu
à peu la contenance revint : les hommes se livrèrent, les
femmes se soumirent. Tous avaient la haine dans le coeur ; mais les propos
n'en étaient pas moins tendres : la gaieté éveilla
le désir, qui, à son tour, lui prêta de nouveaux charmes.
Cette étonnante orgie dura jusqu'au matin ; et quand on se sépara,
les femmes durent se croire pardonnées : mais les hommes, qui avaient
conservé leur ressentiment, firent dès le lendemain une rupture
qui n'eut point de retour ; et non contents de quitter leurs légères
Maîtresses, ils achevèrent leur vengeance, en publiant leur
aventure. Depuis ce temps, une d'elles est au Couvent, et les deux autres
languissent exilées dans leurs Terres.
Voilà l'histoire de Prévan ;
c'est à vous de voir si vous voulez ajouter à sa gloire,
et vous atteler à son char de triomphe. Votre Lettre m'a vraiment
donné de l'inquiétude, et j'attends avec impatience une réponse
plus sage et plus claire à la dernière que je vous ai écrite.
Adieu, ma belle amie, méfiez-vous des
idées plaisantes ou bizarres qui vous séduisent toujours
trop facilement. Songez que, dans la carrière que vous courez, l'esprit
ne suffit pas, qu'une seule imprudence y devient un mal sans remède.
Souffrez enfin que la prudente amitié soit quelquefois le guide
de vos plaisirs.
Adieu. Je vous aime pourtant comme si vous
étiez raisonnable.
De ..., ce 18 septembre 17**
LETTRE LXXX
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
Cécile, ma chère Cécile,
quand viendra le temps de nous revoir ? qui m'apprendra à vivre
loin de vous ? qui m'en donnera la force et le courage ? Jamais, non, jamais,
je ne pourrai supporter cette fatale absence. Chaque jour ajoute à
mon malheur et n'y point voir de terme ! Valmont qui m'avait promis des
secours, des consolations, Valmont me néglige, et peut-être
m'oublie. Il est auprès de ce qu'il aime ; il ne sait plus ce qu'on
souffre quand on en est éloigné. En me faisant passer votre
dernière Lettre, il ne m'a point écrit. C'est lui pourtant
qui doit m'apprendre quand je pourrai vous voir et par quel moyen. N'a-t-il
donc rien à me dire ? Vous-même, vous ne m'en parlez pas,
serait-ce que vous n'en partagez plus le désir ? Ah ! Cécile,
Cécile, je suis bien malheureux. Je vous aime plus que jamais :
mais cet amour, qui fait le charme de ma vie, en devient le tourment.
Non, je ne peux plus vivre ainsi, il faut que
je vous voie, il le faut, ne fût-ce qu'un moment. Quand je me lève,
je me dis ; <<Je ne la verrai pas.>> Je me couche en disant : <<Je
ne l'ai point vue.>> Les journées si longues n'ont pas un moment
pour le bonheur. Tout est privation, tout est regret, tout est désespoir
; et tous ces maux me viennent d'où j'attendais tous mes plaisirs
! Ajoutez à ces peines mortelles mon inquiétude sur les vôtres,
et vous aurez une idée de ma situation. Je pense à vous sans
cesse, et n'y pense jamais sans trouble. Si je vous vois affligée,
malheureuse, je souffre de tous vos chagrins ; si je vous vois tranquille
et consolée, ce sont les miens qui redoublent. Partout je trouve
le malheur.
Ah ! qu'il n'en était pas ainsi, quand
vous habitiez les mêmes lieux que moi ! Tout alors était plaisir.
La certitude de vous voir embellissait même les moments de l'absence
; le temps qu'il fallait passer loin de vous m'approchait de vous en s'écoulant.
L'emploi que j'en faisais ne vous était jamais étranger.
Si je remplissais des devoirs, ils me rendaient plus digne de vous ; si
je cultivais quelque talent, j'espérais vous plaire davantage. Lors
même que les distractions du monde m'emportaient loin de vous, je
n'en étais point séparé. Au Spectacle, je cherchais
à deviner ce qui vous aurait plu ; un concert me rappelait vos talents
et nos si douces occupations.
Dans le cercle, comme aux promenades, je saisissais
la plus légère ressemblance. Je vous comparais à tout
; partout vous aviez l'avantage. Chaque moment du jour était marqué
par un hommage nouveau, et chaque soir j'en apportais le tribut à
vos pieds.
A présent, que me reste-t-il ? des regrets
douloureux, des privations éternelles, et un léger espoir
que le silence de Valmont diminue, que le vôtre change en inquiétude.
Dix lieues seulement nous séparent, et cet espace si facile à
franchir devient pour moi seul un obstacle insurmontable ! et quand, pour
m'aider à le vaincre, j'implore mon ami, ma Maîtresse, tous
deux restent froids et tranquilles ! Loin de me secourir, ils ne me répondent
même pas.
Qu'est donc devenue l'amitié active
de Valmont ? que sont devenus, surtout, vos sentiments si tendres, et qui
vous rendaient si ingénieuse pour trouver les moyens de nous voir
tous les jours ? Quelquefois, je m'en souviens, sans cesser d'en avoir
le désir, je me trouvais forcé de le sacrifier à des
considérations, à des devoirs ; que ne me disiez-vous pas
alors ? par combien de prétextes ne combattiez-vous pas mes raisons
! Et qu'il vous en souvienne, ma Cécile, toujours mes raisons cédaient
à vos désirs. Je ne m'en fais point un mérite ! je
n'avais pas même celui du sacrifice. Ce que vous désiriez
d'obtenir, je brûlais de l'accorder. Mais enfin je demande à
mon tour : et quelle est cette demande ? de vous voir un moment, de vous
renouveler et de recevoir le serment d'un amour éternel. N'est-ce
donc plus votre bonheur comme le mien ? Je repousse cette idée désespérante,
qui mettrait le comble à mes maux. Vous m'aimez, vous m'aimerez
toujours ; je le crois, j'en suis sûr, je ne veux jamais en douter
: mais ma situation est affreuse et je ne puis la soutenir plus longtemps.
Adieu, Cécile.
Paris, ce 18 septembre 17**
LETTRE LXXXI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Que vos craintes me causent de pitié
! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous ! et
vous voulez m'enseigner, me conduire ? Ah ! mon pauvre Valmont, quelle
distance il y a encore de vous à moi ! Non, tout l'orgueil de votre
sexe ne suffirait pas pour remplir l'intervalle qui nous sépare.
Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez
impossibles ! Etre orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer
mes moyens et juger de mes ressources ! Au vrai, Vicomte, vos conseils
m'ont donné de l'humeur, et je ne puis vous le cacher.
Que pour masquer votre incroyable gaucherie
auprès de votre Présidente, vous m'étaliez comme un
triomphe d'avoir déconcerté un moment cette femme timide
et qui vous aime, j'y consens ; d'en avoir obtenu un regard, un seul regard,
je souris et vous le passe. Que sentant, malgré vous, le peu de
valeur de votre conduite, vous espériez la dérober à
mon attention, en me flattant de l'effort sublime de rapprocher deux enfants
qui, tous deux, brûlent de se voir, et qui, soit dit en passant,
doivent à moi seule l'ardeur de ce désir, je le veux bien
encore.
Qu'enfin vous vous autorisiez de ces actions
d'éclat, pour me dire d'un ton doctoral qu'il vaut mieux employer
son temps à exécuter ses projets qu'à les raconter
; cette vanité ne me nuit pas, et je la pardonne. Mais que vous
puissiez croire que j'aie besoin de votre prudence, que je m'égarerais
en ne déférant pas à vos avis, que je dois leur sacrifier
un plaisir, une fantaisie : en vérité, Vicomte, c'est aussi
vous trop enorgueillir de la confiance que je veux bien avoir en vous !
Et qu'avez-vous donc fait que je n'aie surpassé
mille fois ? Vous avez séduit, perdu même beaucoup de femmes
: mais quelles difficultés avez-vous eues à vaincre ? quels
obstacles à surmonter ? où est le mérite qui soit
véritablement à vous ? Une belle figure, pur effet du hasard
; des grâces, que l'usage donne presque toujours, de l'esprit à
la vérité, mais auquel du jargon suppléerait au besoin
; une impudence assez louable, mais peut-être uniquement due à
la facilité de vos premiers succès ; si je ne me trompe,
voilà tous vos moyens : car, pour la célébrité
que vous avez pu acquérir, vous n'exigerez pas, je crois, que je
compte pour beaucoup l'art de faire naître ou de saisir l'occasion
d'un scandale.
Quant à la prudence, à la finesse,
je ne parle pas de moi : mais quelle femme n'en aurait pas plus que vous
? Eh ! votre Présidente vous mène comme un enfant.
Croyez-moi, Vicomte, on acquiert rarement les
qualités dont on peut se passer. Combattant sans risque, vous devez
agir sans précaution. Pour vous autres hommes, les défaites
ne sont que des succès de moins. Dans cette partie si inégale,
notre fortune est de ne pas perdre, et votre malheur de ne pas gagner.
Quand je vous accorderais autant de talents qu'à nous, de combien
encore ne devrions-nous pas vous surpasser, par la nécessité
où nous sommes d'en faire un continuel usage !
Supposons, j'y consens, que vous mettiez autant
d'adresse à nous vaincre, que nous à nous défendre
ou à céder, vous conviendrez au moins qu'elle vous devient
inutile après le succès. Uniquement occupé de votre
nouveau goût, vous vous y livrez sans crainte, sans réserve
: ce n'est pas à vous que sa durée importe.
En effet, ces liens réciproquement donnés
et reçus, pour parler le jargon de l'amour, vous seul pouvez, à
votre choix, les resserrer ou les rompre : heureuses encore, si dans votre
légèreté, préférant le mystère
à l'éclat, vous vous contentez d'un abandon humiliant, et
ne faites pas de l'idole de la veille la victime du lendemain.
Mais qu'une femme infortunée sente la
première le poids de sa chaîne, quels risques n'a-t-elle pas
à courir, si elle tente de s'y soustraire, si elle ose seulement
la soulever ? Ce n'est qu'en tremblant qu'elle essaie d'éloigner
d'elle l'homme que son coeur repousse avec effort. S'obstine-t-il à
rester, ce qu'elle accordait à l'amour, il faut le livrer à
la crainte :
Ses bras s'ouvrent encor, quand son coeur est
fermé.
Sa prudence doit dénouer avec adresse
ces mêmes liens que vous auriez rompus. A la merci de son ennemi,
elle est sans ressource, s'il est sans générosité
: et comment en espérer de lui, lorsque, si quelquefois on le loue
d'en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d'en manquer ?
Sans doute, vous ne nierez pas ces vérités
que leur évidence a rendues triviales. Si cependant vous m'avez
vue, disposant des événements et des opinions, faire de ces
hommes si redoutables le jouet de mes caprices ou de mes fantaisies ; ôter
aux uns la volonté, aux autres la puissance de me nuire ; si j'ai
su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles, attacher à
ma suite ou rejeter loin de moi
Ces Tyrans détrônés devenus
mes esclaves
[On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui
se trouve plus haut, Ses bras s'ouvrent encor, quand son coeur est fermé
, sont des citations d'Ouvrages peu connus ; ou s'ils font partie de la
prose de Madame de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c'est la multitude
de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les Lettres de cette
correspondance. Celles du Chevalier Danceny sont les seules qui en soient
exemptes : peut-être que, comme il s'occupait quelquefois de Poésie,
son oreille plus exercée lui faisait éviter plus facilement
ce défaut.] si, au milieu de ces révolutions fréquentes,
ma réputation s'est pourtant conservée pure ; n'avez-vous
pas dû en conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser
le vôtre, j'avais su me créer des moyens inconnus jusqu'à
moi ?
Ah ! gardez vos conseils et vos craintes pour
ces femmes à délire, et qui se disent à sentiment
; dont l'imagination exaltée ferait croire que la nature a placé
leurs sens dans leur tête ; qui, n'ayant jamais réfléchi,
confondent sans cesse l'amour et l'Amant ; qui, dans leur folle illusion,
croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir
en est l'unique dépositaire ; et vraies superstitieuses, ont pour
le Prêtre le respect et la foi qui n'est dû qu'à la
Divinité.
Craignez encore pour celles qui, plus vaines
que prudentes, ne savent pas au besoin consentir à se faire quitter.
Tremblez surtout pour ces femmes actives dans
leur oisiveté, que vous nommez sensibles, et dont l'amour s'empare
si facilement et avec tant de puissance ; qui sentent le besoin de s'en
occuper encore, même lorsqu'elles n'en jouissent pas ; et s'abandonnant
sans réserve à la fermentation de leurs idées, enfantent
par elles ces Lettres si douces, mais si dangereuses à écrire
; et ne craignent pas de confier ces preuves de leur faiblesse à
l'objet qui les cause : imprudentes, qui, dans leur Amant actuel, ne savent
pas voir leur ennemi futur.
Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes
inconsidérées ? quand m'avez-vous vue m'écarter des
règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes
? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont
pas comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus
sans examen et suivis par habitude, ils sont le fruit de mes profondes
réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que
je suis mon ouvrage.
Entrée dans le monde dans le temps où,
fille encore, j'étais vouée par état au silence et
à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et réfléchir.
Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu
à la vérité les discours qu'on s'empressait à
me tenir, je recueillais avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.
Cette utile curiosité, en servant à
m'instruire, m'apprit encore à dissimuler : forcée souvent
de cacher les objets de mon attention aux yeux de ceux qui m'entouraient,
j'essayai de guider les miens à mon gré ; j'obtins dès
lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez
loué si souvent. Encouragée par ce premier succès,
je tâchai de régler de même les divers mouvements de
ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à
prendre l'air de la sérénité, même celui de
la joie ; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des
douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir.
Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine,
pour réprimer les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi
que j'ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai
vu quelquefois si étonné.
J'étais bien jeune encore, et presque
sans intérêt : mais je n'avais à moi que ma pensée,
et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre
ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en essayai l'usage
: non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m'amusais
à me montrer sous des formes différentes ; sûre de
mes gestes, j'observais mes discours ; je réglai les uns et les
autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes
fantaisies : dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi
seule, et je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile de laisser
voir.
Ce travail sur moi-même avait fixé
mon attention sur l'expression des figures et le caractère des physionomies
; et j'y gagnai ce coup d'oeil pénétrant, auquel l'expérience
m'a pourtant appris à ne pas me fier entièrement ; mais qui,
en tout, m'a rarement trompée.
Je n'avais pas quinze ans, je possédais
déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos Politiques
doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu'aux premiers
éléments de la science que je voulais acquérir.
Vous jugez bien que, comme toutes les jeunes
filles, je cherchais à deviner l'amour et ses plaisirs : mais n'ayant
jamais été au Couvent, n'ayant point de bonne amie, et surveillée
par une mère vigilante, je n'avais que des idées vagues et
que je ne pouvais fixer ; la nature même, dont assurément
je n'ai eu qu'à me louer depuis, ne me donnait encore aucun indice.
On eût dit qu'elle travaillait en silence à perfectionner
son ouvrage. Ma tête seule fermentait ; je ne désirais pas
de jouir, je voulais savoir ; le désir de m'instruire m'en suggéra
les moyens.
Je sentis que le seul homme avec qui je pouvais
parler sur cet objet, sans me compromettre, était mon Confesseur.
Aussitôt je pris mon parti ; je surmontai ma petite honte ; et me
vantant d'une faute que je n'avais pas commise, je m'accusai d'avoir fait
tout ce que font les femmes . Ce fut mon expression ; mais en parlant ainsi
je ne savais en vérité quelle idée j'exprimais. Mon
espoir ne fut ni tout à fait trompé, ni entièrement
rempli, la crainte de me trahir m'empêchait de m'éclairer
: mais le bon Père me fit le mal si grand que j'en conclus que le
plaisir devait être extrême ; et au désir de le connaître
succéda celui de le goûter.
Je ne sais où ce désir m'aurait
conduite ; et alors dénuée d'expérience, peut- être
une seule occasion m'eût perdue : heureusement pour moi, ma mère
m'annonça peu de jours après que j'allais me marier ; sur-le-champ
la certitude de savoir éteignit ma curiosité, et j'arrivai
vierge entre les bras de M. de Merteuil.
J'attendais avec sécurité le
moment qui devait m'instruire, et j'eus besoin de réflexion pour
montrer de l'embarras et de la crainte. Cette première nuit, dont
on se fait pour l'ordinaire une idée si cruelle ou si douce ne me
présentait qu'une occasion d'expérience : douleur et plaisir,
j'observai tout exactement, et ne voyais dans ces diverses sensations que
des faits à recueillir et à méditer.
Ce genre d'étude parvint bientôt
à me plaire : mais fidèle à mes principes, et sentant
peut-être par instinct, que nul ne devait être plus loin de
ma confiance que mon mari, je résolus, par cela seul que j'étais
sensible, de me montrer impassible à ses yeux. Cette froideur apparente
fut par la suite le fondement inébranlable de son aveugle confiance
: j'y joignis, par une seconde réflexion, l'air d'étourderie
qu'autorisait mon âge ; et jamais il ne me jugea plus enfant que
dans les moments où je le jouais avec plus d'audace.
Cependant, je l'avouerai, je me laissai d'abord
entraîner par le tourbillon du monde, et je me livrai tout entière
à ses distractions futiles. Mais au bout de quelques mois, M. de
Merteuil m'ayant menée à sa triste campagne, la crainte de
l'ennui fit revenir le goût de l'étude ; et ne m'y trouvant
entourée que de gens dont la distance avec moi me mettait à
l'abri de tout soupçon, j'en profitai pour donner un champ plus
vaste à mes expériences. Ce fut là, surtout, que je
m'assurai que l'amour que l'on nous vante comme la cause de nos plaisirs
n'en est au plus que le prétexte.
La maladie de M. de Merteuil vint interrompre
de si douces occupations ; il fallut le suivre à la Ville, où
il venait chercher des secours. Il mourut, comme vous savez, peu de temps
après ; et quoique à tout prendre, je n'eusse pas à
me plaindre de lui, je n'en sentis pas moins vivement le prix de la liberté
qu'allait me donner mon veuvage, et je me promis bien d'en profiter.
Ma mère comptait que j'entrerais au
Couvent, ou reviendrais vivre avec elle. Je refusai l'un et l'autre parti
; et tout ce que j'accordai à la décence fut de retourner
dans cette même campagne où il me restait bien encore quelques
observations à faire.
Je les fortifiai par le secours de la lecture
: mais ne croyez pas qu'elle fût toute du genre que vous la supposez.
J'étudiai nos moeurs dans les Romans ; nos opinions dans les Philosophes
; je cherchai même dans les Moralistes les plus sévères
ce qu'ils exigeaient de nous, et je m'assurai ainsi de ce qu'on pouvait
faire, de ce qu'on devait penser et de ce qu'il fallait paraître.
Une fois fixée sur ces trois objets, le dernier seul présentait
quelques difficultés dans son exécution ; j'espérai
les vaincre et j'en méditai les moyens.
Je commençais à m'ennuyer de
mes plaisirs rustiques, trop peu variés pour ma tête active
; je sentais un besoin de coquetterie qui me raccommoda avec l'amour ;
non pour le ressentir à la vérité, mais pour l'inspirer
et le feindre. En vain m'avait-on dit et avais-je lu qu'on ne pouvait feindre
ce sentiment, je voyais pourtant que, pour y parvenir, il suffisait de
joindre à l'esprit d'un Auteur le talent d'un Comédien. Je
m'exerçai dans les deux genres, et peut- être avec quelque
succès : mais au lieu de rechercher les vains applaudissements du
Théâtre, je résolus d'employer à mon bonheur
ce que tant d'autres sacrifiaient à la vanité.
Un an se passa dans ces occupations différentes.
Mon deuil me permettant alors de reparaître, je revins à la
Ville avec mes grands projets ; je ne m'attendais pas au premier obstacle
que j'y rencontrai.
Cette longue solitude, cette austère
retraite avaient jeté sur moi un vernis de pruderie qui effrayait
nos plus agréables ; ils se tenaient à l'écart, et
me laissaient livrée à une foule d'ennuyeux, qui tous prétendaient
à ma main. L'embarras n'était pas de les refuser ; mais plusieurs
de ces refus déplaisaient à ma famille, et je perdais dans
ces tracasseries intérieures le temps dont je m'étais promis
un si charmant usage. Je fus donc obligée, pour rappeler les uns
et éloigner les autres, d'afficher quelques inconséquences,
et d'employer à nuire à ma réputation le soin que
je comptais mettre à la conserver. Je réussis facilement,
comme vous pouvez croire. Mais n'étant emportée par aucune
passion, je ne fis que ce que je jugeai nécessaire et mesurai avec
prudence les doses de mon étourderie.
Dès que j'eus touché le but que
je voulais atteindre, je revins sur mes pas, et fis honneur de mon amendement
à quelques-unes de ces femmes qui, dans l'impuissance d'avoir des
prétentions à l'agrément, se rejettent sur celles
du mérite et de la vertu. Ce fut un coup de partie qui me valut
plus que je n'avais espéré. Ces reconnaissantes Duègnes
s'établirent mes apologistes ; et leur zèle aveugle pour
ce qu'elles appelaient leur ouvrage fut porté au point qu'au moindre
propos qu'on se permettait sur moi, tout le parti Prude criait au scandale
et à l'injure. Le même moyen me valut encore le suffrage de
nos femmes à prétentions, qui, persuadées que je renonçais
à courir la même carrière qu'elles, me choisirent pour
l'objet de leurs éloges, toutes les fois qu'elles voulaient prouver
qu'elles ne médisaient pas de tout le monde.
Cependant ma conduite précédente
avait ramené les Amants ; et pour me ménager entre eux et
mes fidèles protectrices, je me montrai comme une femme sensible,
mais difficile, à qui l'excès de sa délicatesse fournissait
des armes contre l'amour.
Alors je commençai à déployer
sur le grand Théâtre les talents que je m'étais donnés.
Mon premier soin fut d'acquérir le renom d'invincible. Pour y parvenir,
les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls dont j'eus
l'air d'accepter les hommages. Je les employais utilement à me procurer
les honneurs de la résistance, tandis que je me livrais sans crainte
à l'Amant préféré. Mais, celui-là, ma
feinte timidité ne lui a jamais permis de me suivre dans le monde
; et les regards du cercle ont été, ainsi, toujours fixés
sur l'Amant malheureux.
Vous savez combien je me décide vite
: c'est pour avoir observé que ce sont presque toujours les soins
antérieurs qui livrent le secret des femmes. Quoi qu'on puisse faire,
le ton n'est jamais le même, avant ou après le succès.
Cette différence n'échappe point à l'observateur attentif
et j'ai trouvé moins dangereux de me tromper dans le choix, que
de le laisser pénétrer. Je gagne encore par là d'ôter
les vraisemblances, sur lesquelles seules on peut nous juger.
Ces précautions et celle de ne jamais
écrire, de ne livrer jamais aucune preuve de ma défaite,
pouvaient paraître excessives, et ne m'ont jamais paru suffisantes.
Descendue dans mon coeur, j'y ai étudié celui des autres.
J'y ai vu qu'il n'est personne qui n'y conserve un secret qu'il lui importe
qui ne soit point dévoilé : vérité que l'Antiquité
paraît avoir mieux connue que nous, et dont l'histoire de Samson
pourrait n'être qu'un ingénieux emblème. Nouvelle Dalila,
j'ai toujours, comme elle, employé ma puissance à surprendre
ce secret important. Hé ! de combien de nos Samsons modernes, ne
tiens-je pas la chevelure sous le ciseau ! et ceux-là, j'ai cessé
de les craindre ; ce sont les seuls que je me sois permis d'humilier quelquefois.
Plus souple avec les autres, l'art de les rendre infidèles pour
éviter de leur paraître volage, une feinte amitié,
une apparente confiance, quelques procédés généreux,
l'idée flatteuse et que chacun conserve d'avoir été
mon seul Amant, m'ont obtenu leur discrétion. Enfin, quand ces moyens
m'ont manqué, j'ai su, prévoyant mes ruptures, étouffer
d'avance, sous le ridicule ou la calomnie, la confiance que ces hommes
dangereux auraient pu obtenir.
Ce que je vous dis là, vous me le voyez
pratiquer sans cesse ; et vous doutez de ma prudence ! Hé bien !
rappelez-vous le temps où vous me rendîtes vos premiers soins
: jamais hommage ne me flatta autant ; je vous désirais avant de
vous avoir vu. Séduite par votre réputation, il me semblait
que vous manquiez à ma gloire ; je brûlais de vous combattre
corps à corps. C'est le seul de mes goûts qui ait jamais pris
un moment d'empire sur moi. Cependant, si vous eussiez voulu me perdre
; quels moyens eussiez-vous trouvés ? de vains discours qui ne laissent
aucune trace après eux, que votre réputation même eût
aidé à rendre suspects, et une suite de faits sans vraisemblance,
dont le récit sincère aurait eu l'air d'un Roman mal tissu.
A la vérité, je vous ai depuis livré tous mes secrets
: mais vous savez quels intérêts nous unissent, et si de nous
deux, c'est moi qu'on doit taxer d'imprudence. [On saura dans la suite,
Lettre CLII, non pas le secret de M. de Valmont à peu près
de quel genre il était ; et le Lecteur sentira qu'on n'a pas pu
l'éclaircir davantage sur cet objet]
Puisque je suis en train de vous rendre compte,
je veux le faire exactement. Je vous entends d'ici me dire que je suis
au moins à la merci de ma Femme de chambre ; en effet, si elle n'a
pas le secret de mes sentiments, elle a celui de mes actions. Quand vous
m'en parlâtes jadis, je vous répondis seulement que j'étais
sûre d'elle ; et la preuve que cette réponse suffit alors
à votre tranquillité, c'est que vous lui avez confié
depuis, et pour votre compte, des secrets assez dangereux. Mais à
présent que Prévan vous donne de l'ombrage, et que la tête
vous en tourne, je me doute bien que vous ne me croyez plus sur parole.
Il faut donc vous édifier.
Premièrement, cette fille est ma soeur
de lait, et ce lien qui ne nous en paraît pas un, n'est pas sans
force pour les gens de cet état : de plus, j'ai son secret, et mieux
encore ; victime d'une folie de l'amour, elle était perdue si je
ne l'eusse sauvée. Ses parents, tout hérissés d'honneur,
ne voulaient pas moins que la faire enfermer. Ils s'adressèrent
à moi. Je vis, d'un coup d'oeil, combien leur courroux pouvait m'être
utile. Je le secondai, et sollicitai l'ordre, que j'obtins. Puis passant
tout à coup au parti de la clémence auquel j'amenai ses parents,
et profitant de mon crédit auprès du vieux Ministre, je les
fis tous consentir à me laisser dépositaire de cet ordre,
et maîtresse d'en arrêter ou demander l'exécution, suivant
que je jugerais du mérite de la conduite future de cette fille.
Elle sait donc que j'ai son sort entre les mains, et quand, par impossible,
ces moyens puissants ne l'arrêteraient point, n'est-il pas évident
que sa conduite dévoilée et sa punition authentique ôteraient
bientôt toute créance à ses discours ?
A ces précautions que j'appelle fondamentales,
s'en joignent mille autres, ou locales ou d'occasion, que la réflexion
et l'habitude font trouver au besoin ; dont le détail serait minutieux,
mais dont la pratique est importante, et qu'il faut vous donner la peine
de recueillir dans l'ensemble de ma conduite, si vous voulez parvenir à
les connaître.
Mais de prétendre que je me sois donné
tant de soins pour n'en pas retirer de fruits ; qu'après m'être
autant élevée au-dessus des autres femmes par mes travaux
pénibles, je consente à ramper comme elles dans ma marche,
entre l'imprudence et la timidité ; que surtout je pusse redouter
un homme au point de ne plus voir mon salut que dans la fuite ? Non, Vicomte
; jamais. Il faut vaincre ou périr. Quant à Prévan,
je veux l'avoir et je l'aurai ; il veut le dire, et il ne le dira pas :
en deux mots, voilà notre Roman. Adieu.
De ..., ce 20 septembre 17**
LETTRE LXXXII
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
Mon Dieu, que votre Lettre m'a fait de peine
! J'avais bien besoin d'avoir tant d'impatience de la recevoir ! J'espérais
y trouver de la consolation, et voilà que je suis plus affligée
qu'avant de l'avoir reçue. J'ai bien pleuré en la lisant
: ce n'est pas cela que je vous reproche ; j'ai déjà bien
pleuré des fois à cause de vous, sans que ça me fasse
de la peine. Mais cette fois-ci, ce n'est pas la même chose.
Qu'est-ce donc que vous voulez dire, que votre
amour devient un tourment pour vous, que vous ne pouvez plus vivre ainsi,
ni soutenir plus longtemps votre situation ? Est-ce que vous allez cesser
de m'aimer, parce que cela n'est pas si agréable qu'autrefois ?
Il me semble que je ne suis pas plus heureuse que vous, bien au contraire
; et pourtant je ne vous aime que davantage. Si M. de Valmont ne vous a
pas écrit, ce n'est pas ma faute ; je n'ai pas pu l'en prier, parce
que je n'ai pas été seule avec lui, et que nous sommes convenus
que nous ne nous parlerions jamais devant le monde : et ça, c'est
encore pour vous ; afin qu'il puisse faire le plus tôt ce que vous
désirez. Je ne dis pas que je ne le désire pas aussi, et
vous devez en être bien sûr : mais comment voulez- vous que
je fasse ? Si vous croyez que c'est facile, trouvez donc le moyen, je ne
demande pas mieux.
Croyez-vous qu'il me soit bien agréable
d'être grondée tous les jours par Maman, elle qui auparavant
ne me disait jamais rien, bien au contraire ? A présent, c'est pis
que si j'étais au Couvent. Je m'en consolais pourtant en songeant
que c'était pour vous ; il y avait même des moments où
je trouvais que j'en étais bien aise ; mais quand je vois que vous
êtes fâché aussi, et ça sans qu'il y ait du tout
de ma faute, je deviens plus chagrine que pour tout ce qui vient de m'arriver
jusqu'ici.
Rien que pour recevoir vos Lettres, c'est un
embarras, que si M. de Valmont n'était pas aussi complaisant et
aussi adroit qu'il l'est, je ne saurais comment faire ; et pour vous écrire,
c'est plus difficile encore. De toute la matinée, je n'ose pas,
parce que Maman est tout près de moi, et qu'elle vient à
tout moment dans ma chambre. Quelquefois je le peux l'après-midi
; sous prétexte de chanter ou de jouer de la harpe ; encore faut-il
que j'interrompe à chaque ligne pour qu'on entende que j'étudie.
Heureusement ma Femme de chambre s'endort quelquefois le soir, et je lui
dis que je coucherai bien toute seule, afin qu'elle s'en aille et me laisse
de la lumière. Et puis, il faut que je me mette sous mon rideau,
pour qu'on ne puisse pas voir de clarté, et puis que j'écoute
au moindre bruit pour pouvoir tout cacher dans mon lit, si on venait. Je
voudrais que vous y fussiez, pour voir ! Vous verriez bien qu'il faut bien
aimer pour faire ça. Enfin, il est bien vrai que je fais tout ce
que je peux, et que je voudrais en pouvoir faire davantage.
Assurément, je ne refuse pas de vous
dire que je vous aime et que je vous aimerai toujours ; jamais je ne l'ai
dit de meilleur coeur ; et vous êtes fâché ! Vous m'aviez
pourtant bien assuré, avant que je vous l'eusse dit, que cela suffisait
pour vous rendre heureux. Vous ne pouvez pas le nier : c'est dans vos Lettres.
Quoique je ne les aie plus, je m'en souviens comme quand je les lisais
tous les jours. Et parce que nous voilà absents, vous ne pensez
plus de même ! Mais cette absence ne durera pas toujours, peut-être
? Mon Dieu, que je suis malheureuse ! et c'est bien vous qui en êtes
cause !
A propos de vos Lettres, j'espère que
vous avez gardé celles que Maman m'a prises, et qu'elle vous a renvoyées
; il faudra bien qu'il vienne un temps où je ne serai plus si gênée
qu'à présent, et vous me les rendrez toutes. Comme je serai
heureuse, quand je pourrai les garder toujours, sans que personne ait rien
à y voir ! A présent, je les remets à M. de Valmont,
parce qu'il y aurait trop à risquer autrement : malgré cela
je ne lui en rends jamais, que cela ne me fasse bien de la peine.
Adieu, mon cher ami. Je vous aime de tout mon
coeur. Je vous aimerai toute ma vie. J'espère qu'à présent
vous n'êtes plus fâché ; et si j'en étais sûre,
je ne le serais plus moi-même. Ecrivez-moi le plus tôt que
vous pourrez, car je sens que jusque-là je serai toujours triste.
Du Château de ce 21 septembre 17**
LETTRE LXXXIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
De grâce, Madame, renouons cet entretien
si malheureusement rompu ! Que je puisse achever de vous prouver combien
je diffère de l'odieux portrait qu'on vous avait fait de moi ; que
je puisse, surtout, jouir encore de cette aimable confiance que vous commenciez
à me témoigner ! Que de charmes vous savez prêter à
la vertu ! comme vous embellissez et faites chérir tous les sentiments
honnêtes ! Ah ! c'est là votre séduction ; c'est la
plus forte ; c'est la seule qui soit, à la fois, puissante et respectable.
Sans doute il suffit de vous voir, pour désirer
de vous plaire ; de vous entendre dans le cercle, pour que ce désir
augmente. Mais celui qui a le bonheur de vous connaître davantage,
qui peut quelquefois lire dans votre âme, cède bientôt
à un plus noble enthousiasme, et pénétré de
vénération comme d'amour, adore en vous l'image de toutes
les vertus. Plus fait qu'un autre, peut-être, pour les aimer et les
suivre, entraîné par quelques erreurs qui m'avaient éloigné
d'elles, c'est vous qui m'en avez rapproché, qui m'en avez de nouveau
fait sentir tout le charme : me ferez-vous un crime de ce nouvel amour
? blâmerez-vous votre ouvrage ? Vous reprocheriez-vous même
l'intérêt que vous pourriez y prendre ? Quel mal peut-on craindre
d'un sentiment si pur, et quelles douceurs n'y aurait-il pas à le
goûter ?
Mon amour vous enraie, vous le trouvez violent,
effréné ? Tempérez-le par un amour plus doux ; ne
refusez pas l'empire que je vous offre, auquel je jure de ne jamais me
soustraire, et qui, j'ose le croire, ne serait pas entièrement perdu
pour la vertu. Quel sacrifice pourrait me paraître pénible,
sûr que votre coeur m'en garderait le prix ? Quel est donc l'homme
assez malheureux pour ne pas savoir jouir des privations qu'il s'impose
; pour ne pas préférer un mot, un regard accordés,
à toutes les jouissances qu'il pourrait ravir ou surprendre ! et
vous avez cru que j'étais cet homme-là ! et vous m'avez craint
! Ah ! pourquoi votre bonheur ne dépend-il pas de moi ? comme je
me vengerais de vous, en vous rendant heureuse ! Mais ce doux empire, la
stérile amitié ne le produit pas ; il n'est dû qu'à
l'amour.
Ce mot vous intimide ! et pourquoi ? un attachement
plus tendre, une union plus forte, une seule pensée ; le même
bonheur comme les mêmes peines, qu'y a-t-il donc là d'étranger
à votre âme ? Tel est pourtant l'amour ! tel est au moins
celui que vous inspirez et que je ressens ! C'est lui surtout, qui, calculant
sans intérêt, sait apprécier les actions sur leur mérite
et non sur leur valeur ; trésor inépuisable des âmes
sensibles, tout devient précieux, fait par lui ou pour lui.
Ces vérités si faciles à
saisir, si douces à pratiquer, qu'ont-elles donc d'effrayant ? Quelles
craintes peut aussi vous causer un homme sensible, à qui l'amour
ne permet plus un autre bonheur que le vôtre ? C'est aujourd'hui
l'unique voeu que je forme : je sacrifierai tout pour le remplir, excepté
le sentiment qui l'inspire ; et ce sentiment lui-même, consentez
à le partager, et vous le réglerez à votre choix.
Mais ne souffrons plus qu'il nous divise, lorsqu'il devrait nous réunir.
Si l'amitié que vous m'avez offerte n'est pas un vain mot ; si,
comme vous me le disiez hier, c'est le sentiment le plus doux que votre
âme connaisse ; que ce soit elle qui stipule entre nous, je ne la
récuserai point : mais juge de l'amour, qu'elle consente à
l'écouter ; le refus de l'entendre deviendrait une injustice, et
l'amitié n'est point injuste.
Un second entretien n'aura pas plus d'inconvénients
que le premier : le hasard peut encore en fournir l'occasion ; vous pourriez
vous-même en indiquer le moment. Je veux croire que j'ai tort ; n'aimerez-vous
pas mieux me ramener que me combattre, et doutez-vous de ma docilité
? Si ce tiers importun ne fût pas venu nous interrompre, peut-être
serais-je déjà entièrement revenu à votre avis
; qui sait jusqu'où peut aller votre pouvoir ?
Vous le dirai-je ? cette puissance invincible,
à laquelle je me livre sans oser la calculer, ce charme irrésistible,
qui vous rend souveraine de mes pensées comme de mes actions, il
m'arrive quelquefois de les craindre. Hélas ! cet entretien que
je vous demande, peut-être est-ce à moi à le redouter
! peut-être après, enchaîné par mes promesses,
me verrai-je réduit à brûler d'un amour que je sens
bien qui ne pourra s'éteindre, sans oser même implorer votre
secours ! Ah ! Madame, de grâce, n'abusez pas de votre empire ! Mais
quoi ! si vous devez en être plus heureuse, si je dois vous en paraître
plus digne de vous, quelles peines ne sont pas adoucies par ces idées
consolantes ! Oui, je le sens ; vous parler encore, c'est vous donner contre
moi de plus fortes armes ; c'est me soumettre plus entièrement à
votre volonté. Il est plus aisé de se défendre contre
vos Lettres ; ce sont bien vos mêmes discours, mais vous n'êtes
pas là pour leur prêter des forces. Cependant, le plaisir
de vous entendre m'en fait braver le danger : au moins aurai-je ce bonheur
d'avoir tout fait pour vous, même contre moi ; et mes sacrifices
deviendront un hommage. Trop heureux de vous prouver de mille manières,
comme je le sens de mille façons, que, sans m'en excepter, vous
êtes, vous serez toujours l'objet le plus cher à mon coeur.
Du Château de ce 23 septembre 17**
LETTRE LXXXIV
LE VICOMTE DE VALMONT A CECILE VOLANGES
Vous avez vu combien nous avons été
contrariés hier. De toute la journée je n'ai pas pu vous
remettre la Lettre que j'avais pour vous ; j'ignore si j'y trouverai plus
de facilité aujourd'hui. Je crains de vous compromettre, en y mettant
plus de zèle que d'adresse ; et je ne me pardonnerais pas une imprudence
qui vous deviendrait si fatale, et causerait le désespoir de mon
ami, en vous rendant éternellement malheureuse. Cependant je connais
les impatiences de l'amour ; je sens combien il doit être pénible,
dans votre situation, d'éprouver quelque retard à la seule
consolation que vous puissiez goûter dans ce moment. A force de m'occuper
des moyens d'écarter les obstacles, j'en ai trouvé un dont
l'exécution sera aisée, si vous y mettez quelque soin.
Je crois avoir remarqué que la clef
de la porte de votre Chambre, qui donne sur le corridor, est toujours sur
la cheminée de votre Maman. Tout deviendrait facile avec cette clef,
vous devez bien le sentir ; mais à son défaut, je vous en
procurerai une semblable, et qui la suppléera. Il me suffira, pour
y parvenir, d'avoir l'autre une heure ou deux à ma disposition.
Vous devez trouver aisément l'occasion de la prendre, et pour qu'on
ne s'aperçoive pas qu'elle manque, j'en joins ici une à moi,
qui est assez semblable, pour qu'on n'en voie pas la différence,
à moins qu'on ne l'essaie ; ce qu'on ne tentera pas. Il faudra seulement
que vous ayez soin d'y mettre un ruban, bleu et passé, comme celui
qui est à la vôtre.
Il faudrait tâcher d'avoir cette clef
pour demain ou après-demain, à l'heure du déjeuner
; parce qu'il vous sera plus facile de me la donner alors, et qu'elle pourra
être remise à sa place pour le soir, temps où votre
Maman pourrait y faire plus d'attention. Je pourrai vous la rendre au moment
du dîner, si nous nous entendons bien.
Vous savez que quand on passe du salon à
la salle à manger, c'est toujours Madame de Rosemonde qui marche
la dernière. Je lui donnerai la main. Vous n'aurez qu'à quitter
votre métier de tapisserie lentement, ou bien laisser tomber quelque
chose, de façon à rester en arrière : vous saurez
bien alors prendre la clef, que j'aurai soin de tenir derrière moi.
Il ne faudra pas négliger, aussitôt après l'avoir prise,
de rejoindre ma vieille tante, et de lui faire quelques caresses. Si par
hasard vous laissiez tomber cette clef, n'allez pas vous déconcerter
; je feindrai que c'est moi, et je vous réponds de tout.
Le peu de confiance que vous témoigne
votre Maman et ses procédés si durs envers vous autorisent
de reste cette petite supercherie. C'est au surplus le seul moyen de continuer
à recevoir les Lettres de Danceny, et à lui faire passer
les vôtres ; tout autre est réellement trop dangereux, et
pourrait vous perdre tous deux sans ressource : aussi ma prudente amitié
se reprocherait-elle de les employer davantage.
Une fois maîtres de la clef, il nous
restera quelques précautions à prendre contre le bruit de
la porte et de la serrure : mais elles sont bien faciles. Vous trouverez,
sous la même armoire où j'avais mis votre papier, de l'huile
et une plume. Vous allez quelquefois chez vous à des heures où
vous y êtes seule : il faut en profiter pour huiler la serrure et
les gonds. La seule attention à avoir, est de prendre garde aux
taches qui déposeraient contre vous. Il faudra aussi attendre que
la nuit soit venue, parce que, si cela se fait avec l'intelligence dont
vous êtes capable, il n'y paraîtra plus le lendemain matin.
Si pourtant on s'en aperçoit, n'hésitez
pas à dire que c'est le Frotteur du Château. Il faudrait,
dans ce cas, spécifier le temps, même les discours qu'il vous
aura tenus : comme par exemple, qu'il prend ce soin contre la rouille,
pour toutes les serrures dont on ne fait pas usage. Car vous sentez qu'il
ne serait pas vraisemblable que vous eussiez été témoin
de ce tracas sans en demander la cause. Ce sont ces petits détails
qui donnent la vraisemblance, et la vraisemblance rend les mensonges sans
conséquence, en ôtant le désir de les vérifier.
Après que vous aurez lu cette Lettre,
je vous prie de la relire, et même de vous en occuper : d'abord,
c'est qu'il faut bien savoir ce qu'on veut bien faire ; ensuite, pour vous
assurer que je n'ai rien omis. Peu accoutumé à employer la
finesse pour mon compte, je n'en ai pas grand usage ; il n'a pas même
fallu moins que ma vive amitié pour Danceny, et l'intérêt
que vous inspirez, pour me déterminer à me servir de ces
moyens, quelque innocents qu'ils soient. Je hais tout ce qui a l'air de
la tromperie ; c'est là mon caractère. Mais vos malheurs
m'ont touché au point que je tenterai tout pour les adoucir.
Vous pensez bien que, cette communication une
fois établie entre nous, il me sera bien plus facile de vous procurer,
avec Danceny, l'entretien qu'il désire. Cependant ne lui parlez
pas encore de tout ceci ; vous ne feriez qu'augmenter son impatience, et
le moment de la satisfaire n'est pas encore tout à fait venu. Vous
lui devez, je crois, de la calmer plutôt que de l'aigrir. Je m'en
rapporte là- dessus à votre délicatesse. Adieu, ma
belle pupille : car vous êtes ma pupille. Aimez un peu votre tuteur,
et surtout ayez avec lui de la docilité ; vous vous en trouverez
bien. Je m'occupe de votre bonheur, et soyez sûre que j'y trouverai
le mien.
De ..., ce 24 septembre 17**
LETTRE LXXXV
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Enfin vous serez tranquille et surtout vous
me rendrez justice. Ecoutez, et ne me confondez plus avec les autres femmes.
J'ai mis à fin mon aventure avec Prévan ; à fin !
entendez-vous bien ce que cela veut dire ? A présent vous allez
juger qui de lui ou de moi pourra se vanter. Le récit ne sera pas
si plaisant que l'action : aussi ne serait-il pas juste que, tandis que
vous n'avez fait que raisonner bien ou mal sur cette affaire, il vous en
revînt autant de plaisir qu'à moi, qui y donnais mon temps
et ma peine.
Cependant, si vous avez quelque grand coup
à faire, si vous devez tenter quelque entreprise où ce Rival
dangereux vous paraisse à craindre, arrivez. Il vous laisse le champ
libre, au moins pour quelque temps ; peut-être même ne se relèvera-t-il
jamais du coup que je lui ai porté.
Que vous êtes heureux de m'avoir pour
amie ! Je suis pour vous une Fée bienfaisante. Vous languissez loin
de la Beauté qui vous engage ; je dis un mot, et vous vous retrouvez
auprès d'elle. Vous voulez vous venger d'une femme qui vous nuit
; je vous marque l'endroit où vous devez frapper et la livre à
votre discrétion. Enfin, pour écarter de la lice un concurrent
redoutable, c'est encore moi que vous invoquez, et je vous exauce. En vérité,
si vous ne passez pas votre vie à me remercier, c'est que vous êtes
un ingrat. Je reviens à mon aventure et la reprends d'origine.
Le rendez-vous, donné si haut, à
la sortie de l'Opéra [Voyez la Lettre LXXIV], fut entendu comme
je l'avais espéré. Prévan s'y rendit ; et quand la
Maréchale lui dit obligeamment qu'elle se félicitait de le
voir deux fois de suite à ses jours, il eut soin de répondre
que depuis Mardi soir il avait défait mille arrangements, pour pouvoir
ainsi disposer de cette soirée. A bon entendeur, salut ! Comme je
voulais pourtant savoir, avec plus de certitude, si j'étais ou non
le véritable objet de cet empressement flatteur, je voulus forcer
le soupirant nouveau de choisir entre moi et son goût dominant. Je
déclarai que je ne jouerais point ; en effet, il trouva, de son
côté, mille prétextes pour ne pas jouer ; et mon premier
triomphe fut sur le lansquenet.
Je m'emparai de l'Evêque de ... pour
ma conversation ; je le choisis à cause de sa liaison avec le héros
du jour, à qui je voulais donner toute facilité de m'aborder.
J'étais bien aise aussi d'avoir un témoin respectable qui
pût, au besoin, déposer de ma conduite et de mes discours.
Cet arrangement réussit.
Après les propos vagues et d'usage,
Prévan, s'étant bientôt rendu maître de la conversation,
prit tour à tour différents tons, pour essayer celui qui
pourrait me plaire. Je refusai celui du sentiment, comme n'y croyant pas
; j'arrêtai par mon sérieux sa gaieté qui me parut
trop légère pour un début ; il se rabattit sur la
délicate amitié ; et ce fut sous ce drapeau banal que nous
commençâmes notre attaque réciproque.
Au moment du souper, l'Evêque, ne descendait
pas ; Prévan me donna donc la main, et se trouva naturellement placé
à table à côté de moi. Il faut être juste
; il soutint avec beaucoup d'adresse notre conversation particulière,
en ne paraissant s'occuper que de la conversation générale,
dont il eut l'air de faire tous les frais. Au dessert, on parla d'une Pièce
nouvelle qu'on devait donner le Lundi suivant aux Français. Je témoignai
quelques regrets de n'avoir pas ma loge ; il m'offrit la sienne que je
refusai d'abord, comme cela se pratique : à quoi il répondit
assez plaisamment que je ne l'entendais pas, qu'à coup sûr
il ne ferait pas le sacrifice de sa loge à quelqu'un qu'il ne connaissait
pas, mais qu'il m'avertissait seulement que Madame la Maréchale
en disposerait. Elle se prêta à cette plaisanterie, et j'acceptai.
Remonté au salon, il demanda, comme
vous pouvez croire, une place dans cette loge ; et comme la Maréchale,
qui le traite avec beaucoup de bonté, la lui promit s'il était
sage , il en prit l'occasion d'une de ces conversations à double
entente, pour lesquelles vous m'avez vanté son talent. En effet,
s'étant mis à ses genoux, comme un enfant soumis, disait-il,
sous prétexte de lui demander ses avis et d'implorer sa raison,
il dit beaucoup de choses flatteuses et assez tendres, dont il m'était
facile de me faire l'application. Plusieurs personnes ne s'étant
pas remises au jeu l'après-souper, la conversation fut plus générale
et moins intéressante : mais nos yeux parlèrent beaucoup.
Je dis nos yeux : je devrais dire les siens ; car les miens n'eurent qu'un
langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m'étonnais et
m'occupais excessivement de l'effet prodigieux qu'il faisait sur moi. Je
crois que je le laissai fort satisfait ; je n'étais pas moins contente.
Le Lundi suivant, je fus aux Français,
comme nous en étions convenus. Malgré votre curiosité
littéraire, je ne puis vous rien dire du Spectacle, sinon que Prévan
a un talent merveilleux pour la cajolerie, et que la Pièce est tombée
: voilà tout ce que j'y ai appris. Je voyais avec peine finir cette
soirée, qui réellement me plaisait beaucoup ; et pour la
prolonger, j'offris à la Maréchale de venir souper chez moi
: ce qui me fournit le prétexte de le proposer à l'aimable
Cajoleur, qui ne demanda que le temps de courir, pour se dégager,
jusque chez les Comtesses de P. [Voyez la lettre LXX]. Ce nom me rendit
toute ma colère ; je vis clairement qu'il allait commencer les confidences
: je me rappelai vos sages conseils et me promis bien de poursuivre l'aventure
; sûre que je le guérirais de cette dangereuse indiscrétion.
Etranger dans ma société, qui
ce soir-là était peu nombreuse, il me devait les soins d'usage
; aussi, quand on alla souper, m'offrit-il la main. J'eus la malice, en
l'acceptant, de mettre dans la mienne un léger frémissement,
et d'avoir, pendant ma marche, les yeux baissés et la respiration
haute. J'avais l'air de pressentir ma défaite, et de redouter mon
vainqueur. Il le remarqua à merveille ; aussi le traître changea-t-il
sur-le-champ de ton et de maintien. Il était galant, il devint tendre.
Ce n'est pas que les propos ne fussent à peu près les mêmes
; la circonstance y forçait : mais son regard, devenu moins vif,
était plus caressant ; l'inflexion de sa voix plus douce ; son sourire
n'était plus celui de la finesse, mais du contentement. Enfin dans
ses discours, éteignant peu à peu le feu de la saillie, l'esprit
fit place à la délicatesse. Je vous le demande, qu'eussiez-vous
fait de mieux ?
De mon côté, je devins rêveuse,
à tel point qu'on fut forcé de s'en apercevoir, et quand
on m'en fit le reproche, j'eus l'adresse de m'en défendre maladroitement,
et de jeter sur Prévan un coup d'oeil prompt, mais timide et déconcerté,
et propre à lui faire croire que toute ma crainte était qu'il
ne devinât la cause de mon trouble.
Après souper, je profitai du temps où
la bonne Maréchale contait une de ces histoires qu'elle conte toujours,
pour me placer sur mon Ottomane, dans cet abandon que donne une tendre
rêverie. Je n'étais pas fâchée que Prévan
me vît ainsi ; il m'honora, en effet, d'une attention toute particulière.
Vous jugez bien que mes timides regards n'osaient chercher les yeux de
mon vainqueur : mais dirigés vers lui d'une manière plus
humble, ils m'apprirent bientôt que j'obtenais l'effet que je voulais
produire. Il fallait encore lui persuader que je le partageais : aussi,
quand la Maréchale annonça qu'elle allait se retirer, je
m'écriai d'une voix molle et tendre : Ah Dieu ! j'étais si
bien là ! Je me levai pourtant : mais avant de me séparer
d'elle, je lui demandai ses projets, pour avoir un prétexte de dire
les miens et de faire savoir que je resterais chez moi le surlendemain.
Là-dessus tout le monde se sépara. Alors je me mis à
réfléchir. Je ne doutais pas que Prévan ne profitât
de l'espèce de rendez-vous que je venais de lui donner ; qu'il n'y
vînt d'assez bonne heure pour me trouver seule, et que l'attaque
ne fût vive : mais j'étais bien sûre aussi, d'après
ma réputation, qu'il ne me traiterait pas avec cette légèreté
que, pour peu qu'on ait d'usage, on n'emploie qu'avec les femmes à
aventures, ou celles qui n'ont aucune expérience ; et je voyais
mon succès certain s'il prononçait le mot d'amour, s'il avait
la prétention, surtout, de l'obtenir de moi. Qu'il est commode d'avoir
affaire à vous autres gens à principes ! quelquefois un brouillon
d'Amoureux vous déconcerte par sa timidité ou vous embarrasse
par ses fougueux transports ; c'est une fièvre qui, comme l'autre,
a ses frissons et son ardeur, et quelquefois varie dans ses symptômes.
Mais votre marche réglée se devine si facilement ! L'arrivée,
le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille.
Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez
aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense,
je l'aidais de tout mon pouvoir : embarras, pour lui donner le temps de
parler ; mauvaises raisons, pour être combattues ; crainte et méfiance,
pour ramener les protestations ; et ce refrain perpétuel de sa part,
je ne vous demande qu'un mot ; et ce silence de la mienne, qui semble ne
le laisser attendre que pour le faire désirer davantage ; au travers
de tout cela, une main cent fois prise, qui se retire toujours et ne se
refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour ; nous y passâmes
une mortelle heure : nous y serions peut-être encore si nous n'avions
entendu entrer un carrosse dans ma cour. Cet heureux contretemps rendit,
comme de raison, ses instances plus vives ; et moi, voyant le moment arrivé,
où j'étais à l'abri de toute surprise, après
m'être préparée par un long soupir, j'accordai le mot
précieux. On annonça, et peu de temps après, j'eus
un cercle assez nombreux.
Prévan me demanda de venir le lendemain
matin, et j'y consentis : mais soigneuse de me défendre, j'ordonnai
à ma Femme de chambre de rester tout le temps de cette visite dans
ma chambre à coucher, d'où vous savez qu'on voit tout ce
qui se passe dans mon cabinet de toilette, et ce fut là que je le
reçus. Libres dans notre conversation, et ayant tous deux le même
désir, nous âmes bientôt d'accord : mais il fallait
se défaire de ce spectateur importun ; c'était où
je l'attendais.
Alors, lui faisant à mon gré
le tableau de ma vie intérieure, je lui persuadai aisément
que nous ne trouverions jamais un moment de liberté ; et qu'il fallait
regarder comme une espèce de miracle, celle dont nous avions joui
hier, qui même laisserait encore des dangers trop grands pour m'y
exposer, puisque à tout moment on pouvait entrer dans mon salon.
Je ne manquai pas d'ajouter que tous ces usages s'étaient établis,
parce que, jusqu'à ce jour, ils ne m'avaient jamais contrariée
; et j'insistai en même temps sur l'impossibilité de les changer,
sans me compromettre aux yeux de mes Gens. Il essaya de s'attrister, de
prendre de l'humeur, de me dire que j'avais peu d'amour ; et vous devinez
combien tout cela me touchait ! Mais voulant frapper le coup décisif,
j'appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le Zaïre,
vous pleurez . Cet empire qu'il se crut sur moi, et l'espoir qu'il en conçut
de me perdre à son gré, lui tinrent lieu de tout l'amour
d'Orosmane.
Ce coup de théâtre passé,
nous revînmes aux arrangements. Au défaut du jour, nous nous
occupâmes de la nuit : mais mon Suisse devenait un obstacle insurmontable,
et je ne permettais pas qu'on essayât de le gagner. Il me proposa
la petite porte de mon jardin : mais je l'avais prévu, et j'y créai
un chien qui, tranquille et silencieux le jour, était un vrai démon
la nuit. La facilité avec laquelle j'entrai dans tous ces détails
était bien propre à l'enhardir ; aussi vint-il à me
proposer l'expédient le plus ridicule, et ce fut celui que j'acceptai.
D'abord, son Domestique était sûr
comme lui-même : en cela il ne trompait guère, l'un l'était
bien autant que l'autre. J'aurais un grand souper chez moi ; il y serait,
il prendrait son temps pour sortir seul. L'adroit confident appellerait
la voiture, ouvrirait la portière ; et lui Prévan, au lieu
de monter, s'esquiverait adroitement. Son cocher ne pouvait s'en apercevoir
en aucune façon ; ainsi sorti pour tout le monde, et cependant resté
chez moi, il s'agissait de savoir s'il pourrait parvenir à mon appartement.
J'avoue que d'abord mon embarras fut de trouver, contre ce projet, d'assez
mauvaises raisons pour qu'il pût avoir l'air de les détruire
; il y répondit par des exemples. A l'entendre, rien n'était
plus ordinaire que ce moyen ; lui-même s'en était beaucoup
servi ; c'était même celui dont il faisait le plus d'usage,
comme le moins dangereux.
Subjuguée par ces autorités irrécusables,
je convins, avec candeur, que j'avais bien un escalier dérobé
qui conduisait très près de mon boudoir ; que je pouvais
y laisser la clef, et qu'il lui serait possible de s'y enfermer, et d'attendre,
sans beaucoup de risques, que mes Femmes fussent retirées ; et puis,
pour donner plus de vraisemblance à mon consentement, le moment
d'après je ne voulais plus, je ne revenais à consentir qu'à
condition d'une soumission parfaite, d'une sagesse. Ah ! quelle sagesse
! Enfin je voulais bien lui prouver mon amour, mais non pas satisfaire
le sien.
La sortie, dont j'oubliais de vous parler,
devait se faire par la petite porte du jardin : il ne s'agissait que d'attendre
le point du jour, le Cerbère ne dirait plus mot. Pas une âme
ne passe à cette heure-là, et les gens sont dans le plus
fort du sommeil. Si vous vous étonnez de ce tas de mauvais raisonnements,
c'est que vous oubliez notre situation réciproque. Qu'avions-nous
besoin d'en faire de meilleurs ? Il ne demandait pas mieux que tout cela
se sût, et moi, j'étais bien sûre qu'on ne le saurait
pas. Le jour fixé fut au surlendemain.
Remarquez que voilà une affaire arrangée,
et que personne n'a encore vu Prévan dans ma société.
Je le rencontre à souper chez une de mes amies, il lui offre sa
loge pour une pièce nouvelle, et j'y accepte une place. J'invite
cette femme à souper, pendant le Spectacle et devant Prévan
; je ne puis presque pas me dispenser de lui proposer d'en être.
Il accepte et me fait, deux jours après, une visite que l'usage
exige. Il vient, à la vérité, me voir le lendemain
matin : mais, outre que les visites du matin ne marquent plus, il ne tient
qu'à moi de trouver celle-ci trop leste ; et je le mets en effet
dans la classe des gens moins liés avec moi, par une invitation
écrite, pour un souper de cérémonie. Je puis bien
dire comme Annette : Mais voilà tout, pourtant ! Le jour fatal arrivé,
ce jour où je devais perdre ma vertu et ma réputation, je
donnai mes instructions à ma fidèle Victoire, et elle les
exécuta comme vous le verrez bientôt.
Cependant le soir vint. J'avais déjà
beaucoup de monde chez moi, quand on y annonça Prévan. Je
le reçus avec une politesse marquée, qui constatait mon peu
de liaison avec lui ; et je le mis à la partie de la Maréchale,
comme étant celle par qui j'avais fait cette connaissance. La soirée
ne produisit rien qu'un très petit billet, que le discret Amoureux
trouva moyen de me remettre, et que j'ai brûlé suivant ma
coutume. Il m'y annonçait que je pouvais compter sur lui ; et ce
mot essentiel était entouré de tous les mots parasites, d'amour,
de bonheur, etc., qui ne manquent jamais de se trouver à pareille
fête.
A minuit, les parties étant finies,
je proposai une courte macédoine [Quelques personnes ignorent peut-être
qu'une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard,
parmi lesquels chaque Coupeur a droit de choisir lorsque c'est à
lui à tenir la main. C'est une des inventions du siècle.].
J'avais le double projet de favoriser l'évasion de Prévan,
et en même temps de la faire remarquer ; ce qui ne pouvait pas manquer
d'arriver, vu sa réputation de Joueur. J'étais bien aise
aussi qu'on pût se rappeler au besoin que je n'avais pas été
pressée de rester seule.
Le jeu dura plus que je n'avais pensé.
Le Diable me tentait, et je succombai au désir d'aller consoler
l'impatient prisonnier. Je m'acheminais ainsi à ma perte, quand
je réfléchis qu'une fois rendue tout à fait, je n'aurais
plus sur lui l'empire de le tenir dans le costume de décence nécessaire
à mes projets. J'eus la force de résister. Je rebroussai
chemin, et revins, non sans humeur, reprendre place à ce jeu éternel.
Il finit pourtant, et chacun s'en alla. Pour moi, je sonnai mes femmes,
je me déshabillai fort vite, et les renvoyai de même.
Me voyez-vous, Vicomte, dans ma toilette légère,
marcher d'un pas timide et circonspect, et d'une main mal assurée
ouvrir la porte à mon vainqueur ? Il m'aperçut, l'éclair
n'est pas plus prompt. Que vous dirai-je ? je fus vaincue, tout à
fait vaincue, avant d'avoir pu dire un mot pour l'arrêter ou me défendre.
Il voulut ensuite prendre une situation plus commode et plus convenable
aux circonstances. Il maudissait sa parure, qui, disait-il, l'éloignait
de moi, il voulait me combattre à armes égales : mais mon
extrême timidité s'opposa à ce projet, et mes tendres
caresses ne lui en laissèrent pas le temps. Il s'occupa d'autre
chose.
Ses droits étaient doublés, et
ses prétentions revinrent ; mais alors : <<Ecoutez- moi, lui
dis-je ; vous aurez jusqu'ici un assez agréable récit à
faire aux deux Comtesses de P***, et à mille autres : mais je suis
curieuse de savoir comment vous raconterez la fin de l'aventure.>> En parlant
ainsi, je sonnais de toutes mes forces. Pour le coup j'eus mon tour, et
mon action fut plus vive que sa parole. Il n'avait encore que balbutié,
quand j'entendis Victoire accourir, et appeler les Gens qu'elle avait gardés
chez elle, comme je le lui avais ordonné. Là, prenant mon
ton de Reine, et élevant la voix : <<Sortez, Monsieur, continuai-je,
et ne reparaissez jamais devant moi.>> Là-dessus, la foule de mes
gens entra.
Le pauvre Prévan perdit la tête,
et croyant voir un guet-apens dans ce qui n'était au fond qu'une
plaisanterie, il se jeta sur son épée. Mal lui en prit :
car mon Valet de chambre, brave et vigoureux, le saisit au corps et le
terrassa. J'eus, je l'avoue, une frayeur mortelle. Je criai qu'on arrêtât,
et ordonnai qu'on laissât sa retraite libre, en s'assurant seulement
qu'il sortît de chez moi. Mes gens m'obéirent : mais la rumeur
était grande parmi eux : ils s'indignaient qu'on eût osé
manquer à leur vertueuse Maîtresse . Tous accompagnèrent
le malheureux Chevalier, avec bruit et scandale, comme je le souhaitais.
La seule Victoire resta, et nous nous occupâmes pendant ce temps
à réparer le désordre de mon lit.
Mes gens remontèrent toujours en tumulte
; et moi, encore tout émue , je leur demandai par quel bonheur ils
s'étaient encore trouvés levés ; et Victoire me raconta
qu'elle avait donné à souper à deux de ses amies,
qu'on avait veillé chez elle, et enfin tout ce dont nous étions
convenues ensemble. Je les remerciai tous, et les fis retirer, en ordonnant
pourtant à l'un d'eux d'aller sur- le-champ chercher mon Médecin.
Il me parut que j'étais autorisée à craindre l'effet
de mon saisissement mortel ; et c'était un moyen sûr de donner
du cours et de la célébrité à cette nouvelle.
Il vint en effet, me plaignit beaucoup, et
ne m'ordonna que du repos. Moi, j'ordonnai de plus à Victoire d'aller
le matin de bonne heure bavarder dans le voisinage.
Tout a si bien réussi qu'avant midi,
et aussitôt qu'il a été jour chez moi, ma dévote
Voisine était déjà au chevet de mon lit, pour savoir
la vérité et les détails de cette horrible aventure.
J'ai été obligée de me désoler avec elle, pendant
une heure, sur la corruption du siècle. Un moment après,
j'ai reçu de la Maréchale le billet que je joins ici. Enfin,
avant cinq heures, j'ai vu arriver, à mon grand étonnement,
M... [Le Commandant du corps dans lequel M. de Prévan servait].
Il venait, m'a-t-il dit, me faire ses excuses, de ce qu'un Officier de
son corps avait pu me manquer à ce point. Il ne l'avait appris qu'à
dîner chez la Maréchale, et avait sur-le-champ envoyé
ordre à Prévan de se rendre en prison. J'ai demandé
grâce, et il me l'a refusée. Alors j'ai pensé que,
comme complice, il fallait m'exécuter de mon côté,
et garder au moins de rigides arrêts. J'ai fait fermer ma porte,
et dire que j'étais incommodée.
C'est à ma solitude que vous devez cette
longue Lettre. J'en écrirai une à Madame de Volanges, dont
sûrement elle fera lecture publique et où vous verrez cette
histoire telle qu'il faut la raconter.
J'oubliais de vous dire que Belleroche est
outré, et veut absolument se battre avec Prévan. Le pauvre
garçon ! heureusement j'aurai le temps de calmer sa tête.
En attendant, je vais reposer la mienne, qui est fatiguée d'écrire.
Adieu, Vicomte.
Paris, ce 25 septembre 17**, au soir.
LETTRE LXXXVI
LA MARECHALE DE *** A LA MARQUISE DE MERTEUIL
(BILLET INCLUS DANS LA PRECEDENTE.)
Mon Dieu ! qu'est-ce donc que j'apprends, ma
chère Madame ? est-il possible que ce petit Prévan fasse
de pareilles abominations ? et encore vis-à-vis de vous ! A quoi
on est exposé ! on ne sera donc plus en sûreté chez
soi ! En vérité, ces événements-là consolent
d'être vieille. Mais de quoi je ne me consolerai jamais, c'est d'avoir
été en partie cause de ce que vous avez reçu un pareil
monstre chez vous. Je vous promets bien que si ce qu'on m'en a dit est
vrai, il ne remettra plus les pieds chez moi ; c'est le pari que tous les
honnêtes gens prendront avec lui, s'ils font ce qu'ils doivent.
On m'a dit que vous vous étiez trouvée
bien mal, et je suis inquiète de votre santé. Donnez-moi,
je vous prie, de vos chères nouvelles ; ou faites-m'en donner par
une de vos Femmes, si vous ne le pouvez pas vous-même. Je ne vous
demande qu'un mot pour me tranquilliser. Je serais accourue chez vous ce
matin, sans mes bains que mon Docteur ne me permet pas d'interrompre ;
et il faut que j'aille cet après-midi à Versailles, toujours
pour l'affaire de mon neveu.
Adieu, ma chère Madame ; comptez pour
la vie sur ma sincère amitié.
Paris, ce 25 septembre 17**
LETTRE LXXXVII
LA MARQUISE DE MERTEUIL A MADAME DE VOLANGES
Je vous écris de mon lit, ma chère
bonne amie.
L'événement le plus désagréable
et le plus impossible à prévoir, m'a rendue malade de saisissement
et de chagrin. Ce n'est pas qu'assurément j'aie rien à me
reprocher : mais il est toujours si pénible pour une femme honnête
et qui conserve la modestie convenable à son sexe, de fixer sur
elle l'attention publique, que je donnerais tout au monde pour avoir pu
éviter cette malheureuse aventure, et que je ne sais encore si je
ne prendrai pas le parti d'aller à la campagne, attendre qu'elle
soit oubliée. Voici ce dont il s'agit.
J'ai rencontré chez la Maréchale
de ... un M. de Prévan que vous connaissez sûrement de nom,
et que je ne connaissais pas autrement. Mais en le trouvant dans cette
maison, j'étais bien autorisée, ce me semble, à le
croire bonne compagnie. Il est assez bien fait de sa personne, et m'a paru
ne pas manquer d'esprit. Le hasard et l'ennui du jeu me laissèrent
seule de femme entre lui et l'Evêque de ... , tandis que tout le
monde était occupé au lansquenet. Nous causâmes tous
trois jusqu'au moment du souper. A table, une nouveauté dont on
parla lui donna l'occasion d'offrir sa loge à la Maréchale,
qui l'accepta ; et il fut convenu que j'y aurais une place. C'était
pour Lundi dernier, aux Français. Comme la Maréchale venait
souper chez moi au sortir du Spectacle, je proposai à ce Monsieur
de l'y accompagner, et il y vint. Le surlendemain il me fit une visite
qui se passa en propos d'usage, et sans qu'il y eût du tout rien
de marqué. Le lendemain il vint me voir le matin, ce qui me parut
bien un peu leste : mais je crus qu'au lieu de le lui faire sentir par
ma façon de le recevoir, il valait mieux l'avertir par une politesse,
que nous n'étions pas encore aussi intimement liés qu'il
paraissait le croire. Pour cela je lui envoyai, le jour même, une
invitation bien sèche et bien cérémonieuse, pour un
souper que je donnais avant-hier. Je ne lui adressai pas la parole quatre
fois dans toute la soirée ; et lui de son côté se retira
aussitôt sa partie finie. Vous conviendrez que jusque-là rien
n'a moins l'air de conduire à une aventure : on fit, après
les parties, une macédoine qui nous mena jusqu'à près
de deux heures ; et enfin je me mis au lit.
Il y avait au moins une mortelle demi-heure
que mes femmes étaient retirées, quand j'entendis du bruit
dans mon appartement. J'ouvris mon rideau avec beaucoup de frayeur, et
vis un homme entrer par la porte qui conduit à mon boudoir. Je jetai
un cri perçant ; et je reconnus, à la clarté de ma
veilleuse, ce M. de Prévan, qui, avec une effronterie inconcevable,
me dit de ne pas m'alarmer ; qu'il allait m'éclaircir le mystère
de sa conduite, et qu'il me suppliait de ne faire aucun bruit. En parlant
ainsi, il allumait une bougie ; j'étais saisie au point que je ne
pouvais parler. Son air aisé et tranquille me pétrifiait,
je crois, encore davantage. Mais il n'eut pas dit deux mots, que je vis
quel était ce prétendu mystère ; et ma seule réponse
fut, comme vous pouvez le croire, de me pendre à ma sonnette.
Par un bonheur incroyable, tous les Gens de
l'office avaient veillé chez une de mes Femmes, et n'étaient
pas encore couchés. Ma Femme de chambre, qui, en venant chez moi,
m'entendit parler avec beaucoup de chaleur, fut effrayée, et appela
tout ce monde-là. Vous jugez quel scandale ! Mes Gens étaient
furieux ; je vis le moment où mon Valet de chambre tuait Prévan.
J'avoue que, pour l'instant, je fus fort aise de me voir en force : en
y réfléchissant aujourd'hui, j'aimerais mieux qu'il ne fût
venu que ma Femme de chambre ; elle aurait suffi, et j'aurais peut-être
évité cet éclat qui m'afflige.
Au lieu de cela, le tumulte a réveillé
les voisins, les Gens ont parlé, et c'est depuis hier la nouvelle
de tout Paris. M. de Prévan est en prison par ordre du Commandant
de son corps, qui a eu l'honnêteté de passer chez moi, pour
me faire des excuses, m'a-t-il dit. Cette prison va encore augmenter le
bruit : mais je n'ai jamais pu obtenir que cela fût autrement. La
Ville et la Cour se sont fait écrire à ma porte, que j'ai
fermée à tout le monde. Le peu de personne que j'ai vues
m'a dit qu'on me rendait justice, et que l'indignation publique était
au comble contre M. de Prévan : assurément, il le mérite
bien, mais cela n'ôte pas le désagrément de cette aventure.
De plus, cet homme a sûrement quelques
amis, et ses amis doivent être méchants : qui sait, qui peut
savoir ce qu'ils inventeront pour me nuire ? Mon Dieu, qu'une jeune femme
est malheureuse ! elle n'a rien fait encore, quand elle s'est mise à
l'abri de la médisance ; il faut qu'elle en impose même à
la calomnie.
Mandez-moi, je vous prie, ce que vous auriez
fait, ce que vous feriez à ma place ; enfin tout ce que vous pensez.
C'est toujours de vous que j'ai reçu les consolations les plus douces
et les avis les plus sages ; c'est de vous aussi que j'aime le mieux à
en recevoir.
Adieu, ma chère et bonne amie ; vous
connaissez les sentiments qui m'attachent à vous pour jamais. J'embrasse
votre aimable fille.
Paris, ce 26 septembre 17**
LETTRE LXXXVIII
CECILE VOLANGES AU VICOMTE DE VALMONT
Malgré tout le plaisir que j'ai, Monsieur,
à recevoir les Lettres de M. le Chevalier Danceny, et quoique je
ne désire pas moins que lui que nous puissions nous voir encore,
sans qu'on puisse nous en empêcher, je n'ai pas osé cependant
faire ce que vous me proposez. Premièrement, c'est trop dangereux
; cette clef que vous voulez que je mette à la place de l'autre
lui ressemble bien assez à la vérité : mais pourtant,
il ne laisse pas d'y avoir encore de la différence, et Maman regarde
à tout, et s'aperçoit de tout. De plus, quoiqu'on ne s'en
soit pas encore servi depuis que nous sommes ici, il ne faut qu'un malheur
; et si on s'en apercevait, je serais perdue pour toujours. Et puis, il
me semble aussi que ce serait bien mal ; faire comme cela une double clef
: c'est bien fort ! Il est vrai que c'est vous qui auriez la bonté
de vous en charger ; mais malgré cela, si on le savait, je n'en
porterais pas moins le blâme et la faute, puisque ce serait pour
moi que vous l'auriez faite. Enfin, j'ai voulu essayer deux fois de la
prendre, et certainement cela serait bien facile, si c'était toute
autre chose : mais je ne sais pas pourquoi je me suis toujours mise à
trembler, et n'en ai jamais eu le courage. Je crois donc qu'il vaut mieux
rester comme nous sommes.
Si vous avez toujours la bonté d'être
aussi complaisant que jusqu'ici, vous trouverez toujours bien le moyen
de me remettre une Lettre. Même pour la dernière, sans le
malheur qui a voulu que vous vous retourniez tout de suite dans un certain
moment, nous aurions eu bien aisé. Je sens bien que vous ne pouvez
pas, comme moi, ne songer qu'à ça ; mais j'aime mieux avoir
plus de patience et ne pas tant risquer. Je suis sûre que M. Danceny
dirait comme moi : car toutes les fois qu'il voulait quelque chose qui
me faisait trop de peine, il consentait toujours que cela ne fût
pas.
Je vous remettrai, Monsieur, en même
temps que cette Lettre, la vôtre, celle de M. Danceny, et votre clef.
Je n'en suis pas moins reconnaissante de toutes vos bontés et je
vous prie bien de me les continuer. Il est bien vrai que je suis bien malheureuse,
et que sans vous je le serais encore bien davantage : mais, après
tout, c'est ma mère ; il faut bien prendre patience. Et pourvu que
M. Danceny m'aime toujours, et que vous ne m'abandonniez pas, il viendra
peut- être un temps plus heureux.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec
bien de la reconnaissance, votre très humble et très obéissante
servante.
De ..., ce 26 septembre 17**
LETTRE LXXXIX
LE VICOMTE DE VALMONT AU CHEVALIER DANCENY
Si vos affaires ne vont pas toujours aussi
vite que vous le voudriez, mon ami, ce n'est pas tout à fait à
moi qu'il faut vous en prendre. J'ai ici plus d'un obstacle à vaincre.
La vigilance et la sévérité de Madame de Volanges
ne sont pas les seuls ; votre jeune amie m'en oppose aussi quelques-uns.
Soit froideur, ou timidité, elle ne fait pas toujours ce que je
lui conseille ; et je crois cependant savoir mieux qu'elle ce qu'il faut
faire.
J'avais trouvé un moyen simple, commode
et sûr de lui remettre vos Lettres, et même de faciliter, par
la suite, les entrevues que vous désirez : mais je n'ai pu la décider
à s'en servir. J'en suis d'autant plus affligé, que je n'en
vois pas d'autre pour vous rapprocher d'elle ; et que même pour votre
correspondance, je crains sans cesse de nous compromettre tous trois. Or,
vous jugez que je ne veux ni courir ce risque-là, ni vous y exposer
l'un et l'autre.
Je serais pourtant vraiment peiné que
le peu de confiance de votre petite amie m'empêchât de vous
être utile ; peut-être feriez-vous bien de lui en écrire.
Voyez ce que vous voulez faire, c'est à vous seul à décider
; car ce n'est pas assez de servir ses amis, il faut encore les servir
à leur manière. Ce pourrait être aussi une façon
de plus de vous assurer de ses sentiments pour vous ; car la femme qui
garde une volonté à elle n'aime pas autant qu'elle le dit.
Ce n'est pas que je soupçonne votre
Maîtresse d'inconstance : mais elle est bien jeune : elle a grand-peur
de sa Maman, qui, comme vous le savez, ne cherche qu'à vous nuire
; et peut-être serait-il dangereux de rester trop longtemps sans
l'occuper de vous. N'allez pas cependant vous inquiéter à
un certain point de ce que je vous dis là. Je n'ai dans le fond
nulle raison de méfiance ; c'est uniquement la sollicitude de l'amitié.
Je ne vous écris pas plus longuement,
parce que j'ai bien aussi quelques affaires pour mon compte. Je ne suis
pas aussi avancé que vous : mais j'aime autant, et cela console
; et quand je ne réussirais pas pour moi, si je parviens à
vous être utile, je trouverai que j'ai bien employé mon temps.
Adieu, mon ami.
Du Château de ..., ce 26 septembre 17**
LETTRE XC
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Je désire beaucoup, Monsieur, que cette
Lettre ne vous fasse aucune peine ; ou, si elle doit vous en causer, qu'au
moins elle puisse être adoucie par celle que j'éprouve en
vous l'écrivant. Vous devez me connaître assez à présent
pour être bien sûr que ma volonté n'est pas de vous
affliger ; mais vous, sans doute, vous ne voudriez pas non plus me plonger
dans un désespoir éternel. Je vous conjure donc, au nom de
l'amitié tendre que je vous ai promise, au nom même des sentiments
peut-être plus vifs, mais à coup sûr pas plus sincères,
que vous avez pour moi, ne nous voyons plus ; partez ; et, jusque-là,
fuyons surtout ces entretiens particuliers et trop dangereux, où,
par une inconcevable puissance, sans jamais parvenir à vous dire
ce que je veux, je passe mon temps à écouter ce que je ne
devrais pas entendre.
Hier encore, quand vous vîntes me joindre
dans le parc, j'avais bien pour unique objet de vous dire ce que je vous
écris aujourd'hui ; et cependant qu'ai- je fait ? que m'occuper
de votre amour ;... de votre amour, auquel jamais je ne dois répondre
! Ah ! de grâce, éloignez-vous de moi.
Ne craignez pas que votre absence altère
jamais mes sentiments pour vous ; comment parviendrais-je à les
vaincre, quand je n'ai plus le courage de les combattre ? Vous le voyez,
je vous dis tout, je crains moins d'avouer ma faiblesse, que d'y succomber
: mais cet empire que j'ai perdu sur mes sentiments, je le conserverai
sur mes actions ; oui, je le conserverai, j'y suis résolue ; fût-ce
aux dépens de ma vie.
Hélas ! le temps n'est pas loin, où
je me croyais bien sûre de n'avoir jamais de pareils combats à
soutenir. Je m'en félicitais ; je m'en glorifiais peut-être
trop. Le Ciel a puni, cruellement puni cet orgueil : mais plein de miséricorde
au moment même qu'il nous frappe, il m'avertit encore avant ma chute
; et je serais doublement coupable, si je continuais à manquer de
prudence, déjà prévenue que je n'ai plus de force.
Vous m'avez dit cent fois que vous ne voudriez
pas d'un bonheur acheté par mes larmes. Ah ! ne parlons plus de
bonheur, mais laissez-moi reprendre quelque tranquillité.
En accordant ma demande, quels nouveaux droits
n'acquerrez-vous pas sur mon coeur ? Et ceux-là, fondés sur
la vertu, je n'aurai point à m'en défendre. Combien je me
plairai dans ma reconnaissance ! Je vous devrai la douceur de goûter
sans remords un sentiment délicieux. A présent, au contraire,
effrayée de mes sentiments, de mes pensées, je crains également
de m'occuper de vous et de moi ; votre idée même m'épouvante
: quand je ne peux la fuir, je la combats ; je ne l'éloigne pas,
mais je la repousse.
Ne vaut-il pas mieux pour tous deux faire cesser
cet état de trouble et d'anxiété ? Ô vous, dont
l'âme toujours sensible, même au milieu de ses erreurs, est
restée amie de la vertu, vous aurez égard à ma situation
douloureuse, vous ne rejetterez pas ma prière ! Un intérêt
plus doux, mais non moins ces agitations violentes : alors respirant par
vos bienfaits, je chérirai mon existence, et je dirai dans la joie
de mon coeur : Ce calme que je ressens, je le dois à mon ami.
En vous soumettant à quelques privations
légères, que je ne vous impose point, mais que je vous demande,
croirez-vous donc acheter trop cher la fin de mes tourments ? Ah ! si,
pour vous rendre heureux, il ne fallait que consentir à être
malheureuse, vous pouvez m'en croire, je n'hésiterais pas un moment...
Mais devenir coupable !... non, mon ami, non, plutôt mourir mille
fois.
Déjà assaillie par la honte,
à la veille des remords, je redoute et les autres et moi-même
; je rougis dans le cercle, et frémis dans la solitude ; je n'ai
plus qu'une vie de douleur ; je n'aurai de tranquillité que par
votre consentement. Mes résolutions les plus louables ne suffisent
pas pour me rassurer ; j'ai formé celle-ci dès hier, et cependant
j'ai passé la nuit dans les larmes.
Voyez votre amie, celle que vous aimez, confuse
et suppliante, vous demander le repos et l'innocence. Ah Dieu ! sans vous,
eût-elle jamais été réduite à cette humiliante
demande ? Je ne vous reproche rien ; je sens trop par moi-même combien
il est difficile de résister à un sentiment impérieux.
Une plainte n'est pas un murmure. Faites par générosité
ce que je fais par devoir ; et à tous les sentiments que vous m'avez
inspirés, je joindrai celui d'une éternelle reconnaissance.
Adieu, adieu, Monsieur.
De ..., ce 27 septembre 17**
LETTRE XCI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
Consterné par votre Lettre, j'ignore
encore, Madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s'il
faut choisir entre votre malheur et le mien, c'est à moi à
me sacrifier, et je ne balance pas ; mais de si grands intérêts
méritent bien, ce me semble, d'être avant tout discutés
et éclaircis ; et comment y parvenir, si nous ne devons plus nous
parler ni nous voir ?
Quoi ! tandis que les sentiments les plus doux
nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer, peut-être
sans retour ! En vain l'amitié tendre, l'ardent amour, réclameront
leurs droits ; leurs voix ne seront point entendues : et pourquoi ? quel
est donc ce danger pressant qui vous menace ? Ah ! croyez- moi, de pareilles
craintes, et si légèrement conçues, sont déjà,
ce me semble, d'assez puissants motifs de sécurité.
Permettez-moi de vous le dire, je retrouve
ici la trace des impressions défavorables qu'on vous a données
sur moi. On ne tremble point auprès de l'homme qu'on estime ; on
n'éloigne pas, surtout, celui qu'on a jugé digne de quelque
amitié : c'est l'homme dangereux qu'on redoute et qu'on fuit.
Cependant, qui fut jamais plus respectueux
et plus soumis que moi ? Déjà, vous le voyez, je m'observe
dans mon langage ; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à
mon coeur, et qu'il ne cesse de vous donner en secret. Ce n'est plus l'amant
fidèle et malheureux, recevant les conseils et les consolations
d'une amie tendre et sensible ; c'est l'accusé devant son juge,
l'esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute
de nouveaux devoirs ; je m'engage à les remplir tous. Ecoutez-moi,
et si vous me condamnez, j'y souscris et je pars. Je promets davantage
; préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre ? vous
sentez-vous le courage d'être injuste ? ordonnez et j'obéis
encore.
Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l'entende
de votre bouche. Et pourquoi ? m'allez-vous dire à votre tour. Ah
! que si vous faites cette question, vous connaissez peu l'amour et mon
coeur ! N'est-ce donc rien que de vous voir encore une fois ? Eh ! quand
vous porterez le désespoir dans mon âme, peut-être un
regard consolateur l'empêchera d'y succomber. Enfin s'il me faut
renoncer à l'amour, à l'amitié, pour qui seuls j'existe,
au moins vous verrez votre ouvrage, et votre pitié me restera :
cette faveur légère, quand même je ne la mériterais
pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher, pour espérer
de l'obtenir.
Quoi ! vous allez m'éloigner de vous
! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l'un
à l'autre ! que dis-je ? vous le désirez ; et tandis que
vous m'assurez que mon absence n'altérera point vos sentiments,
vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à
les détruire. Déjà, vous me parlez de les remplacer
par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu'obtiendrait de vous un
inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même en cessant
de vous nuire, voilà ce que vous m'offrez ! et vous voulez que mon
coeur s'en contente ! Interrogez le vôtre : si votre amant, si votre
ami, venaient un jour vous parler de leur reconnaissance, ne leur diriez-vous
pas avec indignation : <<Retirez-vous, vous êtes des ingrats>>
?
Je m'arrête et réclame votre indulgence.
Pardonnez l'expression d'une douleur que vous faites naître : elle
ne nuira point à ma soumission parfaite. Mais je vous en conjure
à mon tour, au nom de ces sentiments si doux, que vous- même
vous réclamez, ne refusez pas de m'entendre ; et par pitié
du moins pour le trouble mortel où vous m'avez plongé, n'en
éloignez pas le moment. Adieu, Madame.
De ..., ce 27 septembre 17**, au soir.
LETTRE XCII
LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT
Ô mon ami ! votre Lettre m'a glacé
d'effroi. Cécile... Ô Dieu ! est-il possible ? Cécile
ne m'aime plus. Oui, je vois cette affreuse vérité à
travers le voile dont votre amitié l'entoure. Vous avez voulu me
préparer à recevoir ce coup mortel. Je vous remercie de vos
soins, mais peut-on en imposer à l'amour ? Il court au-devant de
ce qui l'intéresse ; il n'apprend pas son sort, il le devine. Je
ne doute plus du mien : parlez-moi sans détour, vous le pouvez,
et je vous en prie. Mandez-moi tout ; ce qui a fait naître vos soupçons,
ce qui les a confirmés. Les moindres détails sont précieux.
Tâchez, surtout, de vous rappeler ses paroles. Un mot pour l'autre
peut changer toute une phrase ; le même a quelquefois deux sens...
Vous pouvez vous être trompé : hélas, je cherche à
me flatter encore. Que vous a-t-elle dit ? me fait-elle quelque reproche
? au moins ne se défend-elle pas de ses torts ? J'aurais dû
prévoir ce changement, par les difficultés que, depuis un
temps, elle trouve à tout. L'amour ne connaît pas tant d'obstacles.
Quel parti dois-je prendre ? que me conseillez-vous
? Si je tentais de la voir ? cela est-il donc impossible ? L'absence est
si cruelle, si funeste... et elle a refusé un moyen de me voir !
Vous ne me dites pas quel il était ; s'il y avait en effet trop
de danger, elle sait bien que je ne veux pas qu'elle se risque trop. Mais
aussi je connais votre prudence ; et pour mon malheur, je ne peux pas ne
pas y croire.
Que vais-je faire à présent ?
comment lui écrire ? Si je lui laisse voir mes soupçons,
ils la chagrineront peut-être ; et s'ils sont injustes, me pardonnerais-
je de l'avoir affligée ? Si je les lui cache, c'est la tromper,
et je ne sais point dissimuler avec elle.
Oh ! si, elle pouvait savoir ce que je souffre,
ma peine la toucherait. Je la connais sensible ; elle a le coeur excellent
et j'ai mille preuves de son amour. Trop de timidité, quelque embarras,
elle est si jeune ! et la mère la traite avec tant de sévérité
! Je vais lui écrire ; je me contiendrai ; je lui demanderai seulement
de s'en remettre entièrement à vous. Quand même elle
refuserait encore, elle ne pourra pas au moins se fâcher de ma prière,
et peut-être elle consentira.
Vous, mon ami, je vous fais mille excuses,
et pour elle et pour moi. Je vous assure qu'elle sent le prix de vos soins,
qu'elle en est reconnaissante. Ce n'est pas méfiance, c'est timidité.
Ayez de l'indulgence ; c'est le plus beau caractère de l'amitié.
La vôtre m'est bien précieuse, et je ne sais comment reconnaître
tout ce que vous faites pour moi. Adieu, je vais écrire tout de
suite.
Je sens toutes mes craintes revenir ; qui m'eût
dit que jamais il m'en coûterait de lui écrire ! Hélas
! hier encore, c'était mon plaisir le plus doux.
Adieu, mon ami ; continuez-moi vos soins, et
plaignez-moi beaucoup.
Paris, ce 27 septembre 17**
LETTRE XCIII
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
(JOINTE A LA PRECEDENTE.)
Je ne puis vous dissimuler combien j'ai été
affligé en apprenant de Valmont le peu de confiance que vous continuez
à avoir en lui. Vous n'ignorez pas qu'il est mon ami, qu'il est
la seule personne qui puisse nous rapprocher l'un de l'autre : j'avais
cru que ces titres seraient suffisants auprès de vous ; je vois
avec peine que je me suis trompé. Puis-je espérer qu'au moins
vous m'instruirez de vos raisons ? Ne trouverez-vous pas encore quelques
difficultés qui vous en empêcheront ? Je ne puis cependant
deviner, sans vous, le mystère de cette conduite. Je n'ose soupçonner
votre amour, sans doute aussi vous n'oseriez trahir le mien. Ah ! Cécile
!... Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir ?
un moyen simple, commode et sûr [Danceny ne sait pas quel était
ce moyen ; il répète seulement l'expression de Valmont] ?
Et c'est ainsi que vous m'aimez ! Une si courte absence a bien changé
vos sentiments. Mais pourquoi me tromper ? pourquoi me dire que vous m'aimez
toujours, que vous m'aimez davantage ? Votre Maman, en détruisant
votre amour, a-t-elle aussi détruit votre candeur ? Si au moins
elle vous a laissé quelque pitié, vous n'apprendrez pas sans
peine les tourments affreux que vous me causez. Ah ! je souffrirais moins
pour mourir.
Dites-moi donc, votre coeur m'est-il fermé
sans retour ? m'avez-vous entièrement oublié ? Grâce
à vos refus, je ne sais, ni quand vous entendrez mes plaintes, ni
quand vous y répondrez. L'amitié de Valmont avait assuré
notre correspondance : mais vous, vous n'avez pas voulu ; vous la trouviez
pénible, vous avez préféré qu'elle fût
rare. Non, je ne croirai plus à l'amour, à la bonne foi.
Eh ! qui peut-on croire, si Cécile m'a trompé ?
Répondez-moi donc : est-il vrai que
vous ne m'aimez plus ? Non cela n'est pas possible ; vous vous faites illusion
; vous calomniez votre coeur. Une crainte passagère, un moment de
découragement, mais que l'amour a bientôt fait disparaître
; n'est-il pas vrai, ma Cécile ? ah ! sans doute, et j'ai tort de
vous accuser. Que je serais heureux d'avoir tort ! que j'aimerais à
vous faire de tendres excuses, à réparer ce moment d'injustice
par une éternité d'amour !
Cécile, Cécile, ayez pitié
de moi ! Consentez à me voir, prenez-en tous les moyens ! Voyez
ce que produit l'absence ! des craintes, des soupçons, peut- être
de la froideur ! un seul regard, un seul mot et nous serons heureux. Mais
quoi ! puis-je encore parler de bonheur ? peut-être est-il perdu
pour moi, perdu pour jamais. Tourmenté par la crainte, cruellement
pressé entre les soupçons injustes et la vérité
plus cruelle, je ne puis m'arrêter à aucune pensée
; je ne conserve d'existence que pour souffrir et vous aimer. Ah ! Cécile
! vous seule avez le droit de me la rendre chère ; et j'attends
du premier mot que vous prononcerez le retour du bonheur ou la certitude
d'un désespoir éternel.
Paris, ce 27 septembre 17**
LETTRE XCIV
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
Je ne conçois rien à votre Lettre,
sinon la peine qu'elle me cause. Qu'est-ce que M. de Valmont vous a donc
mandé, et qu'est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais
plus ? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement
j'en serais moins tourmentée ; et il est bien dur, quand je vous
aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j'ai tort, et
qu'au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les
peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe,
et que je vous dis ce qui n'est pas ! vous avez là une jolie idée
de moi ! Mais quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel
intérêt y aurais-je ? Assurément, si je ne vous aimais
plus je n'aurais qu'à le dire, et tout le monde m'en louerait ;
mais, par malheur, c'est plus fort que moi ; et il faut que ce soit pour
quelqu'un qui ne m'en a pas d'obligation du tout !
Qu'est-ce que j'ai donc fait pour vous tant
fâcher ? Je n'ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais
que Maman ne s'en aperçût, et que cela ne me causât
encore du chagrin, et à vous aussi à cause de moi ; et puis
encore, parce qu'il me semble que c'est mal fait. Mais ce n'était
que M. de Valmont qui m'en avait parlé ; je ne pouvais pas savoir
si vous le vouliez ou non, puisque vous n'en saviez rien. A présent
que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre,
cette clef ? je la prendrai dès demain ; et puis nous verrons ce
que vous aurez, encore à dire.
M. de Valmont a beau être votre ami,
je crois que je vous aime bien autant qu'il peut vous aimer, pour le moins
; et cependant c'est toujours lui qui a raison, et moi j'ai toujours tort.
Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est
bien égal, parce que vous savez que je m'apaise tout de suite :
mais à présent que j'aurai la clef, je pourrai vous voir
quand je voudrai ; et je vous assure que je ne voudrai pas quand vous agirez
comme ça. J'aime mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi, que
s'il me venait de vous : voyez ce que vous voulez faire.
Si vous vouliez, nous nous aimerions tant !
et au moins n'aurions-nous de peines que celles qu'on nous fait ! Je vous
assure bien que si j'étais maîtresse, vous n'auriez jamais
à vous plaindre de moi : mais si vous ne me croyez pas, nous serons
toujours bien malheureux, et ce ne sera pas ma faute. J'espère que
bientôt nous pourrons nous voir, et qu'alors nous n'aurons plus d'occasions
de nous chagriner comme à présent.
Si j'avais pu prévoir ça, j'aurais
pris cette clef tout de suite : mais, en vérité, je croyais
bien faire. Ne m'en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste,
et aimez-moi toujours autant que je vous aime ; alors je serai bien contente.
Adieu, mon cher ami.
Du Château de ..., ce 28 septembre 17**
LETTRE XCV
CECILE VOLANGES AU VICOMTE DE VALMONT
Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien avoir
la bonté de me remettre cette clef que vous m'aviez donnée
pour mettre à la place de l'autre ; puisque tout le monde le veut,
il faut bien que j'y consente aussi.
Je ne sais pas pourquoi vous avez mandé
à M. Danceny que je ne l'aimais plus : je ne crois pas vous avoir
jamais donné lieu de le penser ; et cela lui a fait bien de la peine,
et à moi aussi. Je sais bien que vous êtes son ami ; mais
ce n'est pas une raison pour le chagriner, ni moi non plus. Vous me feriez
bien plaisir de lui mander le contraire, la première fois que vous
lui écrirez, et que vous en êtes sûr : car c'est en
vous qu'il a le plus confiance ; et moi, quand j'ai dit une chose, et qu'on
ne la croit pas, je ne sais plus comment faire.
Pour ce qui est de la clef, vous pouvez être
tranquille ; j'ai bien retenu tout ce que vous me recommandiez dans votre
Lettre. Cependant, si vous l'avez encore, et que vous vouliez me la donner
en même temps, je vous promets que j'y ferai bien attention. Si ce
pouvait être demain en allant dîner, je vous donnerais l'autre
clef après-demain à déjeuner, et vous me la remettriez
de la même façon que la première. Je voudrais bien
que cela ne fût pas long, parce qu'il y aurait moins de temps à
risquer que Maman s'en aperçût.
Et puis, quand une fois vous aurez cette clef-là,
vous aurez bien la bonté de vous en servir aussi pour prendre mes
Lettres ; et comme cela, M. Danceny aura plus souvent de mes nouvelles.
Il est vrai que ce sera bien plus commode qu'à présent ;
mais c'est que d'abord, cela m'a fait trop peur : je vous prie de m'excuser,
et j'espère que vous n'en continuerez pas moins d'être aussi
complaisant que par le passé. J'en serai aussi toujours bien reconnaissante.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre
très humble et très obéissante servante.
De ..., ce 28 septembre 17**
LETTRE XCVI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Je parie bien que, depuis votre aventure, vous
attendez chaque jour mes compliments et mes éloges ; je ne doute
même pas que vous n'ayez pris un peu d'humeur de mon long silence
: mais que voulez-vous ? j'ai toujours pensé que quand il n'y avait
plus que des louanges à donner à une femme, on pouvait s'en
reposer sur elle, et s'occuper d'autre chose. Cependant je vous remercie
pour mon compte, et vous félicite pour le vôtre. Je veux bien
même, pour vous rendre parfaitement heureuse, convenir que pour cette
fois vous avez surpassé mon attente. Après cela, voyons si
de mon côté j'aurai du moins rempli la vôtre en partie.
Ce n'est pas de Madame de Tourvel dont je veux
vous parler ; sa marche trop lente vous déplaît. Vous n'aimez
que les affaires faites. Les scènes filées vous ennuient
; et moi, jamais je n'avais goûté le plaisir que j'éprouve
dans ces lenteurs prétendues.
Oui, j'aime à voir, à considérer
cette femme prudente, engagée, sans s'en être aperçue,
dans un sentier qui ne permet plus de retour, et dont la pente rapide et
dangereuse l'entraîne malgré elle, et la force à me
suivre. Là, effrayée du péril qu'elle court, elle
voudrait s'arrêter et ne peut se retenir. Ses soins et son adresse
peuvent bien rendre ses pas moins grands ; mais il faut qu'ils se succèdent.
Quelquefois, n'osant fixer le danger, elle ferme les yeux, et se laissant
aller, s'abandonne à mes soins. Plus souvent, une nouvelle crainte
ranime ses efforts dans son effroi mortel, elle veut tenter encore de retourner
en arrière ; elle épuise ses forces pour gravir péniblement
un court espace ; et bientôt un magique pouvoir la replace plus près
de ce danger, que vainement elle avait voulu fuir. Alors n'ayant plus que
moi pour guide et pour appui, sans songer à me reprocher davantage
une chute inévitable, elle m'implore pour la retarder. Les ferventes
prières, les humbles supplications, tout ce que les mortels, dans
leur crainte, offrent à la Divinité, c'est moi qui les reçois
d'elle ; et vous voulez que, sourd à ses voeux, et détruisant
moi-même le culte qu'elle me rend, j'emploie à la précipiter
la puissance qu'elle invoque pour la soutenir ! Ah ! laissez-moi du moins
le temps d'observer ces touchants combats entre l'amour et la vertu.
Eh quoi ! ce même spectacle qui vous
fait courir au Théâtre avec empressement, que vous y applaudissez
avec fureur, le croyez-vous moins attachant dans la réalité
? Ces sentiments d'une âme pure et tendre, qui redoute le bonheur
qu'elle désire, et ne cesse pas de se défendre, même
alors qu'elle cesse de résister, vous les écoutez avec enthousiasme
: ne seraient-ils sans prix que pour celui qui les fait naître ?
Voilà pourtant, voilà les délicieuses jouissances
que cette femme céleste m'offre chaque jour ; et vous me reprochez
d'en savourer les douceurs ! Ah ! le temps ne viendra que trop tôt,
où, dégradée par sa chute, elle ne sera plus pour
moi qu'une femme ordinaire.
Mais j'oublie, en vous parlant d'elle, que
je ne voulais pas vous en parler. Je ne sais quelle puissance m'y attache,
m'y ramène sans cesse, même alors que je l'outrage. Ecartons
sa dangereuse idée ; que je redevienne moi-même pour traiter
un sujet plus gai. Il s'agit de votre pupille, à présent
devenue la mienne, et j'espère qu'ici vous allez me reconnaître.
Depuis quelques jours, mieux traité
par ma tendre Dévote, et par conséquent moins occupé
d'elle, j'avais remarqué que la petite Volanges était en
effet fort jolie ; et que s'il y avait de la sottise à en être
amoureux comme Danceny, peut-être n'y en avait-il pas moins de ma
part à ne pas chercher auprès d'elle une distraction que
ma solitude me rendait nécessaire. Il me parut juste aussi de me
payer des soins que je me donnais pour elle : je me rappelais en outre
que vous me l'aviez offerte, avant que Danceny eût rien à
y prétendre ; et je me trouvais fondé à réclamer
quelques droits sur un bien qu'il ne possédait qu'à mon refus
et par mon abandon. La jolie mine de la petite personne, sa bouche si fraîche,
son air enfantin, sa gaucherie même fortifiaient ces sages réflexions
; je résolus d'agir en conséquence, et le succès a
couronné l'entreprise.
Déjà vous cherchez par quel moyen
j'ai supplanté si tôt l'amant chéri ; quelle séduction
convient à cet âge, à cette expérience. Epargnez-vous
tant de peine, je n'en ai employé aucune. Tandis que, maniant avec
adresse les armes de votre sexe, vous triomphiez par la finesse ; moi,
rendant à l'homme ses droits imprescriptibles, je subjuguais par
l'autorité. Sûr de saisir ma proie si je pouvais la joindre,
je n'avais besoin de ruse que pour m'en approcher, et même celle
dont je me suis servi ne mérite presque pas ce nom.
Je profitai de la première lettre que
je reçus de Danceny pour sa Belle, et après l'en avoir avertie
par le signal convenu entre nous, au lieu de mettre mon adresse à
la lui rendre, je la mis à n'en pas trouver le moyen : cette impatience
que je faisais naître, je feignais de la partager, et après
avoir causé le mal, j'indiquai le remède.
La jeune personne habite une chambre dont une
porte donne sur le corridor ; mais comme de raison, la mère en avait
pris la clef. Il ne s'agissait que de s'en rendre maître. Rien de
plus facile dans l'exécution ; je ne demandais que d'en disposer
deux heures, et je répondais d'en avoir une semblable. Alors correspondances,
entrevues, rendez-vous nocturnes ; tout devenait commode et sûr :
cependant, le croiriez-vous ? l'enfant timide prit peur et refusa. Un autre
s'en serait désolé ; moi, je n'y vis que l'occasion d'un
plaisir plus piquant. J'écrivis à Danceny pour me plaindre
de ce refus, et je fis si bien que notre étourdi n'eut de cesse
qu'il n'eût obtenu, exigé même de sa craintive Maîtresse,
qu'elle accordât ma demande et se livrât toute à ma
discrétion.
J'étais bien aise, je l'avoue, d'avoir
ainsi changé de rôle, et que le jeune homme fît pour
moi ce qu'il comptait que je ferais pour lui. Cette idée doublait,
à mes yeux, le prix de l'aventure : aussi dès que j'ai eu
la précieuse clef, me suis-je hâté d'en faire usage,
c'était la nuit dernière.
Après m'être assuré que
tout était tranquille dans le Château ; armé de ma
lanterne sourde, et dans la toilette que comportait l'heure et qu'exigeait
la circonstance, j'ai rendu ma première visite à votre pupille.
J'avais tout fait préparer (et cela par elle-même), pour pouvoir
entrer sans bruit. Elle était dans son premier sommeil, et dans
celui de son âge ; de façon que je suis arrivé jusqu'à
son lit, sans qu'elle se soit réveillée. J'ai d'abord été
tenté d'aller plus avant, et d'essayer de passer pour un songe ;
mais craignant l'effet de la surprise et le bruit qu'elle entraîne,
j'ai préféré d'éveiller avec précaution
la jolie dormeuse, et suis en effet parvenu à prévenir le
cri que je redoutais.
Après avoir calmé ses premières
craintes, comme je n'étais pas venu là pour causer, j'ai
risqué quelques libertés. Sans doute on ne lui a pas bien
appris dans son Couvent à combien de périls divers est exposée
la timide innocence, et tout ce qu'elle a à garder pour n'être
pas surprise : car, portant toute son attention, toutes ses forces à
se défendre d'un baiser, qui n'était qu'une fausse attaque,
tout le reste était laissé sans défense ; le moyen
de n'en pas profiter ! J'ai donc changé ma marche, et sur le champ
j'ai pris poste. Ici nous avons pensé être perdus tous deux
: la petite fille, tout effarouchée, a voulu crier de bonne foi
; heureusement sa voix s'est éteinte dans les pleurs. Elle s'était
jetée aussi au cordon de sa sonnette, mais mon adresse a retenu
son bras à temps.
<<Que voulez-vous faire (lui ai-je dit
alors), vous perdre pour toujours ? Qu'on vienne, et que m'importe ? à
qui persuaderez-vous que je ne sois pas ici de votre aveu ? Quel autre
que vous m'aura fourni le moyen de m'y introduire ? et cette clef que je
tiens de vous, que je n'ai pu avoir que par vous, vous chargerez-vous d'en
indiquer l'usage ?>> Cette courte harangue n'a calmé ni la douleur,
ni la colère, mais elle a amené la soumission. Je ne sais
si j'avais le don de l'éloquence ; au moins est-il vrai que je n'en
avais pas le geste. Une main occupée pour la force, l'autre pour
l'amour, quel Orateur pourrait prétendre à la grâce
en pareille situation ? Si vous vous la peignez bien, vous conviendrez
qu'au moins elle était favorable à l'attaque : mais moi,
je n'entends rien à rien, et comme vous dites, la femme la plus
simple, une pensionnaire, me mène comme un enfant.
Celle-ci, tout en se désolant, sentait
qu'il fallait prendre un parti, et entrer en composition. Les prières
me trouvant inexorable, il a fallu passer aux offres. Vous croyez que j'ai
vendu bien cher ce poste important : non, j'ai tout promis pour un baiser.
Il est vrai que, le baiser pris, je n'ai pas tenu ma promesse : mais j'avais
de bonnes raisons. Etions-nous convenus qu'il serait pris ou donné
? A force de marchander, nous sommes tombés d'accord pour un second,
et celui-là, il était dit qu'il serait reçu. Alors
ayant guidé ses bras timides autour de mon corps, et la pressant
de l'un des miens plus amoureusement, le doux baiser a été
reçu en effet ; mais bien, mais parfaitement reçu : tellement
enfin que l'Amour n'aurait pas pu mieux faire.
Tant de bonne foi méritait récompense,
aussi ai-je aussitôt accordé la demande. La main s'est retirée
; mais je ne sais par quel hasard je me suis trouvé moi-même
à sa place. Vous me supposez là bien empressé, bien
actif, n'est-il pas vrai ? point du tout. J'ai pris goût aux lenteurs,
vous dis-je. Une fois sûr d'arriver, pourquoi tant presser le voyage
?
Sérieusement, j'étais bien aise
d'observer une fois la puissance de l'occasion, et je la trouvais ici dénuée
de tout secours étranger. Elle avait pourtant à combattre
l'amour, et l'amour soutenu par la pudeur ou la honte, et fortifié
surtout par l'humeur que j'avais donnée, et dont on avait beaucoup
pris. L'occasion était seule ; mais elle était là,
toujours offerte, toujours présente, et l'Amour était absent.
Pour assurer mes observations, j'avais la malice
de n'employer de force que ce qu'on en pouvait combattre. Seulement si
ma charmante ennemie, abusant de ma facilité, se trouvait prête
à m'échapper, je la contenais par cette même crainte,
dont j'avais déjà éprouvé les heureux effets.
Hé bien ! sans autre soin, la tendre amoureuse, oubliant ses serments,
a cédé d'abord et fini par consentir : non pas qu'après
ce premier moment les reproches et les larmes ne soient revenus de concert
; j'ignore s'ils étaient vrais ou feints : mais, comme il arrive
toujours, ils ont cessé, dès que je me suis occupé
à y donner lieu de nouveau. Enfin, de faiblesse en reproche, et
de reproche en faiblesse, nous ne nous sommes séparés que
satisfaits l'un de l'autre, et également d'accord pour le rendez-vous
de ce soir.
Je ne me suis retiré chez moi qu'au
point du jour, et j'étais rendu de fatigue et de sommeil : cependant
j'ai sacrifié l'un et l'autre au désir de me trouver ce matin
au déjeuner : j'aime, de passion, les mines de lendemain. Vous n'avez
pas d'idée de celle-ci. C'était un embarras dans le maintien
! une difficulté dans la marche ! des yeux toujours baissés,
et si gros et si battus ! Cette figure si ronde s'était tant allongée
! rien n'était si plaisant. Et pour la première fois, sa
mère, alarmée de ce changement extrême, lui témoignait
un intérêt assez tendre ! et la Présidente aussi, qui
s'empressait autour d'elle ! Oh ! pour ces soins-là ils ne sont
que prêtés ; un jour viendra où on pourra les lui rendre,
et ce jour n'est pas loin. Adieu, ma belle amie.
Du Château de ..., ce 1er octobre 17**
LETTRE XCVII
CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Ah ! mon Dieu, Madame, que je suis affligée
! que je suis malheureuse ! Qui me consolera dans mes peines ? qui me conseillera
dans l'embarras ou je me trouve ? Ce M. de Valmont... et Danceny ! non,
l'idée de Danceny me met au désespoir... Comment vous raconter
? comment vous dire ?... Je ne sais comment faire. Cependant mon coeur
est plein... Il faut que je parle à quelqu'un, et vous êtes
la seule à qui je puisse, à qui j'ose me confier. Vous avez
tant de bonté pour moi ! Mais n'en ayez pas dans ce moment-ci ;
je n'en suis pas digne : que vous dirai-je ? je ne le désire point.
Tout le monde ici m'a témoigné de l'intérêt
aujourd'hui... ils ont tous augmenté ma peine. Je sentais tant que
je ne le méritais pas ! Grondez-moi au contraire ; grondez-moi bien,
car je suis bien coupable : mais après, sauvez-moi ; si vous n'avez
pas la bonté de me conseiller, je mourrai de chagrin.
Apprenez donc... ma main tremble, comme vous
voyez, je ne peux presque pas écrire, je me sens le visage tout
en feu... Ah ! c'est bien le rouge de la honte. Hé bien ! je la
souffrirai ; ce sera la première punition de ma faute. Oui, je vous
dirai tout.
Vous saurez donc que M. de Valmont, qui m'a
remis jusqu'ici les Lettres de M. Danceny, a trouvé tout d'un coup
que c'était trop difficile ; il a voulu avoir une clef de ma chambre.
Je puis bien vous assurer que je ne voulais pas ; mais il a été
en écrire à Danceny, et Danceny l'a voulu aussi ; et moi,
ça me fait tant de peine quand je lui refuse quelque chose, surtout
depuis mon absence qui le rend si malheureux, que j'ai fini par y consentir.
Je ne prévoyais pas le malheur qui en arriverait.
Hier, M. de Valmont s'est servi de cette clef
pour venir dans ma chambre, comme j'étais endormie ; je m'y attendais
si peu, qu'il m'a fait bien peur en me réveillant ; mais comme il
m'a parlé tout de suite, je l'ai reconnu, et je n'ai pas crié
; et puis l'idée m'est venue d'abord qu'il venait peut-être
m'apporter une Lettre de Danceny. C'en était bien loin. Un petit
moment après, il a voulu m'embrasser ; et pendant que je me défendais,
comme c'est naturel, il a si bien fait, que je n'aurais pas voulu pour
toute chose au monde... mais, lui voulait un baiser auparavant. Il a bien
fallu, car comment faire ? d'autant que j'avais essayé d'appeler,
mais outre que je n'ai pas pu, il a bien su me dire que, s'il venait quelqu'un,
il saurait bien rejeter toute la faute sur moi ; et, en effet, c'était
bien facile, à cause de cette clef. Ensuite il ne s'est pas retiré
davantage. Il en a voulu un second ; et celui-là, je ne savais pas
ce qui en était, mais il m'a toute troublée ; et après,
c'était encore pis qu'auparavant. Oh ! par exemple, c'est bien mal
ça. Enfin après... , vous m'exempterez bien de dire le reste
; mais je suis malheureuse autant qu'on puisse l'être.
Ce que je me reproche le plus, et dont pourtant
il faut que je vous parle, c'est que j'ai peur de ne pas m'être défendue
autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement,
je n'aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments
où j'étais comme si je l'aimais... Vous jugez bien que ça
ne m'empêchait pas de lui dire toujours que non : mais je sentais
bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c'était
comme malgré moi ; et puis aussi, j'étais bien troublée
! S'il est toujours aussi difficile que ça de se défendre,
il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que M. de Valmont
a des façons de dire, qu'on ne sait pas comment faire pour lui répondre
: enfin, croiriez-vous que quand il s'en est allé, j'en étais
comme fâchée, et que j'ai eu la faiblesse de consentir qu'il
revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout
le reste.
Oh ! malgré ça, je vous promets
bien que je l'empêcherai d'y venir. Il n'a pas été
sorti, que j'ai bien senti que j'avais eu bien tort de lui promettre. Aussi,
j'ai pleuré tout le reste du temps. C'est surtout Danceny qui me
faisait de la peine ! toutes les fois que je songeais à lui, mes
pleurs redoublaient que j'en étais suffoquée, et j'y songeais
toujours... et à présent encore, vous en voyez l'effet ;
voilà mon papier tout trempé. Non, je ne me consolerai jamais,
ne fût-ce qu'à cause de lui... Enfin, je n'en pouvais plus,
et pourtant je n'ai pas pu dormir une minute. Et ce matin en me levant,
quand je me suis regardée au miroir, je faisais peur, tant j'étais
changée.
Maman s'en est aperçue dès qu'elle
m'a vue et elle m'a demandé ce que j'avais. Moi, je me suis mise
à pleurer tout de suite. Je croyais qu'elle m'allait gronder, et
peut-être ça m'aurait fait moins de peine : mais, au contraire.
Elle m'a parlé avec douceur ! Je ne le méritais guère.
Elle m'a dit de ne pas m'affliger comme ça. Elle ne savait pas le
sujet de mon affliction. Que je me rendrais malade ! Il y a des moments
où je voudrais être morte. Je n'ai pas pu y tenir. Je me suis
jetée dans ses bras en sanglotant, et en lui disant : <<Ah
! Maman, votre fille est bien malheureuse !>> Maman n'a pu s'empêcher
de pleurer un peu ; et tout cela n'a fait qu'augmenter mon chagrin : heureusement
elle ne m'a pas demandé pourquoi j'étais si malheureuse,
car je n'aurais su que lui dire.
Je vous en supplie, Madame, écrivez-moi
le plus tôt que vous pourrez, et dites-moi ce que je dois faire,
car je n'ai le courage de songer à rien, et je ne fais que m'affliger.
Vous voudrez bien m'adresser votre Lettre par M. de Valmont ; mais je vous
en prie, si vous lui écrivez en même temps, ne lui parlez
pas que je vous aie rien dit.
J'ai l'honneur d'être, Madame, avec toujours
bien de l'amitié, votre très humble et très obéissante
servante...
Je n'ose pas signer cette Lettre.
Du Château de ..., ce 1er octobre 17**.
LETTRE XCVIII
MADAME DE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Il y a bien peu de jours, ma charmante amie,
que c'était vous qui me demandiez des consolations et des conseils
: aujourd'hui, c'est mon tour ; et je vous fais pour moi la même
demande que vous me faisiez pour vous. Je suis bien réellement affligée,
et je crains de n'avoir pas pris les meilleurs moyens pour éviter
les chagrins que j'éprouve.
C'est ma fille qui cause mon inquiétude.
Depuis mon départ je l'avais bien vue toujours triste et chagrine
; mais je m'y attendais, et j'avais armé mon coeur d'une sévérité
que je jugeais nécessaire. J'espérais que l'absence, les
distractions détruiraient un amour que je regardais plutôt
comme une erreur de l'enfance que comme une véritable passion. Cependant,
loin d'avoir rien gagné depuis mon séjour ici, je m'aperçois
que cet enfant se livre de plus en plus à une mélancolie
dangereuse ; et je crains, tout de bon, que sa santé ne s'altère.
Particulièrement depuis quelques jours elle change à vue
d'oeil. Hier, surtout, elle me frappa, et tout le monde ici en fut vraiment
alarmé.
Ce qui me prouve encore combien elle est affectée
vivement, c'est que je la vois prête à surmonter la timidité
qu'elle a toujours eue avec moi. Hier matin, sur la simple demande que
je lui fis si elle était malade, elle se précipita dans mes
bras en me disant qu'elle était bien malheureuse ; et elle pleura
aux sanglots. Je ne puis vous rendre la peine qu'elle m'a faite ; les larmes
me sont venues aux yeux tout de suite et je n'ai eu que le temps de me
détourner, pour empêcher qu'elle ne me vît. Heureusement
j'ai eu la prudence de ne lui faire aucune question, et elle n'a pas osé
m'en dire davantage : mais il n'en est pas moins clair que c'est cette
malheureuse passion qui la tourmente.
Quel parti prendre pourtant, si cela dure ?
ferai-je le malheur de ma fille ? tournerai-je contre elle les qualités
les plus précieuses de l'âme, la sensibilité et la
constance ? est-ce pour cela que je suis sa mère ? et quand j'étoufferais
ce sentiment si naturel qui nous fait vouloir le bonheur de nos enfants
; quand je regarderais comme une faiblesse ce que je crois, au contraire,
le premier, le plus sacré de nos devoirs ; si je force son choix,
n'aurai-je pas à répondre des suites funestes qu'il peut
avoir ? Quel usage à faire de l'autorité maternelle que de
placer sa fille entre le crime et le malheur !
Mon amie, je n'imiterai pas ce que j'ai blâmé
si souvent. J'ai pu, sans doute, tenter de faire un choix pour ma fille
; je ne faisais en cela que l'aider de mon expérience : ce n'était
pas un droit que j'exerçais, je remplissais un devoir. J'en trahirais
un, au contraire, en disposant d'elle au mépris d'un penchant que
je n'ai pas su empêcher de naître et dont ni elle, ni moi ne
pouvons connaître ni l'étendue ni la durée. Non, je
ne souffrirai point qu'elle épouse celui-ci pour aimer celui-là,
et j'aime mieux compromettre mon autorité que sa vertu.
Je crois donc que je vais prendre le parti
le plus sage de retirer la parole que j'ai donnée à M. de
Gercourt. Vous venez d'en voir les raisons ; elles me paraissent devoir
l'emporter sur mes promesses. Je dis plus : dans l'état où
sont les choses, remplir mon engagement, ce serait véritablement
le violer. Car enfin, si je dois à ma fille de ne pas livrer son
secret à M. de Gercourt, je dois au moins à celui-ci de ne
pas abuser de l'ignorance où je le laisse, et de faire pour lui
tout ce que je crois qu'il ferait lui-même, s'il était instruit.
Irai-je, au contraire, le trahir indignement, quand il se livre à
ma foi, et, tandis qu'il m'honore en me choisissant pour sa seconde mère,
le tromper dans le choix qu'il veut faire de la mère de ses enfants
? Ces réflexions si vraies et auxquelles je ne peux me refuser m'alarment
plus que je ne puis vous dire.
Aux malheurs qu'elles me font redouter, je
compare ma fille, heureuse avec l'époux que son coeur a choisi,
ne connaissant ses devoirs que par la douceur qu'elle trouve à les
remplir ; mon gendre également satisfait et se félicitant,
chaque jour, de son choix ; chacun d'eux ne trouvant de bonheur que dans
le bonheur de l'autre, et celui de tous deux se réunissant pour
augmenter le mien. L'espoir d'un avenir si doux doit-il être sacrifié
à de vaines considérations ? Et quelles sont celles qui me
retiennent ? uniquement des vues d'intérêt. De quel avantage
sera-t-il donc pour ma fille d'être née riche, si elle n'en
doit pas moins être esclave de la fortune ?
Je conviens que M. de Gercourt est un parti
meilleur, peut-être, que je ne devais l'espérer pour ma fille
; j'avoue même que j'ai été extrêmement flattée
du choix qu'il a fait d'elle. Mais enfin, Danceny est d'une aussi bonne
maison que lui ; il ne lui cède en rien pour les qualités
personnelles ; il a sur M. de Gercourt l'avantage d'aimer et d'être
aimé : il n'est pas riche à la vérité ; mais
ma fille ne l'est-elle pas assez pour eux deux ? Ah ! pourquoi lui ravir
la satisfaction si douce d'enrichir ce qu'elle aime !
Ces mariages qu'on calcule au lieu de les assortir,
qu'on appelle de convenance, et où tout se convient en effet, hors
les goûts et les caractères, ne sont-ils pas la source la
plus féconde de ces éclats scandaleux qui deviennent tous
les jours plus fréquents ? J'aime mieux différer : au moins
j'aurai le temps d'étudier ma fille que je ne connais pas. Je me
sens bien le courage de lui causer un chagrin passager, si elle en doit
recueillir un bonheur plus solide : mais de risquer de la livrer à
un désespoir éternel, cela n'est pas dans mon cour.
Voilà, ma chère amie, les idées
qui me tourmentent, et sur quoi je réclame vos conseils. Ces objets
sévères contrastent beaucoup avec votre aimable gaieté,
et ne paraissent guère de votre âge : mais votre raison l'a
tant devancé ! Votre amitié d'ailleurs aidera votre prudence
; et je ne crains point que l'une ou l'autre se refusent à la sollicitude
maternelle qui les implore.
Adieu, ma charmante amie ; ne doutez jamais
de la sincérité de mes sentiments.
Du Château de ..., ce 2 octobre 17**.
LETTRE XCIX
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Encore de petits événements,
ma belle amie ; mais des scènes seulement, point d'actions. Ainsi,
armez-vous de patience ; prenez-en même beaucoup : car tandis que
ma Présidente marche à si petits pas, votre pupille recule,
et c'est bien pis encore. Hé bien ! j'ai le bon esprit de m'amuser
de ces misères-là. Véritablement je m'accoutume fort
bien à mon séjour ici ; et je puis dire que dans le triste
Château de ma vieille tante, je n'ai pas éprouvé un
moment d'ennui. Au fait, n'y ai-je pas jouissances, privations, espoir,
incertitude ? Qu'a- t-on de plus sur un plus grand théâtre
? des spectateurs ? Hé ! laissez faire, ils ne manqueront pas. S'ils
ne me voient pas à l'ouvrage, je leur montrerai ma besogne faite
; ils n'auront plus qu'à admirer et applaudir. Oui, ils applaudiront
; car je puis enfin prédire, avec certitude, le moment de la chute
de mon austère Dévote. J'ai assisté ce soir à
l'agonie de la vertu. La douce faiblesse va régner à sa place.
Je n'en fixe pas l'époque plus tard qu'à notre première
entrevue : mais déjà je vous entends crier à l'orgueil.
Annoncer sa victoire, se vanter à l'avance. Hé, là,
là, calmez-vous ! Pour vous prouver ma modestie, je vais commencer
par l'histoire de ma défaite.
En vérité, votre pupille est
une petite personne bien ridicule ! C'est bien un enfant qu'il faudrait
traiter comme tel, et à qui on ferait grâce en ne le mettant
qu'en pénitence ! Croiriez-vous qu'après ce qui s'est passé
avant-hier entre elle et moi, après la façon amicale dont
nous nous sommes quittés hier matin ; lorsque j'ai voulu y retourner
le soir, comme elle en était convenue, j'ai trouvé sa porte
fermée en dedans ? Qu'en dites-vous ? on éprouve quelquefois
de ces enfantillages-là la veille : mais le lendemain ! cela n'est-il
pas plaisant ?
Je n'en ai pourtant pas ri d'abord, jamais
je n'avais autant senti l'empire de mon caractère. Assurément
j'allais à ce rendez-vous sans plaisir, et uniquement par procédé.
Mon lit, dont j'avais grand besoin, me semblait, pour le moment, préférable
à celui de tout autre, et je ne m'en étais éloigné
qu'à regret. Cependant je n'ai pas eu plutôt trouvé
un obstacle que je brûlais de le franchir ; j'étais humilié,
surtout, qu'un enfant m'eût joué. Je me retirai donc avec
beaucoup d'humeur : et dans le projet de ne plus me mêler de ce sot
enfant, ni de ses affaires, je lui avais écrit, sur-le-champ, un
billet que je comptais lui remettre aujourd'hui, et où je l'évaluais
à son juste prix. Mais, comme on dit, la nuit porte conseil ; j'ai
trouvé ce matin que, n'ayant pas ici le choix des distractions,
il fallait garder celle-là ; j'ai donc supprimé le sévère
billet. Depuis que j'y ai réfléchi, je ne reviens pas d'avoir
eu l'idée de finir une aventure, avant d'avoir en main de quoi en
perdre l'Héroïne. Où nous mène pourtant un premier
mouvement ! Heureux, ma belle amie, qui a su, comme vous, s'accoutumer
à n'y jamais céder. Enfin j'ai différé ma vengeance
; j'ai fait ce sacrifice à vos vues sur Gercourt.
A présent que je ne suis plus en colère,
je ne vois plus que du ridicule dans la conduite de votre pupille. En effet,
je voudrais bien savoir ce qu'elle espère gagner par là !
pour moi je m'y perds : si ce n'est que pour se défendre, il faut
convenir qu'elle s'y prend un peu tard. Il faudra bien qu'un jour elle
me dise le mot de cette énigme ! J'ai grande envie de le savoir.
C'est peut-être seulement qu'elle se trouvait fatiguée ? franchement
cela se pourrait ; car sans doute elle ignore encore que les flèches
de l'Amour, comme la lance d'Achille, portent avec elles le remède
aux blessures qu'elles font. Mais non, à sa petite grimace de toute
la journée, je parierais qu'il entre là-dedans du repentir...
là... quelque chose... comme de la vertu... De la vertu !... c'est
bien à elle qu'il convient d'en avoir ! Ah ! qu'elle la laisse à
la femme véritablement née pour elle, la seule qui sache
l'embellir, qui la ferait aimer !... Pardon, ma belle amie : mais c'est
ce soir même que s'est passée, entre Madame de Tourvel et
moi, la scène dont j'ai à vous rendre compte, et j'en conserve
encore quelque émotion. J'ai besoin de me faire violence pour me
distraire de l'impression qu'elle m'a faite, c'est même pour m'y
aider, que je me suis mis à vous écrire. Il faut pardonner
quelque chose à ce premier moment.
Il y a déjà quelques jours que
nous sommes d'accord, Madame de Tourvel et moi, sur nos sentiments ; nous
ne disputons plus que sur les mots. C'était toujours, à la
vérité, son amitié qui répondait à mon
amour : mais ce langage de convention ne changeait pas le fond des choses
; et quand nous serions restés ainsi, j'en aurais peut-être
été moins vite, mais non pas moins sûrement. Déjà
même il n'était plus question de m'éloigner, comme
elle le voulait d'abord ; et pour les entretiens que nous avons journellement,
si je mets mes soins à lui en offrir l'occasion, elle met les siens
à la saisir.
Comme c'est ordinairement à la promenade
que se passent nos petits rendez- vous, le temps affreux qu'il a fait tout
aujourd'hui ne me laissait rien espérer : j'en étais même
vraiment contrarié ; je ne prévoyais pas combien je devais
gagner à ce contretemps.
Ne pouvant se promener, on s'est mis à
jouer en sortant de table ; et comme je joue peu, et que je ne suis plus
nécessaire, j'ai pris ce temps pour monter chez moi, sans autre
projet que d'y attendre, à peu près, la fin de la partie.
Je retournais joindre le cercle, quand j'ai
trouvé la charmante femme qui entrait dans son appartement, et qui,
soit imprudence ou faiblesse, m'a dit de sa douce voix : <<Où
allez-vous donc ? Il n'y a personne au salon.>> Il ne m'en a pas fallu
davantage, comme vous pouvez croire, pour essayer d'entrer chez elle ;
j'y ai trouvé moins de résistance que je ne m'y attendais.
Il est vrai que j'avais eu la précaution de commencer la conversation
a la porte, et de la commencer indifférente ; mais à peine
avons-nous été établis, que j'ai ramené la
véritable, et que j'ai parlé de mon amour à mon amie
. Sa première réponse, quoique simple, m'a paru assez expressive
: <<Oh ! tenez, m'a-t-elle dit, ne parlons pas de cela ici>>, et
elle tremblait. La pauvre femme ! elle se voit mourir.
Pourtant elle avait tort de craindre. Depuis
quelque temps, assuré du succès un jour ou l'autre, et la
voyant user tant de force dans d'inutiles combats, j'avais résolu
de ménager les miennes, et d'attendre sans effort qu'elle se rendît
de lassitude. Vous sentez bien qu'ici il faut un triomphe complet, et que
je ne veux rien devoir à l'occasion. C'était même d'après
ce plan formé, et pour pouvoir être pressant, sans m'engager
trop, que je suis revenu à ce mot d'amour, si obstinément
refusé ; sûr qu'on me croyait assez d'ardeur, j'ai essayé
un ton plus tendre. Ce refus ne me fâchait plus, il m'affligeait
; ma sensible amie ne me devait-elle pas quelques consolations ?
Tout en me consolant, une main était
restée dans la mienne ; le joli corps était appuyé
sur mon bras, et nous étions extrêmement rapprochés.
Vous avez sûrement remarqué combien, dans cette situation,
à mesure que la défense mollit, les demandes et les refus
se passent de plus près ; comment la tête se détourne
et les regards se baissent, tandis que les discours, toujours prononcés
d'une voix faible, deviennent rares et entrecoupés. Ces symptômes
précieux annoncent, d'une manière non équivoque, le
consentement de l'âme : mais rarement a-t-il encore passé
jusqu'aux sens ; je crois même qu'il est toujours dangereux de tenter
alors quelque entreprise trop marquée ; parce que cet état
d'abandon n'étant jamais sans un plaisir très doux, on ne
saurait forcer d'en sortir, sans causer une humeur qui tourne infailliblement
au profit de la défense.
Mais, dans le cas présent, la prudence
m'était d'autant plus nécessaire, que j'avais surtout à
redouter l'effroi que cet oubli d'elle-même ne manquerait pas de
causer à ma tendre rêveuse. Aussi cet aveu que je demandais,
je n'exigeais pas même qu'il fût prononcé ; un regard
pouvait suffire ; un seul regard, et j'étais heureux.
Ma belle amie, les beaux yeux se sont en effet
levés sur moi, la bouche céleste a même prononcé
: <<Eh bien ! oui, je...>> Mais tout à coup le regard s'est
éteint, la voix a manqué, et cette femme adorable est tombée
dans mes bras. A peine avais-je eu le temps de l'y recevoir, que se dégageant
avec une force convulsive, la vue égarée, et les mains élevées
vers le Ciel... <<Dieu... ô mon Dieu, sauvez-moi>>, s'est-elle
écriée ; et sur-le-champ, plus prompte que l'éclair,
elle était à genoux à dix pas de moi. Je l'entendais
prête à suffoquer. Je me suis avancé pour la secourir
; mais elle, prenant mes mains qu'elle baignait de pleurs, quelquefois
même embrassant mes genoux : <<Oui, ce sera vous, disait- elle,
ce sera vous qui me sauverez ! Vous ne voulez pas ma mort, laissez-moi
; sauvez-moi ; laissez-moi ; au nom de Dieu, laissez-moi !>> Et ces discours
peu suivis s'échappaient à peine à travers des sanglots
redoublés. Cependant elle me tenait avec une force qui ne m'aurait
pas permis de m'éloigner ; alors rassemblant les miennes, je l'ai
soulevée dans mes bras. Au même instant les pleurs ont cessé
; elle ne parlait plus ; tous ses membres se sont roidis, et de violentes
convulsions ont succédé à cet orage.
J'étais, je l'avoue, vivement ému,
et je crois que j'aurais consenti à sa demande, quand les circonstances
ne m'y auraient pas forcé. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'après
lui avoir donné quelques secours, je l'ai laissée comme elle
m'en priait, et que je m'en félicite. Déjà j'en ai
presque reçu le prix.
Je m'attendais qu'ainsi que le jour de ma première
déclaration, elle ne se montrerait pas de la soirée. Mais
vers les huit heures, elle est descendue au salon, et a seulement annoncé
au cercle qu'elle s'était trouvée fort incommodée.
Sa figure était abattue, sa voix faible, et son maintien composé
; mais son regard était doux, et souvent il s'est fixé sur
moi. Son refus de jouer m'ayant même obligé de prendre sa
place, elle a pris la sienne à mon côté. Pendant le
souper, elle est restée seule dans le salon. Quand on y est revenu,
j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait pleuré : pour m'en éclaircir,
je lui ai dit qu'il me semblait qu'elle s'était encore ressentie
de son incommodité ; à quoi elle m'a obligeamment répondu
: <<Ce mal-là ne s'en va pas si vite qu'il vient !>> Enfin
quand on s'est retiré, je lui ai donné la main ; et à
la porte de son appartement elle a serré la mienne avec force. Il
est vrai que ce mouvement m'a paru avoir quelque chose d'involontaire :
mais tant mieux ; c'est une preuve de plus de mon empire.
Je parierais qu'à présent elle
est enchantée d'en être là : tous les frais sont faits
; il ne reste plus qu'à jouir. Peut-être, pendant que je vous
écris, s'occupe-t-elle déjà de cette douce idée
! et quand même elle s'occuperait, au contraire, d'un nouveau projet
de défense, ne savons-nous pas bien ce que deviennent tous ces projets-là
? Je vous le demande, cela peut-il aller plus loin que notre prochaine
entrevue ? Je m'attends bien, par exemple, qu'il y aura quelques façons
pour l'accorder, mais bon ! le premier pas franchi, ces Prudes austères
savent-elles s'arrêter ? leur amour est une véritable explosion
; la résistance y donne plus de force. Ma farouche Dévote
courrait après moi, si je cessais de courir après elle.
Enfin, ma belle amie, incessamment j'arriverai
chez vous, pour vous sommer de votre parole. Vous n'avez pas oublié
sans doute ce que vous m'avez promis après le succès ; cette
infidélité à votre Chevalier ? êtes-vous prête
? pour moi je le désire comme si nous ne nous étions jamais
connus. Au reste, vous connaître est peut-être une raison pour
le désirer davantage :
Je suis juste, et ne suis point galant [VOLTAIRE,
Comédie de Nanine].
Aussi ce sera la première infidélité
que je ferai à ma grave conquête ; et je vous promets de profiter
du premier prétexte pour m'absenter vingt-quatre heures d'auprès
d'elle. Ce sera sa punition, de m'avoir tenu si longtemps éloigné
de vous. Savez-vous que voilà plus de deux mois que cette aventure
m'occupe ? oui, deux mois et trois jours ; il est vrai que je compte demain,
puisqu'elle ne sera véritablement consommée qu'alors. Cela
me rappelle que Mademoiselle de B*** a résisté les trois
mois complets. Je suis bien aise de voir que la franche coquetterie a plus
de défense que l'austère vertu.
Adieu, ma belle amie ; il faut vous quitter,
car il est fort tard. Cette Lettre m'a mené plus loin que je ne
comptais ; mais comme j'envoie demain matin à Paris, j'ai voulu
en profiter, pour vous faire partager un jour plus tôt la joie de
votre ami.
Du Château de ..., ce 2 octobre 17**,
au soir.
LETTRE C
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Mon amie, je suis joué, trahi, perdu
; je suis au désespoir : Madame de Tourvel est partie. Elle est
partie, et je ne l'ai pas su ! et je n'étais pas là pour
m'opposer à son départ, pour lui reprocher son indigne trahison
! Ah ! ne croyez pas que je l'eusse laissée partir, elle serait
restée ; oui, elle serait restée, eussé-je dû
employer la violence. Mais quoi ! dans ma crédule sécurité,
je dormais tranquillement ; je dormais, et la foudre est tombée
sur moi. Non, je ne conçois rien à ce départ : il
faut renoncer à connaître les femmes.
Quand je me rappelle la journée d'hier
! que dis-je ? la soirée même ! Ce regard si doux, cette voix
si tendre ! et cette main serrée ! et pendant ce temps, elle projetait
de me fuir ! Ô femmes, femmes ! Plaignez-vous donc, si l'on vous
trompe ! Mais oui, toute perfidie qu'on emploie est un vol qu'on vous fait.
Quel plaisir j'aurai à me venger ! je
la retrouverai, cette femme perfide ; je reprendrai mon empire sur elle.
Si l'amour m'a suffi pour en trouver les moyens, que ne fera-t-il pas,
aidé de la vengeance ? Je la verrai encore à mes genoux,
tremblante et baignée de pleurs, me criant merci de sa trompeuse
voix ; et moi, je serai sans pitié.
Que fait-elle à présent ? que
pense-t-elle ? Peut-être elle s'applaudit de m'avoir trompé
; et fidèle aux goûts de son sexe, ce plaisir lui paraît
le plus doux. Ce que n'a pu la vertu tant vantée, l'esprit de ruse
l'a produit sans effort. Insensé ! je redoutais sa sagesse ; c'était
sa mauvaise foi que je devais craindre.
Et être obligé de dévorer
mon ressentiment ! n'oser montrer qu'une tendre douleur, quand j'ai le
coeur rempli de rage ! me voir réduit à supplier encore une
femme rebelle, qui s'est soustraite à mon empire ! devais-je donc
être humilié à ce point ? et par qui ? par une femme
timide, et qui jamais ne s'est exercée à combattre. A quoi
me sert de m'être établi dans son coeur, de l'avoir embrasé
de tous les feux de l'amour, d'avoir porté jusqu'au délire
le trouble de ses sens ; si tranquille dans sa retraite, elle peut aujourd'hui
s'enorgueillir de sa fuite plus que moi de mes victoires ? Et je le souffrirais
? mon amie, vous ne le croyez pas ; vous n'avez pas de moi cette humiliante
idée !
Mais quelle fatalité m'attache à
cette femme ? cent autres ne désirent-elles pas mes soins ? ne s'empresseront-elles
pas d'y répondre ? quand même aucune ne vaudrait celle-ci,
l'attrait de la variété, le charme des nouvelles conquêtes,
l'éclat de leur nombre, n'offrent-ils pas des plaisirs assez doux
? Pourquoi courir après celui qui nous fuit, et négliger
ceux qui se présentent ? Ah ! pourquoi ?... Je l'ignore, mais je
l'éprouve fortement.
Il n'est plus pour moi de bonheur, de repos,
que par la possession de cette femme que je hais et que j'aime avec une
égale fureur. Je ne supporterai mon sort que du moment où
je disposerai du sien. Alors tranquille et satisfait, je la verrai, à
son tour, livrée aux orages que j'éprouve en ce moment, j'en
exciterai mille autres encore. L'espoir et la crainte, la méfiance
et la sécurité, tous les maux inventés par la haine,
tous les biens accordés par l'amour, je veux qu'ils remplissent
son coeur, qu'ils s'y succèdent à ma volonté. Ce temps
viendra... Mais que de travaux encore ! que j'en étais près
hier, et qu'aujourd'hui je m'en vois éloigné ! Comment m'en
rapprocher ? je n'ose tenter aucune démarche ; je sens que pour
prendre un parti il faudrait être plus calme, et mon sang bout dans
mes veines.
Ce qui redouble mon tourment, c'est le sang-froid
avec lequel chacun répond ici a mes questions sur cet événement,
sur sa cause, sur tout ce qu'il offre d'extraordinaire. Personne ne sait
rien, personne ne désire de rien savoir à peine en aurait-on
parlé, si j'avais consenti qu'on parlât d'autre chose. Madame
de Rosemonde, chez qui j'ai couru ce matin quand j'ai appris cette nouvelle,
m'a répondu avec le froid de son âge que c'était la
suite naturelle de l'indisposition que Madame de Tourvel avait eue hier
; qu'elle avait craint une maladie, et qu'elle avait préféré
d'être chez elle : elle trouve cela tout simple, elle en aurait fait
autant, m'a-t-elle dit, comme s'il pouvait y avoir quelque chose de commun
entre elles deux ! entre elle, qui n'a plus qu'à mourir ; et l'autre,
qui fait le charme et le tourment de ma vie !
Madame de Volanges, que d'abord j'avais soupçonnée
d'être complice, ne paraît affectée que de n'avoir pas
été consultée sur cette démarche. Je suis bien
aise, je l'avoue, qu'elle n'ait pas eu le plaisir de me nuire. Cela me
prouve encore qu'elle n'a pas, autant que je le craignais, la confiance
de cette femme ; c'est toujours une ennemie de moins. Comme elle se féliciterait,
si elle savait que c'est moi qu'on a fui ! comme elle se serait gonflée
d'orgueil, si c'eût été par ses conseils ! comme son
importance en aurait redoublé ! Mon Dieu ! que je la hais ! Oh !
je renouerai avec sa fille ; je veux la travailler à ma fantaisie
: aussi bien, je crois que je resterai ici quelque temps ; au moins, le
peu de réflexions que j'ai pu faire me porte à ce parti.
Ne croyez-vous pas, en effet, qu'après
une démarche aussi marquée, mon ingrate doit redouter ma
présence ? Si donc l'idée lui est venue que je pourrais la
suivre, elle n'aura pas manqué de me fermer sa porte ; et je ne
veux pas plus l'accoutumer à ce moyen, qu'en souffrir l'humiliation.
J'aime mieux lui annoncer au contraire que je reste ici ; je lui ferai
même des instances pour qu'elle y revienne ; et quand elle sera bien
persuadée de mon absence, j'arriverai chez elle : nous verrons comment
elle supportera cette entrevue. Mais il faut la différer pour en
augmenter l'effet, et je ne sais encore si j'en aurai la patience : j'ai
eu, vingt fois dans la journée, la bouche ouverte pour demander
mes chevaux. Cependant je prendrai sur moi ; je m'engage à recevoir
votre réponse ici ; je vous demande seulement, ma belle amie, de
ne pas me la faire attendre.
Ce qui me contrarierait le plus serait de ne
pas savoir ce qui se passe : mais mon Chasseur, qui est à Paris,
a des droits à quelque accès auprès de la Femme de
chambre : il pourra me servir. Je lui envoie une instruction et de l'argent.
Je vous prie de trouver bon que je joigne l'un et l'autre à cette
Lettre, et aussi d'avoir soin de les lui envoyer par un de vos gens, avec
ordre de les lui remettre à lui-même. Je prends cette précaution,
parce que le drôle a l'habitude de n'avoir jamais reçu les
Lettres que je lui écris, quand elles lui prescrivent quelque chose
qui le gêne ; et que, pour le moment, il ne me paraît pas aussi
épris de sa conquête que je voudrais qu'il le fût.
Adieu, ma belle amie ; s'il vous vient quelque
idée heureuse, quelque moyen de hâter ma marche, faites-m'en
part. J'ai éprouvé plus d'une fois combien votre amitié
pouvait être utile ; je l'éprouve encore en ce moment ; car
je me sens plus calme depuis que je vous écris ; au moins, je parle
à quelqu'un qui m'entend, et non aux automates près de qui
je végète depuis ce matin. En vérité, plus
je vais, et plus je suis tenté de croire qu'il n'y a que vous et
moi dans le monde, qui valions quelque chose.
Du Château de ..., ce 3 octobre 17**.
LETTRE CI
LE VICOMTE DE VALMONT A AZOLAN, SON CHASSEUR.
(JOINTE A LA PRECEDENTE.)
Il faut que vous soyez bien imbécile,
vous qui êtes parti d'ici ce matin, de n'avoir pas su que Madame
de Tourvel en partait aussi ; ou, si vous l'avez su, de n'être pas
venu m'en avertir. A quoi sert-il donc que vous dépensiez mon argent
à vous enivrer avec les Valets ; que le temps que vous devriez employer
à me servir, vous le passiez à faire l'agréable auprès
des Femmes de chambre, si je n'en suis pas mieux informé de ce qui
se passe ? Voilà pourtant de vos négligences ! Mais je vous
préviens que s'il vous en arrive une seule dans cette affaire-ci,
ce sera la dernière que vous aurez à mon service.
Il faut que vous m'instruisiez de tout ce qui
se passe chez Madame de Tourvel : de sa santé, si elle dort ; si
elle est triste ou gaie ; si elle sort souvent, et chez qui elle va ; si
elle reçoit du monde chez elle, et qui y vient ; à quoi elle
passe son temps, si elle a de l'humeur avec ses Femmes, particulièrement
avec celle qu'elle avait amenée ici ; ce qu'elle fait, quand elle
est seule ; si, quand elle lit, elle lit de suite, ou si elle interrompt
sa lecture pour rêver ; de même quand elle écrit. Songez
aussi à vous rendre l'ami de celui qui porte ses Lettres à
la Poste. Offrez-vous souvent à lui pour faire cette commission
à sa place : et quand il acceptera, ne faites partir que celles
qui vous paraîtront indifférentes, et envoyez-moi les autres,
surtout celles à Madame de Volanges, si vous en rencontrez.
Arrangez-vous pour être encore quelque
temps l'amant heureux de votre Julie. Si elle en a un autre, comme vous
l'avez cru, faites-la consentir à se partager ; et n'allez pas vous
piquer d'une ridicule délicatesse : vous serez dans le cas de bien
d'autres, qui valent mieux que vous. Si pourtant votre second se rendait
trop importun ; si vous vous aperceviez, par exemple, qu'il occupât
trop Julie pendant la journée, et qu'elle en fût moins souvent
auprès de sa Maîtresse, écartez-le par quelque moyen,
ou cherchez-lui querelle : n'en craignez pas les suites, je vous soutiendrai.
Surtout ne quittez pas cette maison. C'est par l'assiduité qu'on
voit tout, et qu'on voit bien. Si même le hasard faisait renvoyer
quelqu'un des Gens, présentez-vous pour le remplacer, comme n'étant
plus à moi. Dites, dans ce cas, que vous m'avez quitté pour
chercher une maison plus tranquille et plus réglée. Tâchez
enfin de vous faire accepter. Je ne vous en garderai pas moins à
mon service pendant ce temps ; ce sera comme chez la Duchesse de *** ;
et par la suite, Madame de Tourvel vous en récompensera de même.
Si vous aviez assez d'adresse et de zèle,
cette instruction devrait suffire ; mais pour suppléer à
l'un et à l'autre, je vous envoie de l'argent. Le billet ci-joint
vous autorise, comme vous verrez, à toucher vingt-cinq louis chez
mon homme d'affaires ; car je ne doute pas que vous ne soyez sans le sol.
Vous emploierez de cette somme ce qui sera nécessaire pour décider
Julie à établir une correspondance avec moi. Le reste servira
à faire boire les Gens. Ayez soin, autant que cela se pourra, que
ce soit chez le Suisse de la maison, afin qu'il aime à vous y voir
venir. Mais n'oubliez pas que ce ne sont pas vos plaisirs que je veux payer,
mais vos services.
Accoutumez Julie à observer tout et
à tout rapporter, même ce qui lui paraîtrait minutieux.
Il vaut mieux qu'elle écrive dix phrases inutiles, que d'en omettre
une intéressante ; et souvent ce qui paraît indifférent
ne l'est pas. Comme il faut que je puisse être instruit sur-le-champ,
s'il arrivait quelque chose qui vous parût mériter attention,
aussitôt cette Lettre reçue, vous enverrez Philippe, sur le
cheval de commission, s'établir à ... [Village à moitié
chemin de Paris au château de Madame de Rosemonde] ; il y restera
jusqu'à nouvel ordre ; ce sera un relais en cas de besoin. Pour
la correspondance courante, la Poste suffira.
Prenez garde de perdre cette Lettre. Relisez-la
tous les jours, tant pour vous assurer de ne rien oublier, que pour être
sûr de l'avoir encore. Faites enfin tout ce qu'il faut faire, quand
on est honoré de ma confiance. Vous savez que, si je suis content
de vous, vous le serez de moi.
Du Château de ..., ce 3 octobre 17**.
LETTRE CII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Vous serez bien étonnée, Madame,
en apprenant que je pars de chez vous aussi précipitamment. Cette
démarche va vous paraître bien extraordinaire : mais que votre
surprise va redoubler encore quand vous en saurez les raisons ! Peut-être
trouverez-vous qu'en vous les confiant, je ne respecte pas assez la tranquillité
nécessaire à votre âge ; que je m'écarte même
des sentiments de vénération qui vous sont dus à tant
de titres ? Ah ! Madame, pardon : mais mon coeur est oppressé ;
il a besoin d'épancher sa douleur dans le sein d'une amie également
douce et prudente : quelle autre que vous pouvait-il choisir ? Regardez-moi
comme votre enfant. Ayez pour moi les bontés maternelles ; je les
implore. J'y ai peut-être quelques droits par mes sentiments pour
vous.
Où est le temps où, tout entière
à ces sentiments louables, je ne connaissais point ceux qui, portant
dans l'âme le trouble mortel que j'éprouve, ôtent la
force de les combattre en même temps qu'ils en imposent le devoir
? Ah ! ce fatal voyage m'a perdue...
Que vous dirai-je enfin ? j'aime, oui, j'aime
éperdument. Hélas ! ce mot que j'écris pour la première
fois, ce mot si souvent demandé sans être obtenu, je payerais
de ma vie la douceur de pouvoir une fois seulement le faire entendre à
celui qui l'inspire ; et pourtant il faut le refuser sans cesse ! Il va
douter encore de mes sentiments ; il croira avoir à s'en plaindre.
Je suis bien malheureuse ! Que ne lui est-il aussi facile de lire dans
mon coeur que d'y régner ? Oui, je souffrirais moins, s'il savait
tout ce que je soufre ; mais vous-même, à qui je le dis, vous
n'en aurez encore qu'une faible idée.
Dans peu de moments, je vais le fuir et l'affliger.
Tandis qu'il se croira encore près de moi, je serai déjà
loin de lui : à l'heure où j'avais coutume de le voir chaque
jour, je serai dans des lieux où il n'est jamais venu, où
je ne dois pas permettre qu'il vienne. Déjà tous mes préparatifs
sont faits ; tout est là, sous mes yeux ; je ne puis les reposer
sur rien qui ne m'annonce ce cruel départ. Tout est prêt,
excepté moi !... et plus mon coeur s'y refuse, plus il me prouve
la nécessité de m'y soumettre.
Je m'y soumettrai sans doute, il vaut mieux
mourir que de vivre coupable. Déjà, je le sens, je ne le
suis que trop ; je n'ai sauvé que ma sagesse, la vertu s'est évanouie.
Faut-il vous l'avouer, ce qui me reste encore, je le dois à sa générosité.
Enivrée du plaisir de le voir, de l'entendre, de la douceur de le
sentir auprès de moi, du bonheur plus grand de pouvoir faire le
sien, j'étais sans puissance et sans force ; à peine m'en
restait-il pour combattre, je n'en avais plus pour résister ; je
frémissais de mon danger, sans pouvoir le fuir. Hé bien !
il a vu ma peine, et il a eu pitié de moi. Comment ne le chérirais-je
pas ? Je lui dois bien plus que la vie.
Ah ! si en restant auprès de lui je
n'avais à trembler que pour elle, ne croyez pas que jamais je consentisse
à m'éloigner. Que m'est-elle sans lui, ne serais-je pas trop
heureuse de la perdre ? Condamnée à faire éternellement
son malheur et le mien ; à n'oser ni me plaindre, ni le consoler
; à me défendre chaque jour contre lui, contre moi-même
; à mettre mes soins à causer sa peine, quand je voudrais
les consacrer tous à son bonheur. Vivre ainsi n'est-ce pas mourir
mille fois ? Voilà pourtant quel va être mon sort. Je le supporterai
cependant, j'en aurai le courage. Ô vous, que je choisis pour ma
mère, recevez-en le serment !
Recevez aussi celui que je fais de ne vous
dérober aucune de mes actions ; recevez-le, je vous en conjure ;
je vous le demande comme un secours dont j'ai besoin : ainsi, engagée
à vous dire tout, je m'accoutumerai à me croire toujours
en votre présence. Votre vertu remplacera la mienne. Jamais, sans
doute, je ne consentirai à rougir à vos yeux ; et retenue
par ce frein puissant, tandis que je chérirai en vous l'indulgente
amie, confidente de ma faiblesse, j'y honorerai encore l'Ange tutélaire
qui me sauvera de la honte.
C'est bien en éprouver assez que d'avoir
à faire cette demande. Fatal effet d'une présomptueuse confiance
! pourquoi n'ai-je pas redouté plus tôt ce penchant que j'ai
senti naître ? Pourquoi me suis-je flattée de pouvoir à
mon gré le maîtriser ou le vaincre ? Insensée ! je
connaissais bien peu l'amour ! Ah ! si je l'avais combattu avec plus de
soin, peut-être eût-il pris moins d'empire ! peut-être
alors ce départ n'eût pas été nécessaire
; ou même, en me soumettant à ce parti douloureux, j'aurais
pu ne pas rompre entièrement une liaison qu'il eût suffi de
rendre moins fréquente ! Mais tout perdre à la fois ! et
pour jamais ! Ô mon amie !... Mais quoi ! même en vous écrivant,
je m'égare encore dans des voeux criminels. Ah ! partons, partons,
et que du moins ces torts involontaires soient expiés par mes sacrifices.
Adieu, ma respectable amie ; aimez-moi comme
votre fille, adoptez-moi pour telle ; et soyez sûre que, malgré
ma faiblesse, j'aimerais mieux mourir que de me rendre indigne de votre
choix.
De ..., ce 3 octobre 17**, à une heure
du matin.
LETTRE CIII
MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
J'ai été, ma chère Belle,
plus affligée de votre départ que surprise de sa cause ;
une longue expérience et l'intérêt que vous inspirez
avaient suffi pour m'éclairer sur l'état de votre coeur ;
et s'il faut tout dire, vous ne m'avez rien ou presque rien appris par
votre Lettre. Si je n'avais été instruite que par elle, j'ignorerais
encore quel est celui que vous aimez ; car en me parlant de lui tout le
temps, vous n'avez pas écrit son nom une seule fois. Je n'en avais
pas besoin ; je sais bien qui c'est. Mais je le remarque, parce que je
me suis rappelé que c'est toujours là le style de l'amour.
Je vois qu'il en est encore comme au temps passé.
Je ne croyais guère être jamais
dans le cas de revenir sur des souvenirs si éloignés de moi,
et si étrangers à mon âge. Pourtant, depuis hier, je
m'en suis vraiment beaucoup occupée, par le désir que j'avais
d'y trouver quelque chose qui pût vous être utile. Mais que
puis-je faire, que vous admirer et vous plaindre ? Je loue le parti sage
que vous avez pris : mais il m'effraie, parce que j'en conclus que vous
l'avez jugé nécessaire ; et quand on en est là, il
est bien difficile de se tenir toujours éloignée de celui
dont notre coeur nous rapproche sans cesse.
Cependant ne vous découragez pas. Rien
ne doit être impossible à votre belle âme ; et quand
vous devriez un jour avoir le malheur de succomber (ce qu'à Dieu
ne plaise !), croyez-moi, ma chère Belle, réservez-vous au
moins la consolation d'avoir combattu de toute votre puissance. Et puis,
ce que ne peut la sagesse humaine, la grâce divine l'opère
quand il lui plaît. Peut-être êtes- vous à la
veille de ses secours ; et votre vertu, éprouvée dans ces
combats terribles, en sortira plus pure, et plus brillante. La force que
vous n'avez pas aujourd'hui, espérez que vous la recevrez demain.
N'y comptez pas pour vous en reposer sur elle, mais pour vous encourager
à user de toutes les vôtres.
En laissant à la Providence le soin
de vous secourir dans un danger contre lequel je ne peux rien, je me réserve
de vous soutenir et vous consoler autant qu'il sera en moi. Je ne soulagerai
pas vos peines, mais je les partagerai. C'est à ce titre que je
recevrai volontiers vos confidences. Je sens que votre coeur doit avoir
besoin de s'épancher. Je vous ouvre le mien ; l'âge ne l'a
pas encore refroidi au point d'être insensible à l'amitié.
Vous le trouverez toujours prêt à vous recevoir. Ce sera un
faible soulagement à vos douleurs, mais au moins vous ne pleurerez
pas seule : et quand ce malheureux amour, prenant trop d'empire sur vous,
vous forcera d'en parler, il vaut mieux que ce soit avec moi qu'avec lui
. Voilà que je parle comme vous ; et je crois qu'à nous deux
nous ne parviendrons pas à le nommer ; au reste, nous nous entendons.
Je ne sais si je fais bien de vous dire qu'il
m'a paru vivement affecté de votre départ ; il serait peut-être
plus sage de ne vous en pas parler : mais je n'aime pas cette sagesse qui
afflige ses amis. Je suis pourtant forcée de n'en pas parler plus
longtemps. Ma vue débile et ma main tremblante ne me permettent
pas de longues Lettres, quand il faut les écrire moi-même.
Adieu donc, ma chère Belle ; adieu,
mon aimable enfant ; oui, je vous adopte volontiers pour ma fille, et vous
avez bien tout ce qu'il faut pour faire l'orgueil et le plaisir d'une mère.
Du Château de ..., ce 3 octobre 17**.
LETTRE CIV
LA MARQUISE DE MERTEUIL A MADAME DE VOLANGES
En vérité, ma chère et
bonne amie, j'ai eu peine à me défendre d'un mouvement d'orgueil,
en lisant votre Lettre. Quoi ! vous m'honorez de votre entière confiance
! vous allez même jusqu'à me demander des conseils ! Ah !
je suis bien heureuse, si je mérite cette opinion favorable de votre
part : si je ne la dois pas seulement à la prévention de
l'amitié. Au reste, quel qu'en soit le motif, elle n'en est pas
moins précieuse à mon coeur ; et l'avoir obtenue n'est à
mes yeux qu'une raison de plus pour travailler davantage à la mériter.
Je vais donc (mais sans prétendre vous donner un avis) vous dire
librement ma façon de penser. Je m'en méfie, parce qu'elle
diffère de la vôtre ; mais quand je vous aurai exposé
mes raisons, vous les jugerez ; et si vous les condamnez, je souscris d'avance
à votre jugement. J'aurai au moins cette sagesse de ne pas me croire
plus sage que vous.
Si pourtant, et pour cette seule fois, mon
avis se trouvait préférable, il faudrait en chercher la cause
dans les illusions de l'amour maternel. Puisque ce sentiment est louable,
il doit se trouver en vous. Qu'il se reconnaît bien en effet dans
le parti que vous êtes tentée de prendre ! c'est ainsi que,
s'il vous arrive d'errer quelquefois, ce n'est jamais que dans le choix
des vertus.
La prudence est, à ce qu'il me semble,
celle qu'il faut préférer, quand on dispose du sort des autres,
et surtout quand il s'agit de le fixer par un lien indissoluble et sacré,
tel que celui du mariage. C'est alors qu'une mère, également
sage et tendre, doit comme vous le dites si bien, aider sa fille de son
expérience . Or, je vous le demande, qu'a-t-elle à faire
pour y parvenir ? sinon de distinguer pour elle, entre ce qui plaît
et ce qui convient.
Ne serait-ce donc pas avilir l'autorité
maternelle, ne serait-ce pas l'anéantir, que de la subordonner à
un goût frivole dont la puissance illusoire ne se fait sentir qu'à
ceux qui la redoutent, et disparaît sitôt qu'on la méprise
? Pour moi, je l'avoue, je n'ai jamais cru à ces passions entraînantes
et irrésistibles, dont il semble qu'on soit convenu de faire l'excuse
générale de nos dérèglements. Je ne conçois
point comment un goût, qu'un moment voit naître et qu'un autre
voit mourir, peut avoir plus de force que les principes inaltérables
de pudeur, d'honnêteté et de modestie ; et je n'entends pas
plus qu'une femme qui les trahit puisse être justifiée par
sa passion prétendue, qu'un voleur ne le serait par la passion de
l'argent, ou un assassin par celle de la vengeance.
Eh ! qui peut dire n'avoir jamais eu à
combattre ? Mais j'ai toujours cherché à me persuader que,
pour résister, il suffisait de le vouloir, et jusqu'alors au moins,
mon expérience a confirmé mon opinion. Que serait la vertu,
sans les devoirs qu'elle impose ? son culte est dans nos sacrifices, sa
récompense dans nos coeurs. Ces vérités ne peuvent
être niées que par ceux qui ont intérêt de les
méconnaître ; et qui, déjà dépravés,
espèrent faire un moment illusion, en essayant de justifier leur
mauvaise conduite par de mauvaises raisons.
Mais pourrait-on le craindre d'un enfant simple
et timide ; d'un enfant né de vous, et dont l'éducation modeste
et pure n'a pu que fortifier l'heureux naturel ? C'est pourtant à
cette crainte, que j'ose dire humiliante pour votre fille, que vous voulez
sacrifier le mariage avantageux que votre prudence avait ménagé
pour elle ! J'aime beaucoup Danceny ; et depuis longtemps, comme vous savez,
je vois peu M. de Gercourt ; mais mon amitié pour l'un, mon indifférence
pour l'autre, ne m'empêchent point de sentir l'énorme différence
qui se trouve entre ces deux partis.
Leur naissance est égale, j'en conviens
; mais l'un est sans fortune, et celle de l'autre est telle que, même
sans naissance, elle aurait suffi pour le mener à tout. J'avoue
bien que l'argent ne fait pas le bonheur ; mais il faut avouer aussi qu'il
le facilite beaucoup. Mademoiselle de Volanges est, comme vous le dites,
assez riche pour deux : cependant, soixante mille livres de rente dont
elle va jouir ne sont pas déjà tant quand on porte le nom
de Danceny, quand il faut monter et soutenir une maison qui y réponde.
Nous ne sommes plus au temps de Madame de Sévigné. Le luxe
absorbe tout : on le blâme, mais il faut l'imiter, et le superflu
finit par priver du nécessaire.
Quant aux qualités personnelles que
vous comptez pour beaucoup, et avec beaucoup de raison, assurément
M. de Gercourt est sans reproche de ce côté ; et à
lui, ses preuves sont faites. J'aime à croire, et je crois qu'en
effet Danceny ne lui cède en rien ; mais en sommes-nous aussi sûres
? Il est vrai qu'il a paru jusqu'ici exempt des défauts de son âge,
et que malgré le ton du jour il montre un goût pour la bonne
compagnie qui fait augurer favorablement de lui : mais qui sait si cette
sagesse apparente, il ne la doit pas à la médiocrité
de sa fortune ? Pour peu qu'on craigne d'être fripon ou crapuleux,
il faut de l'argent pour être joueur libertin, et l'on peut encore
aimer les défauts dont on redoute les excès. Enfin il ne
serait pas le millième qui aurait vu la bonne compagnie uniquement
faute de pouvoir mieux faire.
Je ne dis pas (à Dieu ne plaise !) que
je croie tout cela de lui : mais ce serait toujours un risque à
courir ; et quels reproches n'auriez-vous pas à vous faire, si l'événement
n'était pas heureux ! Que répondriez-vous à votre
fille, qui vous dirait : <<Ma mère, j'étais jeune et
sans expérience ; j'étais même séduite par une
erreur pardonnable à mon âge : mais le Ciel, qui avait prévu
ma faiblesse, m'avait accordé une mère sage, pour y remédier
et m'en garantir. Pourquoi donc, oubliant votre prudence, avez-vous consenti
à mon malheur ? était-ce à moi à me choisir
un époux, quand je ne connaissais rien de l'état du mariage
? Quand je l'aurais voulu, n'était-ce pas à vous à
vous y opposer ? Mais je n'ai jamais eu cette folle volonté. Décidée
à vous obéir, j'ai attendu votre choix avec une respectueuse
résignation ; jamais je ne me suis écartée de la soumission
que je vous devais, et cependant je porte aujourd'hui la peine qui n'est
due qu'aux enfants rebelles. Ah ! votre faiblesse m'a perdue ...>> Peut-être
son respect étoufferait-il ces plaintes ; mais l'amour maternel
les devinerait : et les larmes de votre fille, pour être dérobées,
n'en couleraient pas moins sur votre coeur. Où chercherez-vous alors
vos consolations ? Sera-ce dans ce fol amour, contre lequel vous auriez
dû l'armer, et par qui au contraire vous vous serez laissé
séduire ?
J'ignore, ma chère amie, si j'ai contre
cette passion une prévention trop forte ; mais je la crois redoutable,
même dans le mariage. Ce n'est pas que je désapprouve qu'un
sentiment honnête et doux vienne embellir le lien conjugal, et adoucir
en quelque sorte les devoirs qu'il impose ; mais ce n'est pas à
lui qu'il appartient de le former ; ce n'est pas à l'illusion d'un
moment à régler le choix de notre vie. En effet, pour choisir,
il faut comparer ; et comment le pouvoir, quand un seul objet nous occupe
; quand celui-là même on ne peut le connaître, plongé
que l'on est dans l'ivresse et l'aveuglement ?
J'ai rencontré, comme vous pouvez croire,
plusieurs femmes atteintes de ce mal dangereux ; j'ai reçu les confidences
de quelques-unes. A les entendre, il n'en est point dont l'Amant ne soit
un être parfait : mais ces perfections chimériques n'existent
que dans leur imagination. Leur tête exaltée ne rêve
qu'agréments et vertus ; elles en parent à plaisir celui
qu'elles préfèrent : c'est la draperie d'un Dieu, portée
souvent par un modèle abject : mais quel qu'il soit, à peine
l'en ont-elles revêtu, que, dupes de leur propre ouvrage, elles se
prosternent pour l'adorer.
Ou votre fille n'aime pas Danceny, ou elle
éprouve cette même illusion ; elle est commune à tous
deux, si leur amour est réciproque. Ainsi votre raison pour les
unir à jamais se réduit à la certitude qu'ils ne se
connaissent pas, qu'ils ne peuvent se connaître. Mais me direz-vous,
M. de Gercourt et ma fille se connaissent-ils davantage ? Non, sans doute
; mais au moins ne s'abusent-ils pas, ils s'ignorent seulement. Qu'arrive-t-il
dans ce cas entre deux époux que je suppose honnêtes ? c'est
que chacun d'eux étudie l'autre, s'observe vis-à-vis de lui,
cherche et reconnaît bientôt ce qu'il faut qu'il cède
de ses goûts et de ses volontés, pour la tranquillité
commune. Ces légers sacrifices se font sans peine, parce qu'ils
sont réciproques et qu'on les a prévus : bientôt ils
font naître une bienveillance mutuelle ; et l'habitude, qui fortifie
tous les penchants qu'elle ne détruit pas, amène peu à
peu cette douce amitié, cette tendre confiance, qui, jointes à
l'estime, forment, ce me semble, le véritable, le solide bonheur
des mariages.
Les illusions de l'amour peuvent être
plus douces ; mais qui ne sait aussi qu'elles sont moins durables ? et
quels dangers n'amène pas le moment qui les détruit ! C'est
alors que les moindres défauts paraissent choquants et insupportables,
par le contraste qu'ils forment avec l'idée de perfection qui nous
avait séduits. Chacun des deux époux croit cependant que
l'autre seul a changé, et que lui vaut toujours ce qu'un moment
d'erreur l'avait fait apprécier. Le charme qu'il n'éprouve
plus, il s'étonne de ne le plus faire naître ; il en est humilié
: la vanité blessée aigrit les esprits, augmente les torts,
produit l'humeur, enfante la haine ; et de frivoles plaisirs sont payés
enfin par de longues infortunes.
Voilà, ma chère amie, ma façon
de penser sur l'objet qui nous occupe ; je ne la défends pas, je
l'expose seulement ; c'est a vous à décider. Mais si vous
persistez dans votre avis, je vous demande de me faire connaître
les raisons qui auront combattu les miennes : je serai bien aise de m'éclairer
auprès de vous, et surtout d'être rassurée sur le sort
de votre aimable enfant, dont je désire bien ardemment le bonheur,
et par mon amitié pour elle, et par celle qui m'unit à vous
pour la vie.
Paris, ce 4 octobre 17**.
LETTRE CV
LA MARQUISE DE MERTEUIL A CECILE VOLANGES
Hé bien ! Petite, vous voilà
donc bien fâchée, bien honteuse, et ce M. de Valmont est un
méchant homme, n'est-ce pas ? Comment ! il ose vous traiter comme
la femme qu'il aimerait le mieux ! Il vous apprend ce que vous mouriez
d'envie de savoir ! En vérité, ces procédés-là
sont impardonnables. Et vous, de votre côté, vous voulez garder
votre sagesse pour votre Amant (qui n'en abuse pas) ; vous ne chérissez
de l'amour que les peines, et non les plaisirs ! Rien de mieux, et vous
figurerez à merveille dans un Roman. De la passion, de l'infortune,
de la vertu par-dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant
cortège, on s'ennuie quelquefois à la vérité,
mais on le rend bien.
Voyez donc, la pauvre enfant, comme elle est
à plaindre ! Elle avait les yeux battus le lendemain ! Et que direz-vous
donc, quand ce seront ceux de votre Amant ? Allez, mon bel Ange, vous ne
les aurez pas toujours ainsi ; tous les hommes ne sont pas des Valmont.
Et puis, ne plus oser lever ces yeux-là ! Oh ! par exemple, vous
avez eu bien raison ; tout le monde y aurait lu votre aventure. Croyez-moi
cependant, s'il en était ainsi, nos Femmes et même nos Demoiselles
auraient le regard plus modeste.
Malgré les louanges que je suis forcée
de vous donner, comme vous voyez, il faut convenir pourtant que vous avez
manqué votre chef-d'oeuvre ; c'était de tout dire à
votre Maman. Vous aviez si bien commencé ! déjà vous
vous étiez jetée dans ses bras, vous sanglotiez, elle pleurait
aussi ; quelle scène pathétique ! et quel dommage de ne l'avoir
pas achevée ! Votre tendre mère, toute ravie d'aise, et pour
aider à votre vertu, vous aurait cloîtrée, pour toute
votre vie ; et là vous auriez aimé Danceny tant que vous
auriez voulu, sans rivaux et sans péché ; vous vous seriez
désolée tout à votre aise ; et Valmont, à coup
sûr, n'aurait pas été troubler votre douleur par de
contrariants plaisirs.
Sérieusement peut-on, à quinze
ans passés, être enfant comme vous l'êtes ? Vous avez
bien raison de dire que vous ne méritez pas mes bontés. Je
voulais pourtant être votre amie : vous en avez besoin peut-être
avec la mère que vous avez, et le mari qu'elle veut vous donner
! Mais si vous ne vous formez pas davantage, que voulez-vous qu'on fasse
de vous ? Que peut-on espérer, si ce qui fait venir l'esprit aux
filles semble au contraire vous l'ôter ?
Si vous pouviez prendre sur vous de raisonner
un moment, vous trouveriez bientôt que vous devez vous féliciter
au lieu de vous plaindre. Mais vous êtes honteuse, et cela vous gêne
! Hé ! tranquillisez-vous ; la honte que cause l'amour est comme
sa douleur : on ne l'éprouve qu'une fois. On peut encore la feindre
après ; mais on ne la sent plus. Cependant le plaisir reste, et
c'est bien quelque chose. Je crois même avoir démêlé,
à travers votre petit bavardage, que vous pourriez le compter pour
beaucoup. Allons, un peu de bonne foi. Là, ce trouble qui vous empêchait
de faire comme vous disiez , qui vous faisait trouver si difficile de se
défendre , qui vous rendait comme fâchée , quand Valmont
s'en est allé, était-ce bien la honte qui le causait ? ou
si c'était le plaisir ? et ses façons de dire auxquelles
on ne sait comment répondre , cela ne viendrait-il pas de ses façons
de faire ? Ah ! petite fille, vous mentez, et vous mentez à votre
amie ! Cela n'est pas bien. Mais brisons là.
Ce qui pour tout le monde serait un plaisir,
et pourrait n'être que cela, devient dans votre situation un véritable
bonheur. En effet, placée entre une mère dont il vous importe
d'être aimée, et un Amant dont vous désirez de l'être
toujours, comment ne voyez-vous pas que le seul moyen d'obtenir ces succès
opposés est de vous occuper d'un tiers ? Distraite par cette nouvelle
aventure, tandis que vis-à-vis de votre Maman vous aurez l'air de
sacrifier à votre soumission pour elle un goût qui lui déplaît,
vous acquerrez vis-à-vis de votre Amant l'honneur d'une belle défense.
En l'assurant sans cesse de votre amour, vous ne lui en accorderez pas
les dernières preuves. Ces refus, si peu pénibles dans le
cas où vous serez, il ne manquera pas de les mettre sur le compte
de votre vertu ; il s'en plaindra peut-être, mais il vous en aimera
davantage, et pour avoir le double mérite, aux yeux de l'un de sacrifier
l'amour, à ceux de l'autre, d'y résister, il ne vous en coûtera
que d'en goûter les plaisirs. Oh ! combien de femmes ont perdu leur
réputation, qui l'eussent conservée avec soin, si elles avaient
pu la soutenir par de pareils moyens !
Ce parti que je vous propose, ne vous paraît-il
pas le plus raisonnable, comme le plus doux ? Savez-vous ce que vous avez
gagné à celui que vous avez pris ? c'est que votre Maman
a attribué votre redoublement de tristesse à un redoublement
d'amour, qu'elle en est outrée, et que pour vous en punir elle n'attend
que d'en être plus sûre. Elle vient de m'en écrire ;
elle tentera tout pour obtenir cet aveu de vous-même. Elle ira, peut-être,
me dit-elle, jusqu'à vous proposer Danceny pour époux ; et
cela pour vous engager à parler. Et si, vous laissant séduire
par cette trompeuse tendresse, vous répondiez, selon votre coeur,
bientôt renfermée pour longtemps, peut-être pour toujours,
vous pleureriez à loisir votre aveugle crédulité.
Cette ruse qu'elle veut employer contre vous,
il faut la combattre par une autre. Commencez donc, en lui montrant moins
de tristesse, à lui faire croire que vous songez moins à
Danceny. Elle se le persuadera d'autant plus facilement, que c'est l'effet
ordinaire de l'absence ; et elle vous en saura d'autant plus de gré,
qu'elle y trouvera une occasion de s'applaudir de sa prudence, qui lui
a suggéré ce moyen. Mais si, conservant quelque doute, elle
persistait pourtant à vous éprouver, et qu'elle vînt
à vous parler de mariage, renfermez-vous, en fille bien née,
dans une parfaite soumission. Au fait, qu'y risquez-vous ? Pour ce qu'on
fait d'un mari, l'un vaut toujours bien l'autre ; et le plus incommode
est encore moins gênant qu'une mère.
Une fois plus contente de vous, votre Maman
vous mariera enfin ; et alors, plus libre dans vos démarches, vous
pourrez, à votre choix, quitter Valmont pour prendre Danceny, ou
même les garder tous deux. Car, prenez-y garde, votre Danceny est
gentil : mais c'est un de ces hommes qu'on a quand on veut et tant qu'on
veut ; on peut donc se mettre à l'aise avec lui. Il n'en est pas
de même de Valmont : on le garde difficilement ; et il est dangereux
de le quitter. Il faut avec lui beaucoup d'adresse, ou, quand on n'en a
pas, beaucoup de docilité. Mais, aussi, si vous pouviez parvenir
à vous l'attacher comme ami, ce serait là un bonheur ! il
vous mettrait tout de suite au premier rang de nos femmes à la mode.
C'est comme cela qu'on acquiert une consistance dans le monde, et non pas
à rougir et à pleurer, comme quand vos Religieuses vous faisaient
dîner à genoux.
Vous tâcherez donc, si vous êtes
sage, de vous raccommoder avec Valmont, qui doit être très
en colère contre vous ; et comme il faut savoir réparer ses
sottises, ne craignez pas de lui faire quelques avances ; aussi bien apprendrez-
vous bientôt, que si les hommes nous font les premières, nous
sommes presque toujours obligées de faire les secondes. Vous avez
un prétexte pour celles-ci : car il ne faut pas que vous gardiez
cette Lettre ; et j'exige de vous de la remettre à Valmont aussitôt
que vous l'aurez lue. N'oubliez pas pourtant de la recacheter auparavant.
D'abord, c'est qu'il faut vous laisser le mérite de la démarche
que vous ferez vis-à-vis de lui, et qu'elle n'ait pas l'air de vous
avoir été conseillée ; et puis, c'est qu'il n'y a
que vous au monde dont je sois assez l'amie pour vous parler comme je fais.
Adieu, bel Ange, suivez mes conseils, et vous
me manderez si vous vous en trouvez bien.
P.S. : A propos, j'oubliais... un mot encore.
Voyez donc à soigner davantage votre style. Vous écrivez
toujours comme un enfant. Je vois bien d'où cela vient ; c'est que
vous dites tout ce que vous pensez, et rien de ce que vous ne pensez pas.
Cela peut passer ainsi de vous à moi, qui devons n'avoir rien de
caché l'une pour l'autre : mais avec tout le monde ! avec votre
Amant surtout ! vous auriez toujours l'air d'une petite sotte. Vous voyez
bien que, quand vous écrivez à quelqu'un, c'est pour lui
et non pas pour vous : vous devez donc moins chercher à lui dire
ce que vous pensez, que ce qui lui plaît davantage.
Adieu, mon coeur : je vous embrasse au lieu
de vous gronder dans l'espérance que vous serez plus raisonnable.
Paris, ce 4 octobre 17**.
LETTRE CVI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
A merveille, Vicomte, et pour le coup, je vous
aime à la fureur ! Au reste, après la première de
vos deux Lettres, on pouvait s'attendre à la seconde : aussi ne
m'a-t-elle point étonnée ; et tandis que déjà
fier de vos succès à venir, vous en sollicitiez la récompense,
et que vous me demandiez si j'étais prête, je voyais bien
que je n'avais pas tant besoin de me presser. Oui, d'honneur, en lisant
le beau récit de cette scène tendre, et qui vous avait si
vivement ému ; en voyant votre retenue, digne des plus beaux temps
de notre Chevalerie, j'ai dit vingt fois : <<Voilà une affaire
manquée !>>
Mais c'est que cela ne pouvait pas être
autrement. Que voulez-vous que fasse une pauvre femme qui se rend et qu'on
ne prend pas ? Ma foi, dans ce cas-là, il faut au moins sauver l'honneur
; et c'est ce qu'a fait votre Présidente. Je sais bien que pour
moi, qui ai senti que la marche qu'elle a prise n'est vraiment pas sans
quelque effet, je me propose d'en faire usage, pour mon compte, à
la première occasion un peu sérieuse qui se présentera
: mais je promets bien que si celui pour qui j'en ferai les frais n'en
profite pas mieux que vous, il peut assurément renoncer à
moi pour toujours.
Vous voilà donc absolument réduit
à rien et cela entre deux femmes, dont l'une était déjà
au lendemain, et l'autre ne demandait pas mieux que d'y être ! Hé
bien ! vous allez croire que je me vante, et dire qu'il est facile de prophétiser
après l'événement ; mais je peux vous jurer que je
m'y attendais. C'est que réellement vous n'avez pas le génie
de votre état ; vous n'en savez que ce que vous en avez appris,
et vous n'inventez rien. Aussi, dès que les circonstances ne se
prêtent plus à vos formules d'usage, et qu'il vous faut sortir
de la route ordinaire, vous restez court comme un Ecolier. Enfin, un enfantillage,
d'une part ; de l'autre, un retour de pruderie, parce qu'on ne les éprouve
pas tous les jours suffisent pour vous déconcerter et vous ne savez
ni les prévenir, ni y remédier. Ah ! Vicomte ! Vicomte !
vous m'apprenez à ne pas juger les hommes par leurs succès
; et bientôt, il faudra dire de vous ; <<Il fut brave un tel
jour.>> Et quand vous avez fait sottises sur sottises, vous recourez à
moi ! Il semble que je n'aie rien autre chose à faire que de les
réparer. Il est vrai que ce serait bien assez d'ouvrage.
Quoi qu'il en soit, de ces deux aventures,
l'une est entreprise contre mon gré, et je ne m'en mêle point
; pour l'autre, comme vous y avez mis quelque complaisance pour moi, j'en
fais mon affaire. La Lettre que je joins ici, que vous lirez d'abord, et
que vous remettrez ensuite à la petite Volanges, est plus que suffisante
pour vous la ramener : mais, je vous en prie, donnez quelques soins à
cet enfant, et faisons-en, de concert, le désespoir de sa mère
et de Gercourt. Il n'y a pas à craindre de forcer les doses. Je
vois clairement que la petite personne n'en sera point effrayée
; et nos vues sur elle une fois remplies, elle deviendra ce qu'elle pourra.
Je me désintéresse entièrement
sur son compte. J'avais eu quelque envie d'en faire au moins une intrigante
subalterne, et de la prendre pour jouer les seconds sous moi : mais je
vois qu'il n'y a pas d'étoffe ; elle a une sotte ingénuité
qui n'a pas cédé même au spécifique que vous
avez employé, lequel pourtant n'en manque guère ; et c'est
selon moi la maladie la plus dangereuse que femme puisse avoir. Elle dénote,
surtout, une faiblesse de caractère presque toujours incurable et
qui s'oppose à tout ; de sorte que, tandis que nous nous occuperions
à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une
femme facile. Or, je ne connais rien de si plat que cette facilité
de bêtise, qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement
parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister.
Ces sortes de femmes ne sont absolument que
des machines à plaisir.
Vous me direz qu'il n'y a qu'à n'en
faire que cela, et que c'est assez pour nos projets. A la bonne heure !
mais n'oublions pas que de ces machines-là, tout le monde parvient
bientôt à en connaître les ressorts et les moteurs ;
ainsi, que pour se servir de celle-ci sans danger, il faut se dépêcher,
s'arrêter de bonne heure, et la briser ensuite. A la vérité,
les moyens ne nous manqueront pas pour nous en défaire, et Gercourt
la fera toujours bien enfermer quand nous voudrons. Au fait, quand il ne
pourra plus douter de sa déconvenue, quand elle sera bien publique
et bien notoire, que nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il ne se console
pas ? Ce que je dis du mari, vous le pensez sans doute de la mère
; ainsi cela vaut fait.
Ce parti que je crois le meilleur, et auquel
je me suis arrêtée, m'a décidée à mener
la jeune personne un peu vite, comme vous verrez par ma Lettre ; cela rend
aussi très important de ne rien laisser entre ses mains qui puisse
nous compromettre, et je vous prie d'y avoir attention. Cette précaution
une fois prise, je me charge du moral, le reste vous regarde. Si pourtant
nous voyons par la suite que l'ingénuité se corrige, nous
serons toujours à temps de changer de projet. Il n'en aurait pas
moins fallu, un jour ou l'autre, nous occuper de ce que nous allons faire
: dans aucun cas, nos soins ne seront perdus.
Savez-vous que les miens ont risqué
de l'être, et que l'étoile de Gercourt a pensé l'emporter
sur ma prudence ? Madame de Volanges n'a-t-elle pas eu un moment de faiblesse
maternelle ? ne voulait-elle pas donner sa fille à Danceny ? C'était
là ce qu'annonçait cet intérêt plus tendre,
que vous aviez remarqué le lendemain . C'est encore vous qui auriez
été cause de ce beau chef-d'oeuvre ! Heureusement la tendre
mère m'en a écrit, et j'espère que ma réponse
l'en dégoûtera. J'y parle tant de vertu, et surtout je la
cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison.
Je suis fâchée de n'avoir pas
eu le temps de prendre copie de ma Lettre, pour vous édifier sur
l'austérité de ma morale. Vous verriez comme je méprise
les femmes assez dépravées pour avoir un Amant ! Il est si
commode d'être rigoriste dans ses discours ! cela ne nuit jamais
qu'aux autres, et ne nous gêne aucunement... Et puis je n'ignore
pas que la bonne Dame a eu ses petites faiblesses comme une autre, dans
son jeune temps, et je n'étais pas fâchée de l'humilier
au moins dans sa conscience ; cela me consolait un peu des louanges que
je lui donnais contre la mienne. C'est ainsi que dans la même Lettre,
l'idée de nuire à Gercourt m'a donné le courage d'en
dire du bien.
Adieu, Vicomte ; j'approuve beaucoup le parti
que vous prenez de rester quelque temps où vous êtes. Je n'ai
point de moyens pour hâter votre marche ; mais je vous invite à
vous désennuyer avec notre commune Pupille. Pour ce qui est de moi,
malgré votre citation polie, vous voyez bien qu'il faut encore attendre
; et vous conviendrez, sans doute, que ce n'est pas ma faute.
Paris, ce 4 octobre 17**.
LETTRE CVII
AZOLAN AU VICOMTE DE VALMONT
Monsieur,
Conformément à vos ordres, j'ai
été, aussitôt la réception de votre Lettre,
chez M. Bertrand, qui m'a remis les vingt-cinq louis, comme vous lui aviez
ordonné. Je lui en avais demandé deux de plus pour Philippe,
à qui j'avais dit de partir sur-le-champ, comme Monsieur me l'avait
mandé, et qui n'avait pas d'argent ; mais Monsieur votre homme d'affaires
n'a pas voulu, en disant qu'il n'avait pas d'ordre de ça de vous.
J'ai donc été obligé de les donner de moi et Monsieur
m'en tiendra compte, si c'est sa bonté.
Philippe est parti hier au soir. Je lui ai
bien recommandé de ne pas quitter le cabaret, afin qu'on puisse
être sur de le trouver si on en a besoin.
J'ai été tout de suite après
chez Madame la Présidente pour voir Mademoiselle Julie : mais elle
était sortie, et je n'ai parlé qu'à La Fleur, de qui
je n'ai pu rien savoir, parce que depuis son arrivée il n'avait
été à l'hôtel qu'à l'heure des repas.
C'est le second qui a fait tout le service, et Monsieur sait bien que je
ne connaissais pas celui-là. Mais j'ai commencé aujourd'hui.
Je suis retourné ce matin chez Mademoiselle
Julie, et elle a paru bien aise de me voir. Je l'ai interrogée sur
la cause du retour de sa Maîtresse ; mais elle m'a dit n'en rien
savoir, et je crois qu'elle a dit vrai. Je lui ai reproché de ne
pas m'avoir averti de son départ, et elle m'a assuré qu'elle
ne l'avait su que le soir même en allant coucher Madame : si bien
qu'elle a passé toute la nuit à ranger, et que la pauvre
fille n'a pas dormi deux heures. Elle n'est sortie ce soir-là de
la chambre de sa Maîtresse qu'à une heure passée, et
elle l'a laissée qui se mettait seulement à écrire.
Le matin, Madame de Tourvel, en partant, a
remis une Lettre au Concierge du Château. Mademoiselle Julie ne sait
pas pour qui : elle dit que c'était peut-être pour Monsieur
; mais Monsieur ne m'en parle pas.
Pendant tout le voyage, Madame a eu un grand
capuchon sur sa figure, ce qui faisait qu'on ne pouvait la voir ; mais
Mademoiselle Julie croit être sûre qu'elle a pleuré
souvent. Elle n'a pas dit une parole pendant la route, et elle n'a pas
voulu s'arrêter à... [Toujours le même village, à
moitié chemin de la route], comme elle avait fait en allant, ce
qui n'a pas fait trop de plaisir à Mademoiselle Julie, qui n'avait
pas déjeuné. Mais, comme je lui ai dit, les Maîtres
sont les Maîtres.
En arrivant, Madame s'est couchée ;
mais elle n'est restée au lit que deux heures. En se levant, elle
a fait venir son Suisse, et lui a donné ordre de ne laisser entrer
personne. Elle n'a point fait de toilette du tout. Elle s'est mise à
table pour dîner ; mais elle n'a mangé qu'un peu de potage,
et elle en est sortie tout de suite. On lui a porté son café
chez elle et Mademoiselle Julie est entrée en même temps.
Elle a trouvé sa Maîtresse qui rangeait des papiers dans son
secrétaire, et elle a vu que c'était des Lettres. Je parierais
bien que ce sont celles de Monsieur ; et des trois qui lui sont arrivées
dans l'après-midi, il y en a une qu'elle avait encore devant elle
tout au soir ! Je suis bien sûr que c'est encore une de Monsieur.
Mais pourquoi donc est-ce qu'elle s'en est allée comme ça
? ça m'étonne, moi ! au reste, sûrement que Monsieur
le sait bien ? Et ce ne sont pas mes affaires.
Madame la Présidente est allée
l'après-midi dans la Bibliothèque, et elle y a pris deux
Livres qu'elle a emportés dans son boudoir : mais Mademoiselle Julie
assure qu'elle n'a pas lu dedans un quart d'heure dans toute la journée,
et qu'elle n'a fait que lire cette Lettre, rêver et être appuyée
sur sa main. Comme j'ai imaginé que Monsieur serait bien aise de
savoir quels sont ces Livres-là, et que Mademoiselle Julie ne le
savait pas, je me suis fait mener aujourd'hui dans la Bibliothèque,
sous prétexte de la voir. Il n'y a de vide que pour deux livres
: l'un est le second volume des Pensées chrétiennes et l'autre
le premier d'un Livre qui a pour titre Clarisse . J'écris bien comme
il y a : Monsieur saura peut-être ce que c'est.
Hier au soir, Madame n'a pas soupé ;
elle n'a pris que du thé.
Elle a sonné de bonne heure ce matin
; elle a demandé ses chevaux tout de suite, et elle a été
avant neuf heures aux Feuillants, où elle a entendu la Messe. Elle
a voulu se confesser ; mais son Confesseur était absent, et il ne
reviendra pas de huit à dix jours. J'ai cru qu'il était bon
de mander cela à Monsieur.
Elle est rentrée ensuite, elle a déjeuné,
et puis s'est mise à écrire, et elle y est restée
jusqu'à près d'une heure. J'ai trouvé occasion de
faire bientôt ce que Monsieur désirait le plus : car c'est
moi qui ai porté les Lettres à la poste. Il n'y en avait
pas pour Madame de Volanges ; mais j'en envoie une à Monsieur, qui
était pour M. le Président : il m'a paru que ça devait
être la plus intéressante. Il y en avait une aussi pour Madame
de Rosemonde ; mais j'ai imaginé que Monsieur la verrait toujours
bien quand il voudrait, et je l'ai laissée partir. Au reste, Monsieur
saura bien tout, puisque Madame la Présidente lui écrit aussi.
J'aurai par la suite toutes celles qu'il voudra ; car c'est presque toujours
Mademoiselle Julie qui les remet aux Gens, et elle m'a assuré que,
par amitié pour moi, et puis aussi pour Monsieur, elle ferait volontiers
ce que je voudrais.
Elle n'a pas même voulu de l'argent que
je lui ai offert : mais je pense bien que Monsieur voudra lui faire quelque
petit présent ; et si c'est sa volonté, et qu'il veuille
m'en charger, je saurai aisément ce qui lui fera plaisir.
J'espère que Monsieur ne trouvera pas
que j'aie mis de la négligence à le servir, et j'ai bien
à coeur de me justifier des reproches qu'il me fait. Si je n'ai
pas su le départ de Madame la Présidente, c'est au contraire
mon zèle pour le service de Monsieur qui en est cause, puisque c'est
lui qui m'a fait partir à trois heures du matin ; ce qui fait que
je n'ai pas vu Mademoiselle Julie la veille, au soir, comme de coutume,
ayant été coucher au Tournebride, pour ne pas réveiller
dans le Château.
Quant à ce que Monsieur me reproche
d'être souvent sans argent, d'abord c'est que j'aime à me
tenir proprement, comme Monsieur peut voir ; et puis, il faut bien soutenir
l'honneur de l'habit qu'on porte ; je sais bien que je devrais peut-être
un peu épargner pour la suite ; mais je me confie entièrement
dans la générosité de Monsieur, qui est si bon Maître.
Pour ce qui est d'entrer au service de Madame de Tourvel, en restant à
celui de Monsieur, j'espère que Monsieur ne l'exigera pas de moi.
C'était bien différent chez Madame la Duchesse ; mais assurément
je n'irai pas porter la livrée, et encore une livrée de Robe,
après avoir eu l'honneur d'être Chasseur de Monsieur. Pour
tout ce qui est du reste, Monsieur peut disposer de celui qui a l'honneur
d'être, avec autant de respect que d'affection, son très humble.
Serviteur.
Roux Azolan, Chasseur.
Paris, ce 5 octobre 17**, à onze heures
du soir.
LETTRE CVIII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Ô mon indulgente mère ! que j'ai
de grâces à vous rendre, et que j'avais besoin de votre Lettre
! Je l'ai lue et relue sans cesse ; je ne pouvais pas m'en détacher.
Je lui dois les seuls moments moins pénibles que j'aie passés
depuis mon départ. Comme vous êtes bonne ! la sagesse, la
vertu savent donc compatir à la faiblesse ! vous avez pitié
de mes maux ! ah ! si vous les connaissiez... ils sont affreux. Je croyais
avoir éprouvé les peines de l'amour, mais le tourment inexprimable,
celui qu'il faut avoir senti pour en avoir l'idée, c'est de se séparer
de ce qu'on aime, de s'en séparer pour toujours !... Oui, la peine
qui m'accable aujourd'hui reviendra demain, après-demain, toute
ma vie ! Mon Dieu, que je suis jeune encore, et qu'il me reste de temps
à souffrir !
Etre soi-même l'artisan de son malheur
; se déchirer le coeur de ses propres mains ; et tandis qu'on souffre
ces douleurs insupportables, sentir à chaque instant qu'on peut
les faire cesser d'un mot et que ce mot soit un crime ! ah ! mon amie !...
Quand j'ai pris ce parti si pénible
de m'éloigner de lui, j'espérais que l'absence augmenterait
mon courage et mes forces : combien je me suis trompée ! il semble
au contraire qu'elle ait achevé de les détruire. J'avais
plus à combattre, il est vrai : mais même en résistant,
tout n'était pas privation ; au moins je le voyais quelquefois ;
souvent même, sans oser porter mes regards sur lui, je sentais les
siens fixés sur moi : oui, mon amie, je les sentais, il semblait
qu'ils réchauffassent mon âme ; et sans passer par mes yeux,
ils n'en arrivaient pas moins à mon coeur. A présent, dans
ma pénible solitude, isolée de tout ce qui m'est cher, tête
à tête avec mon infortune, tous les moments de ma triste existence
sont marqués par mes larmes, et rien n'en adoucit l'amertume, nulle
consolation ne se mêle à mes sacrifices ; et ceux que j'ai
faits jusqu'à présent n'ont servi qu'à me rendre plus
douloureux ceux qui me restent à faire.
Hier encore, je l'ai bien vivement senti. Dans
les Lettres qu'on m'a remises, il y en avait une de lui ; on était
encore à deux pas de moi, que je l'avais reconnue entre les autres.
Je me suis levée involontairement : je tremblais, j'avais peine
à cacher mon émotion ; et cet état n'était
pas sans plaisir. Restée seule le moment d'après, cette trompeuse
douceur s'est bientôt évanouie, et ne m'a laissé qu'un
sacrifice de plus à faire. En effet, pouvais-je ouvrir cette Lettre,
que pourtant je brûlais de lire ? Par la fatalité qui me poursuit,
les consolations qui paraissent se présenter à moi ne font,
au contraire, que m'imposer de nouvelles privations ; et celles-ci deviennent
plus cruelles encore, par l'idée que M. de Valmont les partage.
Le voilà enfin, ce nom qui m'occupe
sans cesse, et que j'ai eu tant de peine à écrire ; l'espèce
de reproche que vous m'en faites m'a véritablement alarmée.
Je vous supplie de croire qu'une fausse honte n'a point altéré
ma confiance en vous ; et pourquoi craindrais-je de le nommer ? ah ! je
rougis de mes sentiments, et non de l'objet qui les cause. Quel autre que
lui est plus digne de les inspirer ! Cependant je ne sais pourquoi ce nom
ne se présente point naturellement sous ma plume ; et cette fois
encore, j'ai eu besoin de réflexion pour le placer. Je reviens à
lui.
Vous me mandez qu'il vous a paru vivement affecté
de mon départ . Qu'a- t-il donc fait ? qu'a-t-il dit ? a-t-il parlé
de revenir à Paris ? Je vous prie de l'en détourner autant
que vous pourrez. S'il m'a bien jugée, il ne doit pas m'en vouloir
de cette démarche : mais il doit sentir aussi que c'est un parti
pris sans retour. Un de mes plus grands tourments est de ne pas savoir
ce qu'il pense. J'ai bien encore là sa Lettre... , mais vous êtes
sûrement de mon avis, je ne dois pas l'ouvrir.
Ce n'est que par vous, mon indulgente amie,
que je puis ne pas être entièrement séparée
de lui. Je ne veux pas abuser de vos bontés ; je sens à merveille
que vos Lettres ne peuvent pas être longues : mais vous ne refuserez
pas deux mots à votre enfant ; un pour soutenir son courage, et
l'autre pour l'en consoler. Adieu, ma respectable amie.
Paris, ce 5 octobre 17**.
LETTRE CIX
CECILE VOLANGES A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Ce n'est que d'aujourd'hui, Madame, que j'ai
remis à M. de Valmont la Lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire. Je l'ai gardée quatre jours, malgré les
frayeurs que j'avais souvent qu'on ne la trouvât, mais je la cachais
avec bien du soin ; et quand le chagrin me reprenait, je m'enfermais pour
la relire.
Je vois bien que ce que je croyais un si grand
malheur n'en est presque pas un ; et il faut avouer qu'il y a bien du plaisir
; de façon que je ne m'afflige presque plus. Il n'y a que l'idée
de M. Danceny qui me tourmente toujours quelquefois. Mais il y a déjà
tout plein de moments où je n'y songe pas du tout ! aussi c'est
que M. de Valmont est bien aimable !
Je me suis raccommodée avec lui depuis
deux jours : ça m'a été bien facile ; car je ne lui
avais encore dit que deux paroles, qu'il m'a dit que si j'avais quelque
chose à lui dire, il viendrait le soir dans ma chambre, et je n'ai
eu qu'à répondre que je le voulais bien. Et puis, dès
qu'il y a été, il n'a pas paru plus fâché que
si je ne lui avais jamais rien fait. Il ne m'a grondée qu'après,
et encore bien doucement, et c'était d'une manière... Tout
comme vous ; ce qui m'a prouvé qu'il avait aussi bien de l'amitié
pour moi.
Je ne saurais vous dire combien il m'a raconté
de drôles de choses et que je n'aurais jamais crues, particulièrement
sur Maman. Vous me feriez bien plaisir de me mander si tout cela est vrai.
Ce qui est bien sûr, c'est que je ne pouvais pas me retenir de rire
; si bien qu'une fois j'ai ri aux éclats, ce qui nous a fait bien
peur ; car Maman aurait pu entendre ; et si elle était venue voir,
qu'est-ce que je serais devenue ? C'est bien pour le coup qu'elle m'aurait
remise au Couvent !
Comme il faut être prudent, et que, comme
M. de Valmont m'a dit lui-même, pour rien au monde il ne voudrait
risquer de me compromettre, nous sommes convenus que dorénavant
il viendrait seulement ouvrir la porte, et que nous irions dans sa chambre.
Pour là, il n'y a rien à craindre ; j'y ai déjà
été hier, et actuellement que je vous écris, j'attends
encore qu'il vienne. A présent, Madame, j'espère que vous
ne me gronderez plus.
Il y a pourtant une chose qui m'a bien surprise
dans votre Lettre ; c'est ce que vous me mandez pour quand je serai mariée,
au sujet de Danceny et de M. de Valmont. Il me semble qu'un jour à
l'Opéra vous me disiez au contraire qu'une fois mariée, je
ne pourrais plus aimer que mon mari, et qu'il me faudrait même oublier
Danceny : au reste, peut-être que j'avais mal entendu, et j'aime
bien mieux que cela soit autrement, parce qu'à présent je
ne craindrai plus tant le moment de mon mariage. Je le désire même,
puisque j'aurai plus de liberté ; et j'espère qu'alors je
pourrai m'arranger de façon à ne plus songer qu'à
Danceny. Je sens bien que je ne serai véritablement heureuse qu'avec
lui ; car à présent son idée me tourmente toujours
et je n'ai de bonheur que quand je peux ne pas penser à lui, ce
qui est bien difficile ; et dès que j'y pense, je redeviens chagrine
tout de suite.
Ce qui me console un peu c'est que vous m'assurez
que Danceny m'en aimera davantage ; mais en êtes-vous bien sûre
?... Oh ! oui, vous ne voudriez pas me tromper. C'est pourtant plaisant
que ce soit Danceny que j'aime et que M. de Valmont... Mais, comme vous
dites, c'est peut-être un bonheur ! Enfin, nous verrons.
Je n'ai pas trop entendu ce que vous me marquez
au sujet de ma façon d'écrire. Il me semble que Danceny trouve
mes Lettres bien comme elles sont. Je sens pourtant bien que je ne dois
rien lui dire de tout ce qui se passe avec M. de Valmont ; ainsi vous n'avez
que faire de craindre.
Maman ne m'a point encore parlé de mon
mariage : mais laissez faire ; quand elle m'en parlera, puisque c'est pour
m'attraper, je vous promets que je saurai mentir.
Adieu, ma bien bonne amie ; je vous remercie
bien, et je vous promets que je n'oublierai jamais toutes vos bontés
pour moi. Il faut que je finisse, car il est près d'une heure ;
ainsi M. de Valmont ne doit pas tarder.
Du Château de .. , ce 10 octobre 17**.
LETTRE CX
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Puissances du Ciel, j'avais une âme pour
la douleur : donnez-m'en une pour la félicité [Nouvelle Héloïse]
! C'est, je crois, le tendre Saint-Preux qui s'exprime ainsi. Mieux partagé
que lui, je possède à la fois les deux existences. Oui, mon
amie, je suis, en même temps, très heureux et très
malheureux ; et puisque vous avez mon entière confiance, je vous
dois le double récit de mes peines et de mes plaisirs.
Sachez donc que mon ingrate Dévote me
tient toujours rigueur. J'en suis à ma quatrième Lettre renvoyée.
J'ai peut-être tort de dire la quatrième ; car ayant bien
deviné dès le premier renvoi qu'il serait suivi de beaucoup
d'autres, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j'ai pris le parti
de mettre mes doléances en lieux communs, et de ne point dater :
et depuis le second Courrier, c'est toujours la même Lettre qui va
et vient ; je ne fais que changer d'enveloppe. Si ma Belle finit comme
finissent ordinairement les Belles, et s'attendrit un jour, au moins de
lassitude, elle gardera enfin la missive, et il sera temps alors de me
remettre au courant. Vous voyez qu'avec ce nouveau genre de correspondance,
je ne peux pas être parfaitement instruit.
J'ai découvert pourtant que la légère
personne a changé de Confidente, au moins me suis-je assuré
que, depuis son départ du Château, il n'y est venu aucune
Lettre d'elle pour Madame de Volanges, tandis qu'il en est venu deux pour
la vieille Rosemonde ; et comme celle-ci ne nous en a rien dit, comme elle
n'ouvre plus la bouche de sa chère Belle , dont auparavant elle
parlait sans cesse, j'en ai conclu que c'était elle qui avait la
confidence. Je présume que d'une part, le besoin de parler de moi,
et de l'autre, la petite honte de revenir vis-à-vis de Madame de
Volanges sur un sentiment si longtemps désavoué, ont produit
cette grande révolution. Je crains d'avoir encore perdu au change
: car plus les femmes vieillissent, et plus elles deviennent rêches
et sévères. La première lui aurait bien dit plus de
mal de moi ; mais celle-ci lui en dira plus de l'amour ; et la sensible
Prude a bien plus de frayeur du sentiment que de la personne.
Le seul moyen de me mettre au fait, est, comme
vous voyez, d'intercepter le commerce clandestin. J'en ai déjà
envoyé l'ordre à mon Chasseur ; et j'en attends l'exécution
de jour en jour. Jusque-là, je ne puis rien faire qu'au hasard :
aussi, depuis huit jours, je repasse inutilement tous les moyens connus,
tous ceux des Romans et de mes Mémoires secrets ; je n'en trouve
aucun qui convienne, ni aux circonstances de l'aventure, ni au caractère
de l'Héroïne. La difficulté ne serait pas de m'introduire
chez elle, même la nuit, même encore de l'endormir, et d'en
faire une nouvelle Clarisse : mais après plus de deux mois de soins
et de peines, recourir à des moyens qui me soient étrangers
! me traîner servilement sur la trace des autres, et triompher sans
gloire !... Non, elle n'aura pas les plaisirs du vice et les honneurs de
la vertu [Nouvelle Héloïse]. Ce n'est pas assez pour moi de
la posséder, je veux qu'elle se livre. Or, il faut pour cela non
seulement pénétrer jusqu'à elle, mais y arriver de
son aveu ; la trouver seule et dans l'intention de m'écouter ; surtout,
lui fermer les yeux sur le danger, car si elle le voit, elle saura le surmonter
ou mourir. Mais mieux je sais ce qu'il faut faire, plus j'en trouve l'exécution
difficile ; et dussiez-vous encore vous moquer de moi, je vous avouerai
que mon embarras redouble à mesure que je m'en occupe davantage.
La tête m'en tournerait, je crois, sans
les heureuses distractions que me donne notre commune Pupille ; c'est à
elle que je dois d'avoir encore à faire autre chose que des Elégies.
Croiriez-vous que cette petite fille était
tellement effarouchée, qu'il s'est passé trois grands jours
avant que votre Lettre ait produit tout son effet ? Voilà comme
une seule idée fausse peut gâter le plus heureux naturel !
Enfin, ce n'est que Samedi qu'on est venu tourner
autour de moi et me balbutier quelques mots ; encore prononcés si
bas et tellement étouffés par la honte, qu'il était
impossible de les entendre. Mais la rougeur qu'ils causèrent m'en
fit deviner le sens. Jusque-là, je m'étais tenu fier : mais
fléchi par un si plaisant repentir je voulus bien promettre d'aller
trouver le soir même la jolie Pénitente ; et cette grâce
de ma part fut reçue avec toute la reconnaissance due à un
si grand bienfait.
Comme je ne perds jamais de vue ni vos projets
ni les miens, j'ai résolu de profiter de cette occasion pour connaître
au juste la valeur de cette enfant, et aussi pour accélérer
son éducation. Mais pour suivre ce travail avec plus de liberté
j'avais besoin de changer le lieu de nos rendez-vous ; car un simple cabinet,
qui sépare la chambre de votre Pupille de celle de sa mère,
ne pouvait lui inspirer assez de sécurité, pour la laisser
se déployer à l'aise. Je m'étais donc promis de faire
innocemment quelque bruit, qui pût lui causer assez de crainte pour
la décider à prendre, à l'avenir, un asile plus sûr
; elle m'a encore épargné ce soin.
La petite personne est rieuse ; et, pour favoriser
sa gaieté, je m'avisai, dans nos entractes, de lui raconter toutes
les aventures scandaleuses qui me passaient par la tête ; et pour
les rendre plus piquantes et fixer davantage son attention, je les mettais
toutes sur le compte de sa Maman, que je me plaisais à chamarrer
ainsi de vices et de ridicules.
Ce n'était pas sans motif que j'avais
fait ce choix ; il encourageait mieux que tout autre ma timide écolière,
et je lui inspirais en même temps le plus profond mépris pour
sa mère. J'ai remarqué depuis longtemps, que si ce moyen
n'est pas toujours nécessaire à employer pour séduire
une jeune fille, il est indispensable, et souvent même le plus efficace,
quand on veut la dépraver ; car celle qui ne respecte pas sa mère
ne se respectera pas elle-même : vérité morale que
je crois si utile que j'ai été bien aise de fournir un exemple
à l'appui du précepte.
Cependant votre Pupille, qui ne songeait pas
à la morale, étouffait de rire à chaque instant ;
et enfin, une fois, elle pensa éclater. Je n'eus pas de peine à
lui faire croire qu'elle avait fait un bruit affreux . Je feignis une grande
frayeur, qu'elle partagea facilement. Pour qu'elle s'en ressouvînt
mieux, je ne permis plus au plaisir de reparaître, et la laissai
seule trois heures plus tôt que de coutume : aussi convînmes-nous,
en nous séparant, que dès le lendemain ce serait dans ma
chambre que nous nous rassemblerions.
Je l'y ai déjà reçue deux
fois, et dans ce court intervalle l'écolière est devenue
presque aussi savante que le maître. Oui, en vérité,
je lui ai tout appris, jusqu'aux complaisances ! je n'ai excepté
que les précautions.
Ainsi occupé toute la nuit, j'y gagne
de dormir une grande partie du jour ; et, comme la société
actuelle du Château n'a rien qui m'attire, à peine parais-je
une heure au salon dans la journée. J'ai même, d'aujourd'hui,
pris le parti de manger dans ma chambre, et je ne compte plus la quitter
que pour de courtes promenades. Ces bizarreries passent sur le compte de
ma santé. J'ai déclaré que j'étais perdu de
vapeurs ; j'ai annoncé aussi un peu de fièvre. Il ne m'en
coûte que de parler d'une voix lente et éteinte. Quant au
changement de ma figure, fiez-vous-en à votre Pupille. L'amour y
pourvoira . [Regnard, Folies amoureuses]
J'occupe mon loisir en rêvant aux moyens
de reprendre sur mon ingrate les avantages que j'ai perdus, et aussi à
composer une espèce de catéchisme de débauche, à
l'usage de mon écolière. Je m'amuse à n'y rien nommer
que par le mot technique ; et je ris d'avance de l'intéressante
conversation que cela doit fournir entre elle et Gercourt la première
nuit de leur mariage. Rien n'est plus plaisant que l'ingénuité
avec laquelle elle se sert déjà du peu qu'elle sait de cette
langue ! elle n'imagine pas qu'on puisse parler autrement. Cette enfant
est réellement séduisante ! Ce contraste de la candeur naïve
avec le langage de l'effronterie ne laisse pas de faire de l'effet ; et,
je ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent.
Peut-être je me livre trop à celle-ci,
puisque j'y compromets mon temps et ma santé : mais j'espère
que ma feinte maladie, outre qu'elle me sauvera l'ennui du salon, pourra
m'être encore de quelque utilité auprès de l'austère
Dévote, dont la vertu tigresse s'allie pourtant avec la douce sensibilité
! Je ne doute pas qu'elle ne soit déjà instruite de ce grand
événement, et j'ai beaucoup d'envie de savoir ce qu'elle
en pense ; d'autant plus que je parierais bien qu'elle ne manquera pas
de s'en attribuer l'honneur. Je réglerai l'état de ma santé
sur l'impression qu'il fera sur elle.
Vous voilà, ma belle amie, au courant
de mes affaires comme moi-même. Je désire avoir bientôt
des nouvelles plus intéressantes à vous apprendre ; et je
vous prie de croire que, dans le plaisir que je m'en promets, je compte
pour beaucoup la récompense que j'attends de vous.
Du Château de .. , ce 11 octobre 17**.
LETTRE CXI
LE COMTE DE GERCOURT A MADAME DE VOLANGES
Tout paraît, Madame, devoir être
tranquille dans ce pays ; et nous attendons, de jour en jour, la permission
de rentrer en France. J'espère que vous ne douterez pas que je n'aie
toujours le même empressement à m'y rendre, et à y
former les noeuds qui doivent m'unir à vous et à Mademoiselle
de Volanges. Cependant M. le Duc de **, mon cousin, et à qui vous
savez que j'ai tant d'obligations, vient de me faire part de son rappel
de Naples. Il me mande qu'il compte passer par Rome, et voir, dans sa route,
la partie d'Italie qui lui reste à connaître. Il m'engage
à l'accompagner dans ce voyage, qui sera environ de six semaines
ou deux mois. Je ne vous cache pas qu'il me serait agréable de profiter
de cette occasion ; sentant bien qu'une fois marié, je prendrai
difficilement le temps de faire d'autres absences que celles que mon service
exigera. Peut-être aussi serait-il plus convenable d'attendre l'hiver
pour ce mariage ; puisque ce ne peut être qu'alors que tous mes parents
seront rassemblés à Paris ; et nommément M. le Marquis
de ** à qui je dois l'espoir de vous appartenir. Malgré ces
considérations, mes projets à cet égard seront absolument
subordonnés aux vôtres ; et pour peu que vous préfériez
vos premiers arrangements, je suis prêt à renoncer aux miens.
Je vous prie seulement de me faire savoir le plus tôt possible vos
intentions à ce sujet. J'attendrai votre réponse ici, et
elle seule réglera ma conduite.
Je suis avec respect, Madame, et avec tous
les sentiments qui conviennent à un fils, votre très humble,
etc,
Le Comte de Gercourt.
Bastia, ce 10 octobre 17**.
LETTRE CXII
MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
(DICTEE SEULEMENT.)
Je ne reçois qu'à l'instant même,
ma chère Belle, votre Lettre du 11 [Cette Lettre ne s'est pas retrouvée]
et les doux reproches qu'elle contient. Convenez que vous aviez bien envie
de m'en faire davantage ; et que si vous ne vous étiez pas ressouvenue
que vous étiez ma fille , vous m'auriez réellement grondée.
Vous auriez été pourtant bien injuste ! C'était le
désir et l'espoir de pouvoir vous répondre moi-même,
qui me faisait différer chaque jour, et vous voyez qu'encore aujourd'hui,
je suis obligée d'emprunter la main de ma Femme de chambre. Mon
malheureux rhumatisme m'a repris, il, s'est niché cette fois sur
le bras droit, et je suis absolument manchote. Voilà ce que c'est,
jeune et fraîche comme vous êtes, d'avoir une si vieille amie
! on souffre de ses incommodités.
Aussitôt que mes douleurs me donneront
un peu de relâche, je me promets bien de causer longuement avec vous.
En attendant, sachez seulement que j'ai reçu vos deux Lettres ;
qu'elles auraient redoublé, s'il était possible, ma tendre
amitié pour vous ; et que je ne cesserai jamais de prendre part,
bien vivement, à tout ce qui vous intéresse.
Mon neveu est aussi un peu indisposé,
mais sans aucun danger et sans qu'il faille en prendre aucune inquiétude
; c'est une incommodité légère, qui, à ce qu'il
me semble, affecte plus son humeur que sa santé. Nous ne le voyons
presque plus.
Sa retraite et votre départ ne rendent
pas notre petit cercle plus gai. La petite Volanges, surtout, vous trouve
furieusement à dire, et baille, tant que la journée dure,
à avaler ses poings. Particulièrement depuis quelques jours,
elle nous fait l'honneur de s'endormir profondément toutes les après-dîners.
Adieu, ma chère Belle ; je suis pour
toujours votre bien bonne amie, votre maman, votre soeur même, si
mon grand âge me permettait ce titre. Enfin je vous suis attachée
par tous les plus tendres sentiments.
Signé Adélaïde, pour Madame
de Rosemonde.
Du Château de .. , ce 14 octobre 17**.
LETTRE CXIII
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Je crois devoir vous prévenir, Vicomte,
qu'on commence à s'occuper de vous à Paris ; qu'on y remarque
votre absence, et que déjà on en devine la cause. J'étais
hier à un souper fort nombreux ; il y fut dit positivement que vous
étiez retenu au Village par un amour romanesque et malheureux :
aussitôt la joie se peignit sur le visage de tous les envieux de
vos succès et de toutes les femmes que vous avez négligées.
Si vous m'en croyez, vous ne laisserez pas prendre consistance à
ces bruits dangereux, et vous viendrez sur-le-champ les détruire
par votre présence.
Songez que si une fois vous laissez perdre
l'idée qu'on ne vous résiste pas, vous éprouverez
bientôt qu'on vous résistera en effet plus facilement ; que
vos rivaux vont aussi perdre leur respect pour vous, et oser vous combattre
: car lequel d'entre eux ne se croit pas plus fort que la vertu ? Songez
surtout que dans la multitude des femmes que vous avez affichées,
toutes celles que vous n'avez pas eues vont tenter de détromper
le Public, tandis que les autres s'efforceront de l'abuser. Enfin, il faut
vous attendre à être apprécié peut-être
autant au-dessous de votre valeur, que vous l'avez été au-dessus
jusqu'à présent.
Revenez donc, Vicomte, et ne sacrifiez pas
votre réputation à un caprice puéril. Vous avez fait
tout ce que nous voulions de la petite Volanges ; et pour votre Présidente,
ce ne sera pas apparemment en restant à dix lieues d'elle, que vous
vous en passerez la fantaisie. Croyez-vous qu'elle ira vous chercher ?
Peut-être ne songe-t-elle déjà plus à vous,
ou ne s'en occupe-t-elle encore que pour se féliciter de vous avoir
humilié. Au moins ici, pourrez-vous trouver quelque occasion de
reparaître avec éclat, et vous en avez besoin ; et quand vous
vous obstineriez à votre ridicule aventure, je ne vois pas que votre
retour y puisse nuire... ; au contraire.
En effet, si votre Présidente vous adore
, comme vous me l'avez tant dit et si peu prouvé, son unique consolation,
son seul plaisir, doivent être à présent de parler
de vous, et de savoir ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous
pensez, et jusqu'à la moindre des choses qui vous intéressent.
Ces misères-là prennent du prix, en raison des privations
qu'on éprouve. Ce sont les miettes de pain tombantes de la table
du riche : celui-ci les dédaigne ; mais le pauvre les recueille
avidement et s'en nourrit. Or, la pauvre Présidente reçoit
à présent toutes ces miettes-là : et plus elle en
aura, moins elle sera pressée de se livrer à l'appétit
du reste.
De plus, depuis que vous connaissez sa Confidente,
vous ne doutez pas que chaque Lettre d'elle ne contienne au moins un petit
sermon, et tout ce qu'elle croit propre à corroborer sa sagesse
et fortifier sa vertu [On ne s'avise jamais de tout ! Comédie].
Pourquoi donc laisser à l'une des ressources pour se défendre,
et à l'autre pour vous nuire ?
Ce n'est pas que je sois du tout de votre avis
sur la perte que vous croyez avoir faite au changement de Confidente. D'abord,
Madame de Volanges vous hait, et la haine est toujours plus clairvoyante
et plus ingénieuse que l'amitié. Toute la vertu de votre
vieille tante ne l'engagera pas à médire un seul instant
de son cher neveu ; car la vertu a aussi ses faiblesses. Ensuite vos craintes
portent sur une remarque absolument fausse.
Il n'est pas vrai que plus les femmes vieillissent,
et plus elles deviennent rêches et sévères . C'est
de quarante à cinquante ans que le désespoir de voir leur
figure se flétrir, la rage de se sentir obligées d'abandonner
des prétentions et des plaisirs auxquels elles tiennent encore,
rendent presque toutes les femmes bégueules et acariâtres.
Il leur faut ce long intervalle pour faire en entier ce grand sacrifice
: mais dès qu'il est consommé, toutes se partagent en deux
classes.
La plus nombreuse, celle des femmes qui n'ont
eu pour elles que leur figure et leur jeunesse, tombe dans une imbécile
apathie, et n'en sort plus que pour le jeu et pour quelques pratiques de
dévotion ; celle-là est toujours ennuyeuse, souvent grondeuse,
quelquefois un peu tracassière, mais rarement méchante. On
ne peut pas dire non plus que ces femmes soient ou ne soient pas sévères
: sans idées et sans existence, elles répètent, sans
le comprendre et indifféremment, tout ce qu'elles entendent dire,
et restent par elles-mêmes absolument nulles.
L'autre classe, beaucoup plus rare, mais véritablement
précieuse, est celle des femmes qui, ayant eu un caractère
et n'ayant pas négligé de nourrir leur raison, savent se
créer une existence, quand celle de la nature leur manque, et prennent
le parti de mettre à leur esprit les parures qu'elles employaient
avant pour leur figure. Celles-ci ont pour l'ordinaire le jugement très
sain, et l'esprit à la fois solide, gai et gracieux. Elles remplacent
les charmes séduisants par l'attachante bonté, et encore
par l'enjouement dont le charme augmente en proportion de l'âge :
c'est ainsi qu'elles parviennent en quelque sorte à se rapprocher
de la jeunesse en s'en faisant aimer. Mais alors, loin d'être, comme
vous le dites, rêches et sévères , l'habitude de l'indulgence,
leurs longues réflexions sur la faiblesse humaine, et surtout les
souvenirs de leur jeunesse, par lesquels seuls elles tiennent encore à
la vie, les placeraient plutôt peut-être trop près de
la facilité.
Ce que je peux vous dire enfin, c'est qu'ayant
toujours recherché les vieilles femmes, dont j'ai reconnu de bonne
heure l'utilité des suffrages, j'ai rencontré plusieurs d'entre
elles auprès de qui l'inclination me ramenait autant que l'intérêt.
Je m'arrête là ; car à présent que vous vous
enflammez si vite et si moralement, j'aurais peur que vous ne devinssiez
subitement amoureux de votre vieille tante, et que vous ne vous enterrassiez
avec elle dans le tombeau où vous vivez déjà depuis
si longtemps. Je reviens donc.
Malgré l'enchantement où vous
me paraissez être de votre petite écolière, je ne peux
pas croire qu'elle entre pour quelque chose dans vos projets. Vous l'avez
trouvée sous la main, vous l'avez prise : à la bonne heure
! mais ce ne peut pas être là un goût. Ce n'est même
pas, à vrai dire, une entière jouissance : vous ne possédez
absolument que sa personne ! je ne parle pas de son coeur, dont je me doute
bien que vous ne vous souciez guère : mais vous n'occupez seulement
pas sa tête. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçu,
mais moi j'en ai la preuve dans la dernière Lettre qu'elle m'a écrite
[Voyez la Lettre CIX] ; je vous l'envoie pour que vous en jugiez. Voyez
donc que quand elle y parle de vous, c'est toujours M. de Valmont ; que
toutes ses idées, même celles que vous lui faites naître,
n'aboutissent jamais qu'à Danceny ; et lui, elle ne l'appelle pas
Monsieur, c'est bien toujours Danceny seulement. Par là, elle le
distingue de tous les autres ; et même en se livrant à vous,
elle ne se familiarise qu'avec lui. Si une telle conquête vous paraît
séduisante , si les plaisirs qu'elle donne vous attachent , assurément
vous êtes modeste et peu difficile ! Que vous la gardiez, j'y consens
; cela entre même dans mes projets. Mais il me semble que cela ne
vaut pas de se déranger un quart d'heure ; qu'il faudrait aussi
avoir quelque empire, et ne lui permettre, par exemple, de se rapprocher
de Danceny qu'après le lui avoir fait un peu plus oublier.
Avant de cesser de m'occuper de vous, pour
venir à moi, je veux encore vous dire que ce moyen de maladie que
vous m'annoncez vouloir prendre est bien connu et bien usé. En vérité,
Vicomte, vous n'êtes pas inventif ! Moi, je me répète
aussi quelquefois, comme vous allez voir ; mais je tâche de me sauver
par les détails, et surtout le succès me justifie. Je vais
encore en tenter un, et courir une nouvelle aventure. Je conviens qu'elle
n'aura pas le mérite de la difficulté ; mais au moins sera-ce
une distraction, et je m'ennuie à périr.
Je ne sais pourquoi, depuis l'aventure de Prévan,
Belleroche m'est devenu insupportable. Il a tellement redoublé d'attention,
de tendresse, de vénération , que je n'y peux plus tenir.
Sa colère, dans le premier moment, m'avait paru plaisante ; il a
pourtant bien fallu la calmer, car c'eût été me compromettre
que de le laisser faire ; et il n'y avait pas moyen de lui faire entendre
raison. J'ai donc pris le parti de lui montrer plus d'amour, pour en venir
à bout plus facilement : mais lui a pris cela au sérieux
; et depuis ce temps il m'excède par son enchantement éternel.
Je remarque surtout l'insultante confiance qu'il prend en moi, et la sécurité
avec laquelle il me regarde comme à lui pour toujours. J'en suis
vraiment humiliée. Il me prise donc bien peu, s'il croit valoir
assez pour me fixer ! Ne me disait-il pas dernièrement que je n'aurais
jamais aimé un autre que lui ? Oh ! pour le coup, j'ai eu besoin
de toute ma prudence, pour ne pas le détromper sur-le-champ, en
lui disant ce qui en était. Voilà, certes, un plaisant Monsieur,
pour avoir un droit exclusif ! Je conviens qu'il est bien fait et d'une
assez belle figure : mais, à tout prendre, ce n'est, au fait, qu'un
Manoeuvre d'amour. Enfin le moment est venu, il faut nous séparer.
J'essaie déjà depuis quinze jours,
et j'ai employé, tour à tour, la froideur, le caprice, l'humeur,
les querelles ; mais le tenace personnage ne quitte pas prise ainsi : il
faut donc prendre un parti plus violent ; en conséquence je l'emmène
à ma campagne. Nous partons après-demain. Il n'y aura avec
nous que quelques personnes désintéressées et peu
clairvoyantes, et nous y aurons presque autant de liberté que si
nous y étions seuls. Là, je le surchargerai à tel
point d'amour et de caresses, nous y vivrons si bien l'un pour l'autre
uniquement, que je parie bien qu'il désirera plus que moi la fin
de ce voyage, dont il se fait un si grand bonheur ; et s'il n'en revient
pas plus ennuyé de moi que je ne le suis de lui, dites, j'y consens,
que je n'en sais pas plus que vous.
Le prétexte de cette espèce de
retraite est de m'occuper sérieusement de mon grand procès,
qui en effet se jugera enfin au commencement de l'hiver. J'en suis bien
aise ; car il est vraiment désagréable d'avoir ainsi toute
sa fortune en l'air. Ce n'est pas que je sois inquiète de l'événement
; d'abord j'ai raison, tous mes Avocats me l'assurent ; et quand je ne
l'aurais pas ! je serais donc bien maladroite, si je ne savais pas gagner
un procès, où je n'ai pour adversaires que des mineures encore
en bas âge, et leur vieux tuteur ! Comme il ne faut pourtant rien
négliger dans une affaire si importante, j'aurai effectivement avec
moi deux Avocats. Ce voyage ne vous paraît-il pas gai ? cependant
s'il me fait gagner mon procès et perdre Belleroche, je ne regretterai
pas mon temps.
A présent, Vicomte, devinez le successeur
; je vous le donne en cent. Mais bon ! ne sais-je pas que vous ne devinez
jamais rien ? hé bien, c'est Danceny. Vous êtes étonné,
n'est-ce pas ? car enfin je ne suis pas encore réduite à
l'éducation des enfants ! Mais celui-ci mérite d'être
excepté ; il n'a que les grâces de la jeunesse, et non la
frivolité. Sa grande réserve dans le cercle est très
propre à éloigner tous les soupçons, et on ne l'en
trouve que plus aimable, quand il se livre, dans le tête-à-tête.
Ce n'est pas que j'en aie déjà eu avec lui pour mon compte,
je ne suis encore que sa confidente ; mais sous ce voile de l'amitié,
je crois lui voir un goût très vif pour moi, et je sens que
j'en prends beaucoup pour lui. Ce serait bien dommage que tant d'esprit
et de délicatesse allassent se sacrifier et s'abrutir auprès
de cette petite imbécile de Volanges ! J'espère qu'il se
trompe en croyant l'aimer : elle est si loin de le mériter ! Ce
n'est pas que je sois jalouse d'elle ; mais c'est que ce serait un meurtre,
et je veux en sauver Danceny. Je vous prie donc, Vicomte, de mettre vos
soins à ce qu'il ne puisse se rapprocher de sa Cécile (comme
il a encore la mauvaise habitude de la nommer). Un premier goût a
toujours plus d'empire qu'on ne croit et je ne serais sûre de rien
s'il la revoyait à présent ; surtout pendant mon absence.
A mon retour, je me charge de tout et j'en réponds.
J'ai bien songé à emmener le
jeune homme avec moi : mais j'en ai fait le sacrifice à ma prudence
ordinaire ; et puis, j'aurais craint qu'il ne s'aperçût de
quelque chose entre Belleroche et moi, et je serais au désespoir
qu'il eût la moindre idée de ce qui se passe. Je veux au moins
m'offrir à son imagination, pure et sans tache ; telle enfin qu'il
faudrait être, pour être vraiment digne de lui.
Paris, ce 15 octobre 17**.
LETTRE CXIV
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Ma chère amie, je cède à
ma vive inquiétude ; et sans savoir si vous serez en état
de me répondre, je ne puis m'empêcher de vous interroger.
L'état de M. de Valmont, que vous me dites sans danger , ne me laisse
pas autant de sécurité que vous paraissez en avoir. Il n'est
pas rare que la mélancolie et le dégoût du monde soient
des symptômes avant-coureurs de quelque maladie grave ; les souffrances
du corps, comme celles de l'esprit, font désirer la solitude ; et
souvent on reproche de l'humeur à celui dont on devrait seulement
plaindre les maux.
Il me semble qu'il devrait au moins consulter
quelqu'un. Comment, étant malade vous-même, n'avez-vous pas
un Médecin auprès de vous ? Le mien, que j'ai vu ce matin,
et que je ne vous cache pas que j'ai consulté indirectement, est
d'avis que, dans les personnes naturellement actives, cette espèce
d'apathie subite n'est jamais à négliger ; et, comme il me
disait encore, les maladies ne cèdent plus au traitement, quand
elles n'ont pas été prises à temps. Pourquoi faire
courir ce risque à quelqu'un qui vous est si cher ?
Ce qui redouble mon inquiétude, c'est
que, depuis quatre jours, je ne reçois plus de nouvelles de lui.
Mon Dieu ! ne me trompez-vous point sur son état ? Pourquoi aurait-il
cessé de m'écrire tout à coup ? Si c'était
seulement l'effet de mon obstination à lui renvoyer ses Lettres,
je crois qu'il aurait pris ce parti plus tôt. Enfin, sans croire
aux pressentiments, je suis depuis quelques jours d'une tristesse qui m'effraie.
Ah ! peut-être suis-je à la veille du plus grand des malheurs
!
Vous ne sauriez croire, et j'ai honte de vous
dire, combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes
Lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J'étais sûre
au moins qu'il était occupé de moi ! et je voyais quelque
chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas, ces Lettres, mais je pleurais
en les regardant : mes larmes étaient plus douces et plus faciles
; et celles-là seules dissipaient en partie l'oppression habituelle
que j'éprouve depuis mon retour. Je vous en conjure, mon indulgente
amie, écrivez-moi, vous-même, aussitôt que vous le pourrez,
et en attendant, faites-moi donner chaque jour de vos nouvelles et des
siennes.
Je m'aperçois qu'à peine je vous
ai dit un mot pour vous : mais vous connaissez mes sentiments, mon attachement
sans réserve, ma tendre reconnaissance pour votre sensible amitié
; vous pardonnerez au trouble où je suis, à mes peines mortelles,
au tourment affreux d'avoir à redouter des maux dont peut-être
je suis la cause. Grand Dieu ! cette idée désespérante
me poursuit et déchire mon coeur ; ce malheur me manquait, et je
sens que je suis née pour les éprouver tous.
Adieu, ma chère amie, aimez-moi, plaignez-moi.
Aurai-je une Lettre de vous aujourd'hui ?
Paris, ce 16 octobre 17**.
LETTRE CXV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
C'est une chose inconcevable, ma belle amie,
comme aussitôt qu'on s'éloigne, on cesse facilement de s'entendre.
Tant que j'étais auprès de vous, nous n'avions jamais qu'un
même sentiment, une même façon de voir ; et parce que,
depuis près de trois mois, je ne vous vois plus, nous ne sommes
plus du même avis sur rien. Qui de nous deux a tort ? sûrement
vous n'hésiteriez pas sur la réponse : mais moi, plus sage,
ou plus poli, je ne décide pas. Je vais seulement répondre
à votre Lettre, et continuer de vous exposer ma conduite.
D'abord, je vous remercie de l'avis que vous
me donnez des bruits qui courent sur mon compte ; mais je ne m'en inquiète
pas encore : je me crois sûr d'avoir bientôt de quoi les faire
cesser. Soyez tranquille, je ne reparaîtrai dans le monde que plus
célèbre que jamais, et toujours plus digne de vous.
J'espère qu'on me comptera même
pour quelque chose l'aventure de la petite Volanges, dont vous paraissez
faire si peu de cas : comme si ce n'était rien que d'enlever en
une soirée une jeune fille à son Amant aimé, d'en
user ensuite tant qu'on le veut et absolument comme de son bien, et sans
plus d'embarras ; d'en obtenir ce qu'on n'ose pas même exiger de
toutes les filles dont c'est le métier ; et cela, sans la déranger
en rien de son tendre amour ; sans la rendre inconstante, pas même
infidèle : car, en effet, je n'occupe seulement pas sa tête
! en sorte qu'après ma fantaisie passée, je la remettrai
entre les bras de son Amant, pour ainsi dire, sans qu'elle se soit aperçue
de rien. Est-ce donc là une marche si ordinaire ? et puis croyez-moi,
une fois sortie de mes mains, les principes que je lui donne ne s'en développeront
pas moins ; et je prédis que la timide écolière prendra
bientôt un essor propre à faire honneur à son maître.
Si pourtant on aime mieux le genre héroïque,
je montrerai la Présidente, ce modèle cité de toutes
les vertus ! respectée même de nos plus libertins ! telle
enfin qu'on avait perdu jusqu'à l'idée de l'attaquer ! je
la montrerai, dis-je, oubliant ses devoirs et sa vertu, sacrifiant sa réputation
et deux ans de sagesse, pour courir après le bonheur de me plaire,
pour s'enivrer de celui de m'aimer, se trouvant suffisamment dédommagée
de tant de sacrifices, par un mot, par un regard qu'encore elle n'obtiendra
pas toujours. Je ferai plus, je la quitterai ; et je ne connais pas cette
femme, ou je n'aurai point de successeur. Elle résistera au besoin
de consolation, à l'habitude du plaisir, au désir même
de la vengeance. Enfin, elle n'aura existé que pour moi ; et que
sa carrière soit plus ou moins longue, j'en aurai seul ouvert et
fermé la barrière. Une fois parvenu à ce triomphe,
je dirai à mes rivaux : <<Voyez mon ouvrage, et cherchez-en
dans le siècle un second exemple !>>
Vous allez me demander d'où vient aujourd'hui
cet excès de confiance ? c'est que depuis huit jours je suis dans
la confidence de ma Belle ; elle ne me dit pas ses secrets, mais je les
surprends. Deux Lettres d'elle à Madame de Rosemonde m'ont suffisamment
instruit, et je ne lirai plus les autres que par curiosité. Je n'ai
absolument besoin, pour réussir, que de me rapprocher d'elle, et
mes moyens sont trouvés. Je vais incessamment les mettre en usage.
Vous êtes curieuse, je crois ?... Mais
non, pour vous punir de ne pas croire à mes inventions, vous ne
les saurez pas. Tout de bon, vous mériteriez que je vous retirasse
ma confiance, au moins pour cette aventure ; en effet, sans le doux prix
attaché par vous à ce succès, je ne vous en parlerais
plus. Vous voyez que je suis fâché. Cependant, dans l'espoir
que vous vous corrigerez, je veux bien m'en tenir à cette punition
légère ; et revenant à l'indulgence, j'oublie un moment
mes grands projets, pour raisonner des vôtres avec vous.
Vous voilà donc à la campagne,
ennuyeuse comme le sentiment, et triste comme la fidélité
! Et ce pauvre Belleroche ! vous ne vous contentez pas de lui faire boire
l'eau d'oubli, vous lui en donnez la question ! Comment s'en trouve- t-il
? supporte-t-il bien les nausées de l'amour ? Je voudrais pour beaucoup
qu'il ne vous en devînt que plus attaché ; je suis curieux
de voir quel remède plus efficace vous parviendriez à employer.
Je vous plains, en vérité, d'avoir été obligée
de recourir à celui-là. Je n'ai fait qu'une fois, d'ans ma
vie, l'amour par procédé. J'avais certainement un grand motif,
puisque c'était à la Comtesse de *** ; et vingt fois, entre
ses bras, j'ai été tenté de lui dire : <<Madame,
je renonce à la place que je sollicite, et permettez-moi de quitter
celle que j'occupe.>> Aussi, de toutes les femmes que j'ai eues, c'est
la seule dont j'ai vraiment plaisir à dire du mal.
Pour votre motif à vous, je le trouve,
à vrai dire, d'un ridicule rare ; et vous aviez raison de croire
que je ne devinerais pas le successeur. Quoi ! c'est pour Danceny que vous
vous donnez toute cette peine-là ! Eh ! ma chère amie, laissez-le
adorer sa vertueuse Cécile , et ne vous compromettez pas dans ces
jeux d'enfants. Laissez les écoliers se former auprès des
Bonnes , ou jouer avec les pensionnaires à de petits jeux innocents
. Comment allez- vous vous charger d'un novice qui ne saura ni vous prendre,
ni vous quitter, et avec qui il vous faudra tout faire ? Je vous le dis
sérieusement, je désapprouve ce choix, et quelque secret
qu'il restât, il vous humilierait au moins à mes yeux et dans
votre conscience.
Vous prenez, dites-vous, beaucoup de goût
pour lui : allons donc, vous vous trompez sûrement, et je crois même
avoir trouvé la cause de votre erreur. Ce beau dégoût
de Belleroche vous est venu dans un temps de disette, et Paris ne vous
offrant pas de choix, vos idées, toujours trop vives, se sont portées
sur le premier objet que vous avez rencontré. Mais songez qu'à
votre retour, vous pourrez choisir entre mille ; et si enfin vous redoutez
l'inaction dans laquelle vous risquez de tomber en différant, je
m'offre à vous pour amuser vos loisirs.
D'ici à votre arrivée, mes grandes
affaires seront terminées de manière ou d'autre ; et sûrement,
ni la petite Volanges, ni la Présidente elle-même, ne m'occuperont
pas assez alors pour que je ne sois pas à vous autant que vous le
désirez. Peut-être même, d'ici là, aurai-je déjà
remis la petite fille aux mains de son discret Amant. Sans convenir, quoi
que vous en disiez, que ce ne soit pas une jouissance attachante , comme
j'ai le projet qu'elle garde de moi toute sa vie une idée supérieure
à celle de tous les autres hommes, je me suis mis, avec elle, sur
un ton que je ne pourrais soutenir longtemps sans altérer ma santé
; et dès ce moment, je ne tiens plus à elle que par le soin
qu'on doit aux affaires de famille...
Vous ne m'entendez pas ? C'est que j'attends
une seconde époque pour confirmer mon espoir, et m'assurer que j'ai
pleinement réussi dans mes projets. Oui, ma belle amie, j'ai déjà
un premier indice que le mari de mon écolière ne courra pas
le risque de mourir sans postérité ; et que le Chef de la
maison de Gercourt ne sera à l'avenir qu'un Cadet de celle de Valmont.
Mais laissez-moi finir, à ma fantaisie, cette aventure que je n'ai
entreprise qu'à votre prière. Songez que si vous rendez Danceny
inconstant, vous ôtez tout le piquant de cette histoire. Considérez
enfin que, m'offrant pour le représenter auprès de vous,
j'ai, ce me semble, quelques droits à la préférence.
J'y compte si bien, que je n'ai pas craint
de contrarier vos vues, en concourant moi-même à augmenter
la tendre passion du discret Amoureux, pour le premier et digne objet de
son choix. Ayant donc trouvé hier votre Pupille occupée à
lui écrire, et l'ayant dérangée d'abord de cette douce
occupation pour une autre plus douce encore, je lui ai demandé,
après, de voir sa Lettre ; et comme je l'ai trouvée froide
et contrainte, je lui ai fait sentir que ce n'était pas ainsi qu'elle
consolerait son Amant, et je l'ai décidée à en écrire
une autre sous ma dictée ; où, en imitant du mieux que j'ai
pu son petit radotage, j'ai tâché de nourrir l'amour du jeune
homme par un espoir plus certain. La petite personne était toute
ravie, me disait-elle, de se trouver parler si bien ; et dorénavant,
je serai chargé de la correspondance. Que n'aurai-je pas fait pour
ce Danceny ? J'aurai été à la fois son ami, son confident,
son rival et sa maîtresse ! Encore, en ce moment, je lui rends le
service de le sauver de vos liens dangereux ; oui, sans doute, dangereux,
car vous posséder et vous perdre, c'est acheter un moment de bonheur
par une éternité de regrets.
Adieu, ma belle amie ; ayez le courage de dépêcher
Belleroche le plus que vous pourrez. Laissez là Danceny, et préparez-vous
à retrouver, et à me rendre, les délicieux plaisirs
de notre première liaison.
P.S. : Je vous fais compliment sur le jugement
prochain du grand procès. Je serai fort aise que cet heureux événement
arrive sous mon règne.
Du Château de ..., ce 19 octobre 17**.
LETTRE CXVI
LE CHEVALIER DANCENY A CECILE VOLANGES
Madame de Merteuil est partie ce matin pour
la campagne ; ainsi, ma charmante Cécile, me voilà privé
du seul plaisir qui me restait en votre absence, celui de parler de vous
à votre amie et à la mienne. Depuis quelque temps, elle m'a
permis de lui donner ce titre ; et j'en ai profité avec d'autant
plus d'empressement, qu'il me semblait, par là, me rapprocher de
vous davantage. Mon Dieu ! que cette femme est aimable et quel charme flatteur
elle sait donner à l'amitié ! Il semble que ce doux sentiment
s'embellisse et se fortifie chez elle de tout ce qu'elle refuse à
l'amour. Si vous saviez comme elle vous aime, comme elle se plaît
à m'entendre lui parler de vous !... C'est là sans doute
ce qui m'attache autant à elle. Quel bonheur de pouvoir vivre uniquement
pour vous deux, de passer sans cesse des délices de l'amour aux
douceurs de l'amitié, d'y consacrer toute mon existence, d'être
en quelque sorte le point de réunion de votre attachement réciproque
; et de sentir toujours que, m'occupant du bonheur de l'une, je travaillerais
également à celui de l'autre ! Aimez, aimez beaucoup, ma
charmante amie, cette femme adorable. L'attachement que j'ai pour elle,
donnez-y plus de prix encore, en le partageant. Depuis que j'ai goûté
le charme de l'amitié, je désire que vous l'éprouviez
à votre tour. Les plaisirs que je ne partage pas avec vous, il me
semble n'en jouir qu'à moitié. Oui, ma Cécile, je
voudrais entourer votre coeur de tous les sentiments les plus doux ; que
chacun de ses mouvements vous fît éprouver une sensation de
bonheur ; et je croirais encore ne pouvoir jamais vous rendre qu'une partie
de la félicité que je tiendrais de vous.
Pourquoi faut-il que ces projets charmants
ne soient qu'une chimère de mon imagination, et que la réalité
ne m'offre au contraire que des privations douloureuses et indéfinies
? L'espoir que vous m'aviez donné de vous voir à cette campagne,
je m'aperçois bien qu'il faut y renoncer. Je n'ai plus de consolation
que celle de me persuader qu'en effet cela ne vous est pas possible. Et
vous négligez de me le dire, de vous en affliger avec moi ! Déjà,
deux fois, mes plaintes à ce sujet sont restées sans réponse.
Ah ! Cécile ! Cécile, je crois bien que vous m'aimez de toutes
les facultés de votre âme, mais votre âme n'est pas
brûlante comme la mienne ! Que n'est-ce à moi à lever
les obstacles ? Pourquoi ne sont-ce pas mes intérêts qu'il
me faille ménager, au lieu des vôtres ? je saurais bientôt
vous prouver que rien n'est impossible à l'amour.
Vous ne me mandez pas non plus quand doit finir
cette absence cruelle : au moins, ici, peut-être vous verrais-je.
Vos charmants regards ranimeraient mon âme abattue ; leur touchante
expression rassurerait mon coeur, qui quelquefois en a besoin. Pardon,
ma Cécile ; cette crainte n'est pas un soupçon. Je crois
à votre amour, à votre constance. Ah ! je serais trop malheureux,
si j'en doutais. Mais tant d'obstacles ! et toujours renouvelés
! Mon amie, je suis triste, bien triste. Il semble que ce départ
de Madame de Merteuil ait renouvelé en moi le sentiment de tous
mes malheurs.
Adieu, ma Cécile ; adieu, ma bien-aimée.
Songez que votre Amant s'afflige, et que vous pouvez seule lui rendre le
bonheur.
Paris, ce 17 octobre 17**.
LETTRE CXVII
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
(DICTEE PAR VALMONT.)
Croyez-vous donc, mon bon ami, que j'aie besoin
d'être grondée pour être triste, quand je sais que vous
vous affligez ? et doutez-vous que je ne souffre autant que vous de toutes
vos peines ? Je partage même celles que je vous cause volontairement
; et j'ai de plus que vous, de voir que vous ne me rendez pas justice.
Oh ! cela n'est pas bien. Je vois bien ce qui vous fâche ; c'est
que les deux dernières fois que vous m'avez demandé de venir
ici je ne vous ai pas répondu à cela : mais cette réponse
est-elle donc si aisée à faire ? Croyez-vous que je ne sache
pas que ce que vous voulez est bien mal ? Et pourtant, si j'ai déjà
tant de peine à vous refuser de loin, que serait-ce donc si vous
étiez là ? Et puis pour avoir voulu vous consoler un moment,
je resterais affligée toute ma vie.
Tenez, je n'ai rien de caché pour vous,
moi : voilà mes raisons, jugez vous- même. J'aurais peut-être
fait ce que vous voulez, sans ce que je vous ai mandé, que ce M.
de Gercourt, qui cause tout notre chagrin, n'arrivera pas encore de sitôt
; et comme, depuis quelque temps, Maman me témoigne beaucoup plus
d'amitié ; comme, de mon côté, je la caresse le plus
que je peux ; qui sait ce que je pourrai obtenir d'elle ? Et si nous pouvions
être heureux sans que j'aie rien à me reprocher, est-ce que
cela ne vaudrait pas bien mieux ? Si j'en crois ce qu'on m'a dit souvent,
les hommes même n'aiment plus tant leurs femmes, quand elles les
ont trop aimés avant de l'être. Cette crainte-là me
retient encore plus que tout le reste. Mon ami, n'êtes-vous pas sûr
de mon coeur, et ne sera-t-il pas toujours temps ?
Ecoutez, je vous promets que, si je ne peux
pas éviter le malheur d'épouser M. de Gercourt, que je hais
déjà tant avant de le connaître, rien ne me retiendra
plus pour être à vous autant que je pourrai, et même
avant tout. Comme je ne me soucie d'être aimée que de vous,
et que vous verrez bien si je fais mal, il n'y aura pas de ma faute, le
reste me sera bien égal ; pourvu que vous me promettiez de m'aimer
toujours autant que vous faites. Mais, mon ami, jusque-là, laissez-moi
continuer comme je fais ; et ne me demandez plus une chose que j'ai de
bonnes raisons pour ne pas faire, et que pourtant il me fâche de
vous refuser.
Je voudrais bien aussi que M. de Valmont ne
fût pas si pressant pour vous ; cela ne sert qu'à me rendre
plus chagrine encore. Oh ! vous avez là un bien bon ami, je vous
assure ! Il fait tout comme vous feriez vous-même. Mais adieu, mon
cher ami ; j'ai commencé bien tard à vous écrire,
et j'y ai passé une partie de la nuit. Je vas me coucher et réparer
le temps perdu. Je vous embrasse, mais ne me grondez plus.
Du Château de ..., ce 18 octobre 17**.
LETTRE CXVIII
LE CHEVALIER DANCENY A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Si j'en crois mon Almanach, il n'y a, mon adorable
amie, que deux jours que vous êtes absente ; mais si j'en crois mon
coeur, il y a deux siècles. Or, je le tiens de vous-même,
c'est toujours son coeur qu'il faut croire ; il est donc bien temps que
vous reveniez, et toutes vos affaires doivent être plus que finies.
Comment voulez-vous que je m'intéresse à votre procès,
si, perte ou gain, j'en dois également payer les frais par l'ennui
de votre absence ? Oh ! que j'aurais envie de quereller ! et qu'il est
triste, avec un si beau sujet d'avoir de l'humeur, de n'avoir pas le droit
d'en montrer !
N'est-ce pas cependant une véritable
infidélité, une noire trahison, que de laisser votre ami
loin de vous, après l'avoir accoutumé à ne pouvoir
plus se passer de votre présence ? Vous aurez beau consulter vos
Avocats, ils ne vous trouveront pas de justification pour ce mauvais procédé
: et puis, ces gens-là ne disent que des raisons, et des raisons
ne suffisent pas pour répondre à des sentiments.
Pour moi, vous m'avez tant dit que c'était
par raison que vous faisiez ce voyage, que vous m'avez tout à fait
brouillé avec elle. Je ne veux plus du tout l'entendre ; pas même
quand elle me dit de vous oublier. Cette raison-là est pourtant
bien raisonnable ; et au fait, cela ne serait pas si difficile que vous
pourriez le croire. Il suffirait seulement de perdre l'habitude de penser
toujours à vous, et rien ici, je vous assure, ne vous rappellerait
à moi.
Nos plus jolies femmes, celles qu'on dit les
plus aimables, sont encore si loin de vous qu'elles ne pourraient en donner
qu'une bien faible idée. Je crois même qu'avec des yeux exercés,
plus on a cru d'abord qu'elles vous ressemblaient, plus on y trouve après
de différence : elles ont beau faire, beau y mettre tout ce qu'elles
savent, il leur manque toujours d'être vous, et c'est positivement
là qu'est le charme. Malheureusement, quand les journées
sont si longues, et qu'on est désoccupé, on rêve, on
fait des châteaux en Espagne, on se crée sa chimère
; peu à peu l'imagination s'exalte : on veut embellir son ouvrage,
on rassemble tout ce qui peut plaire, on arrive enfin à la perfection
; et dès qu'on en est là, le portrait ramène au modèle,
et on est tout étonné de voir qu'on n'a fait que songer à
vous.
Dans ce moment même, je suis encore la
dupe d'une erreur à peu près semblable. Vous croyez peut-être
que c'était pour m'occuper de vous, que je me suis mis à
vous écrire ? point du tout : c'était pour m'en distraire.
J'avais cent choses à vous dire dont vous n'étiez pas l'objet,
qui, comme vous savez, m'intéressent bien vivement ; et ce sont
celles-là pourtant dont j'ai été distrait. Et depuis
quand le charme de l'amitié distrait-il donc de celui de l'amour
? Ah ! si j'y regardais de bien près, peut-être aurais-je
un petit reproche à me faire ! Mais chut ! oublions cette légère
faute de peur d'y retomber ; et que mon amie elle-même l'ignore.
Aussi pourquoi n'êtes-vous pas là
pour me répondre, pour me ramener si je m'égare ; pour me
parler de ma Cécile, pour augmenter, s'il est possible, le bonheur
que je goûte à l'aimer, par l'idée si douce que c'est
votre amie que j'aime ? Oui, je l'avoue, l'amour qu'elle m'inspire m'est
devenu plus précieux encore, depuis que vous avez bien voulu en
recevoir la confidence. J'aime tant à vous ouvrir mon coeur, à
occuper le vôtre de mes sentiments, à les y déposer
sans réserve ! il me semble que je les chéris davantage,
à mesure que vous daignez les recueillir ; et puis, je vous regarde
et je me dis : C'est en elle qu'est renfermé tout mon bonheur.
Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre
sur ma situation. La dernière Lettre que j'ai reçue d'elle
augmente et assure mon espoir, mais le retarde encore. Cependant ses motifs
sont si tendres et si honnêtes que je ne puis l'en blâmer ni
m'en plaindre. Peut-être n'entendrez-vous pas trop bien ce que je
vous dis là ; mais pourquoi n'êtes-vous pas ici ? Quoiqu'on
dise tout à son amie, on n'ose pas tout écrire. Les secrets
de l'amour, surtout, sont si délicats qu'on ne peut les laisser
aller ainsi sur leur bonne foi. Si quelquefois on leur permet de sortir,
il ne faut pas au moins les perdre de vue ; il faut en quelque sorte les
voir entrer dans leur nouvel asile. Ah ! revenez donc, mon adorable amie
; vous voyez bien que votre retour est nécessaire. Oubliez enfin
les mille raisons qui vous retiennent où vous êtes, ou apprenez-moi
à vivre où vous n'êtes pas.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, ce 19 octobre 17**.
LETTRE CXIX
MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
Quoique je souffre encore beaucoup, ma chère
Belle, j'essaie de vous écrire moi-même, afin de pouvoir vous
parler de ce qui vous intéresse. Mon neveu garde toujours sa misanthropie.
Il envoie fort régulièrement savoir de mes nouvelles tous
les jours ; mais il n'est pas venu une fois s'en informer lui- même,
quoique je l'en aie fait prier : en sorte que je ne le vois pas plus que
s'il était à Paris. Je l'ai pourtant rencontré ce
matin, où je ne l'attendais guère. C'est dans ma Chapelle,
où je suis descendue pour la première fois depuis ma douloureuse
incommodité. J'ai appris aujourd'hui que depuis quatre jours il
y va régulièrement entendre la Messe. Dieu veuille que cela
dure !
Quand je suis entrée, il est venu à
moi, et m'a félicitée affectueusement sur le meilleur état
de ma santé. Comme la Messe commençait, j'ai abrégé
la conversation, que je comptais bien reprendre après ; mais il
a disparu avant que j'aie pu le joindre. Je ne vous cacherai pas que je
l'ai trouvé un peu changé. Mais, ma chère Belle, ne
me faites pas repentir de ma confiance en votre raison, par des inquiétudes
trop vives ; et surtout soyez sûre que j'aimerais encore mieux vous
affliger, que vous tromper.
Si mon neveu continue à me tenir rigueur,
je prendrai le parti, aussitôt que je serai mieux, de l'aller voir
dans sa chambre ; et je tâcherai de pénétrer la cause
de cette singulière manie, dans laquelle je crois bien que vous
êtes pour quelque chose. Je vous manderai ce que j'aurai appris.
Je vous quitte, ne pouvant plus remuer les doigts : et puis, si Adélaïde
savait que j'ai écrit, elle me gronderait toute la soirée.
Adieu, ma chère Belle.
Du Château de ..., ce 20 octobre 17**.
LETTRE CXX
LE VICOMTE DE VALMONT AU PERE ANSELME
(FEUILLANT DU COUVENT DE LA RUE SAINT-HONORE.)
Je n'ai pas l'honneur d'être connu de
vous, Monsieur : mais je sais la confiance entière qu'a en vous
Madame la Présidente de Tourvel, et je sais de plus combien cette
confiance est dignement placée. Je crois donc pouvoir sans indiscrétion
m'adresser à vous, pour en obtenir un service bien essentiel, vraiment
digne de votre saint ministère, et où l'intérêt
de Madame de Tourvel se trouve joint au mien.
J'ai entre les mains des papiers importants
qui la concernent, qui ne peuvent être confiés à personne,
et que je ne dois ni ne veux remettre qu'entre ses mains. Je n'ai aucun
moyen de l'en instruire, parce que des raisons, que peut- être vous
aurez sues d'elle, mais dont je ne crois pas qu'il me soit permis de vous
instruire, lui ont fait prendre le parti de refuser toute correspondance
avec moi : parti que j'avoue volontiers aujourd'hui ne pouvoir blâmer,
puisqu'elle ne pouvait prévoir des événements auxquels
j'étais moi-même bien loin de m'attendre, et qui n'étaient
possibles qu'à la force plus qu'humaine qu'on est forcé d'y
reconnaître.
Je vous prie donc, Monsieur, de vouloir bien
l'informer de mes nouvelles résolutions, et de lui demander pour
moi une entrevue particulière, où je puisse au moins réparer,
en partie, mes torts par mes excuses ; et, pour dernier sacrifice, anéantir
à ses yeux les seules traces existantes d'une erreur ou d'une faute
qui m'avait rendu coupable envers elle.
Ce ne sera qu'après cette expiation
préliminaire, que j'oserai déposer à vos pieds l'humiliant
aveu de mes longs égarements ; et implorer votre médiation
pour une réconciliation bien plus importante encore, et malheureusement
plus difficile. Puis-je espérer, Monsieur, que vous ne me refuserez
pas des soins si nécessaires et si précieux ? et que vous
daignerez soutenir ma faiblesse, et guider mes pas dans un sentier nouveau,
que je désire bien ardemment de suivre, mais que j'avoue en rougissant
ne pas connaître encore ?
J'attends votre réponse avec l'impatience
du repentir qui désire de réparer, et je vous prie de me
croire avec autant de reconnaissance que de vénération.
Votre très humble, etc.
P.S. : Je vous autorise, Monsieur, au cas que
vous le jugiez convenable, à communiquer cette Lettre en entier
à Madame de Tourvel, que je me ferai toute ma vie un devoir de respecter,
et en qui je ne cesserai jamais d'honorer celle dont le Ciel s'est servi
pour ramener mon âme à la vertu, par le touchant spectacle
de la sienne.
Du Château de ..., ce 22 octobre 17**
LETTRE CXXI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU CHEVALIER DANCENY
J'ai reçu votre Lettre, mon trop jeune
ami ; mais avant de vous remercier, il faut que je vous gronde, et je vous
préviens que si vous ne vous corrigez pas, vous n'aurez plus de
réponse de moi. Quittez donc, si vous m'en croyez, ce ton de cajolerie,
qui n'est plus que du jargon, dès qu'il n'est pas l'expression de
l'amour. Est-ce donc là le style de l'amitié ? non, mon ami,
chaque sentiment a son langage qui lui convient ; et se servir d'un autre,
c'est déguiser la pensée que l'on exprime. Je sais bien que
nos petites femmes n'entendent rien de ce qu'on peut leur dire, s'il n'est
traduit, en quelque sorte, dans ce jargon d'usage ; mais je croyais mériter,
je l'avoue, que vous me distinguassiez d'elles. Je suis vraiment fâchée,
et peut-être plus que je ne devrais l'être, que vous m'ayez
si mal jugée.
Vous ne trouverez donc dans ma Lettre que ce
qui manque à la vôtre, franchise et simplesse. Je vous dirai
bien, par exemple, que j'aurais grand plaisir à vous voir, et que
je suis contrariée de n'avoir auprès de moi que des gens
qui m'ennuient, au lieu de gens qui me plaisent ; mais vous, cette même
phrase, vous la traduisez ainsi : Apprenez-moi à vivre où
vous n'êtes pas ; en sorte que quand vous serez, je suppose, auprès
de votre Maîtresse, vous ne sauriez pas y vivre que je n'y sois en
tiers. Quelle pitié ! et ces femmes, à qui il manque toujours
d'être moi , vous trouvez peut-être aussi que cela manque à
votre Cécile ! voilà pourtant où conduit un langage
qui, par l'abus qu'on en fait aujourd'hui, est encore au-dessous du jargon
des compliments, et ne devient plus qu'un simple protocole, auquel on ne
croit pas davantage qu'au très humble serviteur !
Mon ami, quand vous m'écrirez, que ce
soit pour me dire votre façon de penser et de sentir, et non pour
m'envoyer des phrases que je trouverai, sans vous, plus ou moins bien dites
dans le premier Roman du jour. J'espère que vous ne vous fâcherez
pas de ce que je vous dis là, quand même vous y verriez un
peu d'humeur ; car je ne nie pas d'en avoir : mais pour éviter jusqu'à
l'air du défaut que je vous reproche, je ne vous dirai pas que cette
humeur est peut-être un peu augmentée par l'éloignement
où je suis de vous. Il me semble qu'à tout prendre vous valez
mieux qu'un procès et deux Avocats, et peut-être même
encore que l'attentif Belleroche.
Vous voyez qu'au lieu de vous désoler
de mon absence, vous devriez vous en féliciter ; car jamais je ne
vous avais fait un si beau compliment. Je crois que l'exemple me gagne,
et que je veux vous dire aussi des cajoleries : mais non, j'aime mieux
m'en tenir à ma franchise ; c'est donc elle seule qui vous assure
de ma tendre amitié, et de l'intérêt qu'elle m'inspire.
Il est fort doux d'avoir un jeune ami, dont le coeur est occupé
ailleurs. Ce n'est pas là le système de toutes les femmes
; mais c'est le mien. Il me semble qu'on se livre, avec plus de plaisir,
à un sentiment dont on ne peut rien avoir à craindre : aussi
j'ai passé pour vous, d'assez bonne heure peut-être, au rôle
de confidente. Mais vous choisissez vos Maîtresses si jeunes, que
vous m'avez fait apercevoir pour la première fois que je commence
à être vieille ! C'est bien fait à vous de vous préparer
ainsi une longue carrière de constance, et je vous souhaite de tout
mon coeur qu'elle soit réciproque.
Vous avez raison de vous rendre aux motifs
tendres et honnêtes qui, à ce que vous me mandez, retardent
votre bonheur . La longue défense est le seul mérite qui
reste à celles qui ne résistent pas toujours ; et ce que
je trouverais impardonnable à toute autre qu'à un enfant
comme la petite Volanges, serait de ne pas savoir fuir un danger dont elle
a été suffisamment avertie par l'aveu qu'elle a fait de son
amour. Vous autres hommes, vous n'avez pas d'idée de ce qu'est la
vertu, et de ce qu'il en coûte pour la sacrifier ! Mais pour peu
qu'une femme raisonne, elle doit savoir qu'indépendamment de la
faute qu'elle commet, une faiblesse est pour elle le plus grand des malheurs
; et je ne conçois pas qu'aucune s'y laisse jamais prendre, quand
elle peut avoir un moment pour y réfléchir.
N'allez pas combattre cette idée, car
c'est elle qui m'attache principalement à vous. Vous me sauverez
des dangers de l'amour ; et quoique j'aie bien su sans vous m'en défendre
jusqu'à présent, je consens à en avoir de la reconnaissance,
et je vous en aimerai mieux et davantage.
Sur ce, mon cher Chevalier, je prie Dieu qu'il
vous ait en sa sainte et digne garde.
Du Château de ..., ce 22 octobre 17**.
LETTRE CXXII
MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
J'espérais, mon aimable fille, pouvoir
enfin calmer vos inquiétudes, et je vois au contraire avec chagrin
que je vais les augmenter encore ! Calmez-vous cependant ; mon neveu n'est
pas en danger : on ne peut pas même dire qu'il soit réellement
malade. Mais il se passe sûrement en lui quelque chose d'extraordinaire.
Je n'y comprends rien ; mais je suis sortie de sa chambre avec un sentiment
de tristesse, peut-être même d'effroi, que je me reproche de
vous faire partager, et dont cependant je ne puis m'empêcher de causer
avec vous. Voici le récit de ce qui s'est passé : vous pouvez
être sûre qu'il est fidèle ; car je vivrais quatre-vingts
autres années, que je n'oublierais pas l'impression que m'a faite
cette triste scène.
J'ai donc été ce matin chez mon
neveu ; je l'ai trouvé écrivant, et entouré de différents
tas de papiers, qui avaient l'air d'être l'objet de son travail.
Il s'en occupait au point que j'étais déjà au milieu
de sa chambre qu'il n'avait pas encore tourné la tête pour
savoir qui entrait. Aussitôt qu'il m'a aperçue, j'ai très
bien remarqué qu'en se levant, il s'efforçait de composer
sa figure, et peut-être même est-ce là ce qui m'y a
fait faire plus d'attention. Il était, à la vérité,
sans toilette et sans poudre ; mais je l'ai trouvé pâle et
défait, et ayant surtout la physionomie altérée. Son
regard que nous avons vu si vif et si gai, était triste et abattu
; enfin, soit dit entre nous, je n'aurais pas voulu que vous le vissiez
ainsi : car il avait l'air très touchant et très propre,
à ce que je crois, à inspirer cette tendre pitié qui
est un des plus dangereux pièges de l'amour.
Quoique frappée de mes remarques, j'ai
pourtant commencé la conversation comme si je ne m'étais
aperçue de rien. Je lui ai d'abord parlé de sa santé,
et sans me dire qu'elle soit bonne, il ne m'a point articulé pourtant
qu'elle fût mauvaise. Alors je me suis plainte de sa retraite, qui
avait un peu l'air d'une manie, et je tâchais de mêler un peu
de gaieté à ma petite réprimande ; mais lui m'a répondu
seulement, d'un ton pénétré : <<C'est un tort
de plus, je l'avoue ; mais il sera réparé avec les autres.>>
Son air, plus encore que ses discours, a un peu dérangé mon
enjouement, et je me suis hâtée de lui dire qu'il mettait
trop d'importance à un simple reproche de l'amitié.
Nous nous sommes donc remis à causer
tranquillement. Il m'a dit, peu de temps après, que peut-être
une affaire, la plus grande affaire de sa vie, le rappellerait bientôt
à Paris : mais comme j'avais peur de la deviner, ma chère
Belle, et que ce début ne me menât à une confidence
dont je ne voulais pas, je ne lui ai fait aucune question, et je me suis
contentée de lui répondre que plus de dissipation serait
utile à sa santé. J'ai ajouté que, pour cette fois,
je ne lui ferais aucune instance, aimant mes amis pour eux-mêmes
; c'est à cette phrase si simple, que serrant mes mains, et parlant
avec une véhémence que je ne puis vous rendre : <<Oui,
ma tante, m'a-t-il dit, aimez, aimez beaucoup un neveu qui vous respecte
et vous chérit ; et, comme vous dites, aimez-le pour lui-même.
Ne vous affligez pas de son bonheur, et ne troublez, par aucun regret,
l'éternelle tranquillité dont il espère jouir bientôt.
Répétez-moi que vous m'aimez, que vous me pardonnez ; oui,
vous me pardonnerez ; je connais votre bonté : mais comment espérer
la même indulgence de ceux que j'ai tant offensés ?>> Alors
il s'est baissé sur moi, pour me cacher, je crois, des marques de
douleur, que le son de sa voix me décelait malgré lui.
Emue plus que je ne puis vous dire, je me suis
levée précipitamment ; et sans doute il a remarqué
mon effroi ; car sur-le-champ, se composant davantage : <<Pardon,
a-t-il repris ; pardon, Madame, je sens que je m'égare malgré
moi. Je vous prie d'oublier mes discours, et de vous souvenir seulement
de mon profond respect. Je ne manquerai pas, a-t-il ajouté, d'aller
vous en renouveler l'hommage avant mon départ.>> Il m'a semblé
que cette dernière phrase m'engageait à terminer ma visite
; et je me suis en allée, en effet.
Mais plus j'y réfléchis, et moins
je devine ce qu'il a voulu dire. Quelle est cette affaire, la plus grande
de sa vie ? à quel sujet me demande-t-il pardon ? d'où lui
est venu cet attendrissement, involontaire en me parlant ? Je me suis déjà
fait ces questions mille fois, sans pouvoir y répondre. Je ne vois
même rien là qui ait rapport à vous : cependant, comme
les yeux de l'amour sont plus clairvoyants que ceux de l'amitié,
je n'ai voulu vous laisser rien ignorer de ce qui s'est passé entre
mon neveu et moi.
Je me suis reprise à quatre fois pour
écrire cette longue Lettre, que je ferais plus longue encore, sans
la fatigue que je ressens. Adieu, ma chère Belle.
Du Château de ..., ce 25 octobre 17**.
LETTRE CXXIII
LE PERE ANSELME AU VICOMTE DE VALMONT
J'ai reçu, Monsieur le Vicomte, la Lettre
dont vous m'avez honoré ; et dès hier, je me suis transporté,
suivant vos désirs, chez la personne en question. Je lui ai exposé
l'objet et les motifs de la démarche que vous demandiez de faire
auprès d'elle. Quelque attachée que je l'aie trouvée
au parti sage qu'elle avait pris d'abord, sur ce que je lui ai remontré
qu'elle risquait peut-être par son refus de mettre obstacle à
votre heureux retour, et de s'opposer ainsi, en quelque sorte, aux vues
miséricordieuses de la Providence, elle a consenti à recevoir
votre visite, à condition toutefois que ce sera la dernière,
et m'a chargé de vous annoncer qu'elle serait chez elle Jeudi prochain,
28. Si ce jour ne pouvait pas vous convenir, vous voudrez bien l'en informer
et lui en indiquer un autre. Votre Lettre sera reçue.
Cependant, Monsieur le Vicomte, permettez-moi
de vous inviter à ne pas différer sans de fortes raisons,
afin de pouvoir vous livrer plus tôt et plus entièrement aux
dispositions louables que vous me témoignez. Songez que celui qui
tarde à profiter du moment de la grâce s'expose à ce
qu'elle lui soit retirée ; que si la bonté divine est infinie,
l'usage en est pourtant réglé par la justice ; et qu'il peut
venir un moment où le Dieu de miséricorde se change en un
Dieu de vengeance.
Si vous continuez à m'honorer de votre
confiance, je vous prie de croire que tous mes soins vous seront acquis,
aussitôt que vous le désirerez : quelque grandes que soient
mes occupations, mon affaire la plus importante sera toujours de remplir
les devoirs du saint Ministère, auquel je me suis particulièrement
dévoué ; et le moment le plus beau de ma vie, celui où
je verrai mes efforts prospérer par la bénédiction
du Tout-Puissant. Faibles pécheurs que nous sommes, nous ne pouvons
rien par nous-mêmes ! Mais le Dieu qui vous rappelle peut tout ;
et nous devrons également à sa bonté, vous, le désir
constant de vous rejoindre à lui, et moi, les moyens de vous y conduire.
C'est avec son secours que j'espère vous convaincre bientôt
que la Religion sainte peut donner seule, même en ce monde, le bonheur
solide et durable qu'on cherche vainement dans l'aveuglement des passions
humaines.
J'ai l'honneur d'être, avec une respectueuse
considération, etc.
Paris, ce 25 octobre 17**.
LETTRE CXXIV
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Au milieu de l'étonnement où
m'a jetée, Madame, la nouvelle que j'ai apprise hier, je n'oublie
pas la satisfaction qu'elle doit vous causer, et je me hâte de vous
en faire part. M. de Valmont ne s'occupe plus ni de moi ni de son amour
; et ne veut plus que réparer, par une vie plus édifiante,
les fautes ou plutôt les erreurs de sa jeunesse. J'ai été
informée de ce grand événement par le Père
Anselme, auquel il s'est adressé pour le diriger à l'avenir,
et aussi pour lui ménager une entrevue avec moi, dont je juge que
l'objet principal est de me rendre mes Lettres qu'il avait gardées
jusqu'ici, malgré la demande contraire que je lui avais faite.
Je ne puis, sans doute, qu'applaudir à
cet heureux changement, et m'en féliciter, si, comme il le dit,
j'ai pu y concourir en quelque chose. Mais pourquoi fallait-il que j'en
fusse l'instrument, et qu'il m'en coûtât le repos de ma vie
? Le bonheur de M. de Valmont ne pouvait-il arriver jamais que par mon
infortune ? Oh ! mon indulgente amie, pardonnez-moi cette plainte. Je sais
qu'il ne m'appartient pas de sonder les décrets de Dieu ; mais tandis
que je lui demande sans cesse, et toujours vainement, la force de vaincre
mon malheureux amour, il la prodigue à celui qui ne la lui demandait
pas, et me laisse, sans secours, entièrement livrée à
ma faiblesse.
Mais étouffons ce coupable murmure.
Ne sais-je pas que l'Enfant prodigue, à son retour, obtint plus
de grâces de son père que le fils qui ne s'était jamais
absenté ? Quel compte avons-nous à demander à celui
qui ne nous doit rien ? Et quand il serait possible que nous eussions quelques
droits auprès de lui, quels pourraient être les miens ? Me
vanterais-je d'une sagesse que déjà je ne dois qu'à
Valmont ? Il m'a sauvée, et j'oserais me plaindre en souffrant pour
lui ! Non : mes souffrances me seront chères, si son bonheur en
est le prix. Sans doute il fallait qu'il revînt à son tour
au Père commun. Le Dieu qui l'a formé devait chérir
son ouvrage. Il n'avait point créé cet être charmant,
pour n'en faire qu'un réprouvé. C'est à moi de porter
la peine de mon audacieuse imprudence ; ne devais-je pas sentir que, puisqu'il
m'était défendu de l'aimer, je ne devais pas me permettre
de le voir ?
Ma faute ou mon malheur est de m'être
refusée trop longtemps à cette vérité. Vous
m'êtes témoin, ma chère et digne amie, que je me suis
soumise à ce sacrifice, aussitôt que j'en ai reconnu la nécessité
: mais, pour qu'il fût entier, il y manquait que M. de Valmont ne
le partageât point. Vous avouerai-je que cette idée est à
présent ce qui me tourmente le plus ? Insupportable orgueil, qui
adoucit les maux que nous éprouvons par ceux que nous faisons souffrir
! Ah ! je vaincrai ce coeur rebelle, je l'accoutumerai aux humiliations.
C'est surtout pour y parvenir que j'ai enfin
consenti à recevoir Jeudi prochain la pénible visite de M.
de Valmont. Là, je l'entendrai me dire lui-même que je ne
lui suis plus rien, que l'impression faible et passagère que j'avais
faite sur lui est entièrement effacée ! Je verrai ses regards
se porter sur moi, sans émotion, tandis que la crainte de déceler
la mienne me fera baisser les yeux. Ces mêmes Lettres qu'il refusa
si longtemps à mes demandes réitérées, je les
recevrai de son indifférence ; il me les remettra comme des objets
inutiles, et qui ne l'intéressent plus ; et mes mains tremblantes,
en recevant ce dépôt honteux, sentiront qu'il leur est remis
d'une main ferme et tranquille ! Enfin, je le verrai s'éloigner...
s'éloigner pour jamais, et mes regards, qui le suivront ne verront
pas les siens se retourner sur moi !
Et j'étais réservée à
tant d'humiliation ! Ah ! que du moins je me la rende utile, en me pénétrant
par elle du sentiment de ma faiblesse. Oui, ces Lettres qu'il ne se soucie
plus de garder, je les conserverai précieusement. Je m'imposerai
la honte de les relire chaque jour, jusqu'à ce que mes larmes en
aient effacé les dernières traces ; et les siennes, je les
brûlerai comme infectées du poison dangereux qui a corrompu
mon âme. Oh ! qu'est-ce donc que l'amour, s'il nous fait regretter
jusqu'aux dangers auxquels il nous expose ; si surtout on peut craindre
de le ressentir encore, même alors qu'on ne l'inspire plus ! Fuyons
cette passion funeste, qui ne laisse de choix qu'entre la honte et le malheur,
et souvent même les réunit tous deux, et qu'au moins la prudence
remplace la vertu.
Que ce Jeudi est encore loin ! que ne puis-je
consommer à l'instant ce douloureux sacrifice, et en oublier à
la fois et la cause et l'objet ! Cette visite m'importune ; je me repens
d'avoir promis. Hé ! qu'a-t-il besoin de me revoir encore ? que
sommes-nous à présent l'un à l'autre ? S'il m'a offensée,
je le lui pardonne. Je le félicite même de vouloir réparer
ses torts ; je l'en loue. Je ferai plus, je l'imiterai ; et séduite
par les mêmes erreurs, son exemple me ramènera. Mais quand
son projet est de me fuir, pourquoi commencer par me chercher ? Le plus
pressé pour chacun de nous n'est-il pas d'oublier l'autre ? Ah !
sans doute, et ce sera dorénavant mon unique soin.
Si vous le permettez, mon aimable amie, ce
sera auprès de vous que j'irai m'occuper de ce travail difficile.
Si j'ai besoin de secours, peut-être de consolation, je n'en veux
recevoir que de vous. Vous seule savez m'entendre et parler à mon
coeur. Votre précieuse amitié remplira toute mon existence.
Rien ne me paraîtra difficile pour seconder les soins que vous voudrez
bien vous donner. Je vous devrai ma tranquillité, mon bonheur, ma
vertu ; et le fruit de vos bontés pour moi sera de m'en avoir enfin
rendue digne.
Je me suis, je crois, beaucoup égarée
dans cette Lettre ; je le présume au moins par le trouble où
je n'ai pas cessé d'être en vous écrivant. S'il s'y
trouvait quelques sentiments dont j'aie à rougir, couvrez-les de
votre indulgente amitié. Je m'en remets entièrement à
elle. Ce n'est pas à vous que je veux dérober aucun des mouvements
de mon coeur.
Adieu, ma respectable amie. J'espère,
sous peu de jours, vous annoncer celui de mon arrivée.
Paris, ce 25 octobre 17**.
LETTRE CXXV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
La voilà donc vaincue, cette femme superbe
qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister ! Oui,
mon amie, elle est à moi, entièrement à moi ; et depuis
hier, elle n'a plus rien à m'accorder.
Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour
pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que
j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix
d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ? Mais reléguons
cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on
pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au
premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je
parle ? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour ; car enfin, si
j'ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments
de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai
toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même
la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu
plus loin que je ne comptais ; quand j'aurais, un moment, partagé
le trouble et l'ivresse que je faisais naître : cette illusion passagère
serait dissipée à présent ; et cependant le même
charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux
à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je
donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier,
par un sentiment involontaire et inconnu ? Non : il faut, avant tout, le
combattre et l'approfondir.
Peut-être, au reste, en ai-je déjà
entrevu la cause ! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais
qu'elle fût vraie.
Dans la foule des femmes auprès desquelles
j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'Amant,
je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins,
autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer ; je
m'étais même accoutumé à appeler prudes celles
qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à
tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement
les premières avances qu'elles ont faites.
Ici, au contraire, j'ai trouvé une première
prévention défavorable et fondée depuis sur les conseils
et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante ; une timidité
naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée
; un attachement à la vertu, que la Religion dirigeait, et qui comptait
déjà deux années de triomphe, enfin des démarches
éclatantes, inspirées par ces différents motifs et
qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.
Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures,
une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus
facile de profiter que de s'enorgueillir ; c'est une victoire complète,
achetée par une campagne pénible, et décidée
par de savantes manoeuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès,
dû à moi seul, m'en devienne plus précieux ; et le
surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe,
et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de
la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation
de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave
même que je serais asservie ; que je n'aie pas en moi seul la plénitude
de mon bonheur ; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute
son énergie soit réservée à telle ou telle
femme, exclusivement à toute autre.
Ces réflexions sensées régleront
ma conduite dans cette importante occasion ; et vous pouvez être
sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je
ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à
ma volonté. Mais déjà je vous parle de ma rupture
; et vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit ; lisez
donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse, en essayant de secourir
la folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses
que j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec
une exactitude dont vous serez contente.
Vous verrez par les deux copies des Lettres
ci-jointes, quel médiateur j'avais choisi pour me rapprocher de
ma Belle, et avec quel zèle le saint personnage s'est employé
pour nous réunir. Ce qu'il faut vous dire encore, et que j'avais
appris par une Lettre interceptée suivant l'usage, c'est que la
crainte et la petite humiliation d'être quittée avaient un
peu dérangé la pruderie de l'austère Dévote
; et avaient rempli son coeur et sa tête de sentiments et d'idées,
qui, pour n'avoir pas le sens commun, n'en étaient pas moins intéressants.
C'est après ces préliminaires, nécessaires à
savoir, qu'hier Jeudi 28, jour préfix et donné par l'ingrate,
je me suis présenté chez elle en esclave timide et repentant,
pour en sortir en vainqueur couronné.
Il était six heures du soir quand j'arrivai
chez la belle Recluse, car depuis son retour, sa porte était restée
fermée à tout le monde. Elle essaya de se lever quand on
m'annonça ; mais ses genoux tremblants ne lui permirent pas de rester
dans cette situation : elle se rassit sur-le-champ. Comme le Domestique
qui m'avait introduit eut quelque service à faire dans l'appartement,
elle en parut impatientée. Nous remplîmes cet intervalle par
les compliments d'usage. Mais pour ne rien perdre d'un temps dont tous
les moments étaient précieux, j'examinais soigneusement le
local ; et dès lors, je marquai de l'oeil le théâtre
de ma victoire. J'aurais pu en choisir un plus commode : car, dans cette
même chambre, il se trouvait une ottomane. Mais je remarquai qu'en
face d'elle était un portrait du mari ; et j'eus peur, je l'avoue,
qu'avec une femme si singulière, un seul regard que le hasard dirigerait
de ce côté ne détruisît en un moment l'ouvrage
de tant de soins. Enfin, nous restâmes seuls et j'entrai en matière.
Après avoir exposé, en peu de
mots, que le Père Anselme l'avait dû informer des motifs de
ma visite, je me suis plaint du traitement rigoureux que j'avais éprouvé
; et j'ai particulièrement appuyé sur le mépris qu'on
m'avait témoigné. On s'en est défendu, comme je m'y
attendais ; et, comme vous vous y attendiez bien aussi, j'en ai fondé
la preuve sur la méfiance et l'effroi que j'avais inspirés,
sur la fuite scandaleuse qui s'en était suivie, le refus de répondre
à mes Lettres, celui même de les recevoir, etc. Comme on commençait
une justification qui aurait été bien facile, j'ai cru devoir
l'interrompre ; et pour me faire pardonner cette manière brusque
je l'ai couverte aussitôt par une cajolerie. - <<Si tant de
charmes, ai-je donc repris, ont fait sur mon coeur une impression si profonde,
tant de vertus n'en ont pas moins fait sur mon âme. Séduit,
sans doute, par le désir de m'en rapprocher, j'avais osé
m'en croire digne. Je ne vous reproche point d'en avoir jugé autrement
; mais je me punis de mon erreur.>> Comme on gardait le silence de l'embarras,
j'ai continué. - <<J ai désiré, Madame, ou de
me justifier à vos yeux, ou d'obtenir de vous le pardon des torts
que vous me supposez ; afin de pouvoir au moins terminer, avec quelque
tranquillité, des jours auxquels je n'attache plus de prix, depuis
que vous avez refusé de les embellir.>>
Ici, on a pourtant essayé de répondre.
- <<Mon devoir ne me permettait pas...>> - Et la difficulté
d'achever le mensonge que le devoir exigeait n'a pas permis de finir la
phrase. J'ai donc repris du ton le plus tendre : - <<Il est donc
vrai que c'est moi que vous avez fui ? - Ce départ était
nécessaire. - Et que vous m'éloignez de vous ? - Il le faut.
- Et pour toujours ? - Je le dois.>> Je n'ai pas besoin de vous dire que
pendant ce court dialogue, la voix de la tendre Prude était oppressée,
et que ses yeux ne s'élevaient pas jusqu'à moi.
Je jugeai devoir animer un peu cette scène
languissante ; ainsi, me levant avec l'air du dépit : <<Votre
fermeté, dis-je alors, me rend toute la mienne. Hé bien !
oui, Madame, nous serons séparés, séparés même
plus que vous ne pensez : et vous vous féliciterez à loisir
de votre ouvrage.>> Un peu surprise de ce ton de reproche, elle voulut
répliquer. - <<La résolution que vous avez prise...
, dit- elle, - n'est que l'effet de mon désespoir, repris-je avec
emportement. Vous avez voulu que je sois malheureux ; je vous prouverai
que vous avez réussi au-delà de vos souhaits. - Je désire
votre bonheur>>, répondit-elle. Et le son de sa voix commençait
à annoncer une émotion assez forte. Aussi me précipitant
à ses genoux, et du ton dramatique que vous me connaissez : - <<Ah
! cruelle, me suis-je écrié, peut-il exister pour moi un
bonheur que vous ne partagiez pas ? Où donc le trouver loin de vous
? Ah ! jamais ! jamais !>> J'avoue qu'en me livrant à ce point j'avais
beaucoup compté sur le secours des larmes : mais soit mauvaise disposition,
soit peut-être seulement l'effet de l'attention pénible et
continuelle que je mettais à tout, il me fut impossible de pleurer.
Par bonheur je me ressouvins que pour subjuguer
une femme tout moyen était également bon ; et qu'il suffisait
de l'étonner par un grand mouvement, pour que l'impression en restât
profonde et favorable. Je suppléai donc, par la terreur, à
la sensibilité qui se trouvait en défaut ; et pour cela,
changeant seulement l'inflexion de ma voix, et gardant la même posture
: - <<Oui, continuai-je, j'en fais le serment à vos pieds,
vous posséder ou mourir.>> En prononçant ces dernières
paroles, nos regards se rencontrèrent. Je ne sais ce que la timide
personne vit ou crut voir dans les miens, mais elle se leva d'un air effrayé,
et s'échappa de mes bras dont je l'avais entourée. Il est
vrai que je ne fis rien pour la retenir ; car j'avais remarqué plusieurs
fois que les scènes de désespoir menées trop vivement
tombaient dans le ridicule dès qu'elles devenaient longues, ou ne
laissaient que des ressources vraiment tragiques et que j'étais
fort éloigné de vouloir prendre. Cependant, tandis qu'elle
se dérobait à moi, j'ajoutai d'un ton bas et sinistre, mais
de façon qu'elle pût m'entendre : - <<Hé bien
! la mort !>>
Je me relevai alors ; et gardant un moment
le silence, je jetais sur elle, comme au hasard, des regards farouches
qui, pour avoir l'air d'être égarés, n'en étaient
pas moins clairvoyants et observateurs. Le maintien mal assuré,
la respiration haute, la contraction de tous les muscles, les bras tremblants,
et à demi élevés, tout me prouvait assez que l'effet
était tel que j'avais voulu le produire ; mais, comme en amour rien
ne se finit que de très près, et que nous étions alors
assez loin l'un de l'autre, il fallait avant tout se rapprocher. Ce fut
pour y parvenir que je passai le plus tôt possible à une apparente
tranquillité, propre à calmer les effets de cet état
violent, sans en affaiblir l'impression.
Ma transition fut : <<Je suis bien malheureux.
J'ai voulu vivre pour votre bonheur, et je l'ai troublé. Je me dévoue
pour votre tranquillité, et je la trouble encore.>> Ensuite d'un
air composé, mais contraint : - <<Pardon, Madame ; peu accoutumé
aux orages des passions, je sais mal en réprimer les mouvements.
Si j'ai eu tort de m'y livrer, songez au moins que c'est pour la dernière
fois. Ah ! calmez-vous, calmez-vous, je vous en conjure.>> Et pendant ce
long discours je me rapprochais insensiblement. - <<Si vous voulez
que je me calme, répondit la Belle effarouchée, vous-même
soyez donc plus tranquille. - Hé bien ! oui, je vous le promets>>,
lui dis-je. J'ajoutai d'une voix plus faible : - <<Si l'effort est
grand, au moins ne doit-il pas être long. Mais, repris-je aussitôt
d'un air égaré, je suis venu, n'est-il pas vrai, pour vous
rendre vos Lettres ? De grâce, daignez les reprendre. Ce douloureux
sacrifice me reste à faire : ne me laissez rien qui puisse affaiblir
mon courage.>> Et tirant de ma poche le précieux recueil : - <<Le
voilà, dis-je, ce dépôt trompeur des assurances de
votre amitié ! Il m'attachait à la vie, reprenez-le. Donnez
ainsi vous-même le signal qui doit me séparer de vous pour
jamais.>>
Ici l'Amante craintive céda entièrement
à sa tendre inquiétude. - <<Mais, Monsieur de Valmont,
qu'avez-vous, et que voulez-vous dire ? la démarche que vous faites
aujourd'hui n'est-elle pas volontaire ? n'est-ce pas le fruit de vos propres
réflexions ? et ne sont-ce pas elles qui vous ont fait approuver
vous-même le parti nécessaire que j'ai suivi par devoir ?
- Hé bien, ai-je repris, ce parti a décidé le mien.
- Et quel est-il ? - Le seul qui puisse, en me séparant de vous,
mettre un terme à mes peines. - Mais, répondez-moi, quel
est-il ?>> Là, je la pressai de mes bras, sans qu'elle se défendît
aucunement ; et jugeant par cet oubli des bienséances combien l'émotion
était forte et puissante : - <<Femme adorable, lui dis-je
en risquant l'enthousiasme, vous n'avez pas d'idée de l'amour que
vous inspirez ; vous ne saurez jamais à quel point vous fûtes
adorée, et de combien ce sentiment m'était plus cher que
l'existence ! Puissent tous vos jours être fortunés et tranquilles
; puissent-ils s'embellir de tout le bonheur dont vous m'avez privé
! Payez au moins ce voeu sincère par un regret, par une larme ;
et croyez que le dernier de mes sacrifices ne sera pas le plus pénible
à mon crieur. Adieu.>>
Tandis que je parlais ainsi, je sentais son
coeur palpiter avec violence ; j'observais l'altération de sa figure
; je voyais, surtout, les larmes la suffoquer, et ne couler cependant que
rares et pénibles. Ce ne fut qu'alors que je pris le parti de feindre
de m'éloigner ; aussi, me retenant avec force : - <<Non, écoutez-
moi, dit-elle vivement. - Laissez-moi, répondis-je. - Vous m'écouterez,
je le veux. - Il faut vous fuir, il le faut ! - Non !>> s'écria-t-elle...
A ce dernier mot, elle se précipita ou plutôt tomba évanouie
entre mes bras. Comme je doutais encore d'un si heureux succès,
je feignis un grand effroi ; mais tout en m'effrayant, je la conduisais,
ou la portais vers le lieu précédemment désigné
pour le champ de ma gloire ; et en effet elle ne revint à elle que
soumise et déjà livrée à son heureux vainqueur.
Jusque-là, ma belle amie, vous me trouverez,
je crois, une pureté de méthode qui vous fera plaisir ; et
vous verrez que je ne me suis écarté en rien des vrais principes
de cette guerre, que nous avons remarqué souvent être si semblable
à l'autre. Jugez-moi donc comme Turenne ou Frédéric.
J'ai forcé à combattre l'ennemi qui ne voulait que temporiser
; je me suis donné, par de savantes manoeuvres, le choix du terrain
et celui des dispositions ; j'ai su inspirer la sécurité
à l'ennemi, pour le joindre plus facilement dans sa retraite ; j'ai
su y faire succéder la terreur, avant d'en venir au combat ; je
n'ai rien mis au hasard, que par la considération d'un grand avantage
en cas de succès, et la certitude des ressources en cas de défaite
; enfin, je n'ai engagé l'action qu'avec une retraite assurée,
par où je pusse couvrir et conserver tout ce que j'avais conquis
précédemment. C'est, je crois, tout ce qu'on peut faire ;
mais je crains, à présent, de m'être amolli comme Annibal
dans les délices de Capoue. Voilà ce qui s'est passé
depuis.
Je m'attendais bien qu'un si grand événement
ne se passerait pas sans les larmes et le désespoir d'usage ; et
si je remarquai d'abord un peu plus de confusion, et une sorte de recueillement,
j'attribuai l'un et l'autre à l'état de Prude : aussi, sans
m'occuper de ces légères différences que je croyais
purement locales, je suivais simplement la grande route des consolations,
bien persuadé que, comme il arrive d'ordinaire, les sensations aideraient
le sentiment et qu'une seule action ferait plus que tous les discours,
que pourtant je ne négligeais pas. Mais je trouvai une résistance
vraiment effrayante, moins encore par son excès que par la forme
sous laquelle elle se montrait.
Figurez-vous une femme assise, d'une raideur
immobile, et d'une figure invariable ; n'ayant l'air ni de penser, ni d'écouter,
ni d'entendre ; dont les yeux fixes laissent échapper des larmes
assez continues, mais qui coulent sans effort. Telle était Madame
de Tourvel, pendant mes discours ; mais si j'essayais de ramener son attention
vers moi par une caresse, par le geste même le plus innocent, à
cette apparente apathie succédaient aussitôt la terreur, la
suffocation, les convulsions, les sanglots, et quelques cris par intervalles,
mais sans un mot articulé.
Ces crises revinrent plusieurs fois, et toujours
plus fortes ; la dernière même fut si violente que j'en fus
entièrement découragé et craignis un moment d'avoir
remporté une victoire inutile. Je me rabattis sur les lieux communs
d'usage ; et dans le nombre se trouva celui-ci : <<Et vous êtes
dans le désespoir, parce que vous avez fait mon bonheur ?>> A ce
mot, l'adorable femme se tourna vers moi ; et sa figure, quoique encore
un peu égarée, avait pourtant déjà repris son
expression céleste. <<Votre bonheur>>, me dit-elle. Vous devinez
ma réponse. - Vous êtes donc heureux ?>> Je redoublai les
protestations. - <<Et heureux par moi !>> J'ajoutai les louanges
et les tendres propos. Tandis que je parlais, tous ses membres s'assouplirent
; elle retomba avec mollesse, appuyée sur son fauteuil ; et m'abandonnant
une main que j'avais osé prendre : - <<Je sens, dit-elle,
que cette idée me console et me soulage.>>
Vous jugez qu'ainsi remis sur la voie, je ne
la quittai plus ; c'était réellement la bonne, et peut-être
la seule. Aussi quand je voulus tenter un second succès, j'éprouvai
d'abord quelque résistance, et ce qui s'était passé
auparavant me rendait circonspect : mais ayant appelé à mon
secours cette même idée de mon bonheur, j'en ressentis bientôt
les favorables effets : - <<Vous avez raison, me dit la tendre personne
; je ne puis plus supporter mon existence qu'autant qu'elle servira à
vous rendre heureux. Je m'y consacre tout entière : dès ce
moment je me donne à vous, et vous n'éprouverez de ma part
ni refus, ni regrets.>> Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime
qu'elle me livra sa personne et ses charmes, et qu'elle augmenta mon bonheur
en le partageant. L'ivresse fut complète et réciproque ;
et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir.
Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui
jurer un amour éternel ; et, il faut tout avouer, je pensais ce
que je disais. Enfin, même après nous être séparés,
son idée ne me quittait point, et j'ai eu besoin de me travailler
pour m'en distraire.
Ah ! pourquoi n'êtes-vous pas ici, pour
balancer au moins le charme de l'action par celui de la récompense
? Mais je ne perdrai rien pour attendre, n'est-il pas vrai ? et j'espère
pouvoir regarder, comme convenu entre nous, l'heureux arrangement que je
vous ai proposé dans ma dernière Lettre. Vous voyez que je
m'exécute, et que, comme je vous l'ai promis, mes affaires seront
assez avancées pour pouvoir vous donner une partie de mon temps.
Dépêchez-vous donc de renvoyer votre pesant Belleroche et
laissez là le doucereux Danceny, pour ne vous occuper que de moi.
Mais que faites-vous donc tant à cette campagne que vous ne me répondez
seulement pas ? Savez- vous que je vous gronderais volontiers ? Mais le
bonheur porte à l'indulgence. Et puis je n'oublie pas qu'en me replaçant
au nombre de vos soupirants je dois me soumettre, de nouveau, à
vos petites fantaisies. Souvenez-vous cependant que le nouvel Amant ne
veut rien perdre des anciens droits de l'ami.
Adieu, comme autrefois... Oui, adieu, mon Ange
! Je t'envoie tous les baisers de l'amour.
P.S : Savez-vous que Prévan, au bout
de son mois de prison, a été obligé de quitter son
Corps ? C'est aujourd'hui la nouvelle de tout Paris. En vérité,
le voilà cruellement puni d'un tort qu'il n'a pas eu, et votre succès
est complet !
Paris, ce 29 octobre 17**.
LETTRE CXXVI
MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
Je vous aurais répondu plus tôt,
mon aimable Enfant, si la fatigue de ma dernière Lettre ne m'avait
rendu mes douleurs, ce qui m'a encore privée tous ces jours-ci de
l'usage de mon bras. J'étais bien pressée de vous remercier
des bonnes nouvelles que vous m'avez données de mon neveu, et je
ne l'étais pas moins de vous en faire pour votre compte de sincères
félicitations. On est forcé de reconnaître véritablement
là un coup de la Providence, qui, en touchant l'un, a aussi sauvé
l'autre. Oui, ma chère Belle, Dieu, qui ne voulait que vous éprouver,
vous a secourue au moment où vos forces étaient épuisées
; et malgré votre petit murmure, vous avez, je crois, quelques actions
de grâces à lui rendre. Ce n'est pas que je ne sente fort
bien qu'il vous eût été plus agréable que cette
résolution vous fût venue la première, et que celle
de Valmont n'en eût été que la suite ; il semble même,
humainement parlant, que les droits de notre sexe en eussent été
mieux conservés, et nous ne voulons en perdre aucun ! Mais qu'est-ce
que ces considérations légères, auprès des
objets importants qui se trouvent remplis ? Voit-on celui qui se sauve
du naufrage se plaindre de n'avoir pas le choix des moyens ?
Vous éprouverez bientôt, ma chère
fille, que les peines que vous redoutez s'allégeront d'elles-mêmes
; et quand elles devraient subsister toujours et dans leur entier, vous
n'en sentiriez pas moins qu'elles seraient encore plus faciles à
supporter, que les remords du crime et le mépris de soi-même.
Inutilement vous aurais-je parlé plus tôt avec cette apparente
sévérité : l'amour est un sentiment indépendant,
que la prudence peut faire éviter, mais qu'elle ne saurait vaincre
; et qui, une fois né, ne meurt que de sa belle mort ou du défaut
absolu d'espoir. C'est ce dernier cas, dans lequel vous êtes, qui
me rend le courage et le droit de vous dire librement mon avis. Il est
cruel d'effrayer un malade désespéré, qui n'est plus
susceptible que de consolations et de palliatifs : mais il est sage d'éclairer
un convalescent sur les dangers qu'il a courus, pour lui inspirer la prudence
dont il a besoin, et la soumission aux conseils qui peuvent encore lui
être nécessaires.
Puisque vous me choisissez pour votre Médecin,
c'est comme tel que je vous parle, et que je vous dis que les petites incommodités
que vous ressentez à présent, et qui peut-être exigent
quelques remèdes, ne sont pourtant rien en comparaison de la maladie
effrayante dont voilà la guérison assurée. Ensuite
comme votre amie, comme l'amie d'une femme raisonnable et vertueuse, je
me permettrai d'ajouter que cette passion, qui vous avait subjuguée,
déjà si malheureuse par elle-même, le devenait encore
plus par son objet. Si j'en crois ce qu'on m'en dit, mon neveu, que j'avoue
aimer peut-être avec faiblesse, et qui réunit en effet beaucoup
de qualités louables à beaucoup d'agréments, n'est
ni sans danger pour les femmes, ni sans torts vis-à-vis d'elles,
et met presque un prix égal à les séduire et à
les perdre. Je crois bien que vous l'auriez converti. Jamais personne sans
doute n'en fut plus digne : mais tant d'autres s'en sont flattées
de même, dont l'espoir a été déçu, que
j'aime bien mieux que vous n'en soyez pas réduite à cette
ressource.
Considérez à présent,
ma chère Belle, qu'au lieu de tant de dangers que vous auriez eu
à courir, vous aurez, outre le repos de votre conscience et votre
propre tranquillité, la satisfaction d'avoir été la
principale cause de l'heureux retour de Valmont. Pour moi, je ne doute
pas que ce ne soit en grande partie l'ouvrage de votre courageuse résistance,
et qu'un moment de faiblesse de votre part n'eût peut-être
laissé mon neveu dans un égarement éternel. J'aime
à penser ainsi, et désire vous voir penser de même
; vous y trouverez vos premières consolations, et moi, de nouvelles
raisons de vous aimer davantage.
Je vous attends ici sous peu de jours, mon
aimable fille, comme vous me l'annoncez. Venez retrouver le calme et le
bonheur dans les mêmes lieux où vous l'aviez perdu ; venez
surtout vous réjouir avec votre tendre mère d'avoir si heureusement
tenu la parole que vous lui aviez donnée, de ne rien faire qui ne
fût digne d'elle et de vous !
Du Château de ..., ce 30 octobre 17**.
LETTRE CXXVII
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Si je n'ai pas répondu, Vicomte, à
votre Lettre du 19, ce n'est pas que je n'en aie eu le temps ; c'est tout
simplement qu'elle m'a donné de l'humeur, et que je ne lui ai pas
trouvé le sens commun. J'avais donc cru n'avoir rien de mieux à
faire que de la laisser dans l'oubli ; mais puisque : vous revenez sur
elle, que vous paraissez tenir aux idées qu'elle contient, et que
vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement
mon avis.
J'ai pu avoir quelquefois la prétention
de remplacer à moi seule tout un sérail ; mais il ne m'a
jamais convenu d'en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins
à présent que vous ne pouvez plus l'ignorer, vous jugerez
facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule.
Qui, moi ! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau,
pour m'occuper de vous ? Et pour m'en occuper comment ? en attendant à
mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre Hautesse
. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment de ce charme
inconnu que l'adorable, la céleste Madame de Tourvel vous a fait
seule éprouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprès
de l'attachante Cécile , l'idée supérieure que vous
êtes bien aise qu'elle conserve de vous : alors descendant jusqu'à
moi, vous y viendrez chercher des plaisirs, moins vifs à la vérité,
mais sans conséquence ; et vos précieuses bontés,
quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur !
Certes, vous êtes riche en bonne opinion
de vous-même : mais apparemment je ne le suis pas en modestie ; car
j'ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là.
C'est peut-être un tort que j'ai ; mais je vous préviens que
j'en ai beaucoup d'autres encore.
J'ai surtout celui de croire que l'écolier,
le doucereux Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans
s'en faire un mérite, une première passion, avant même
qu'elle ait été satisfaite, et m'aimant enfin comme on aime
à son âge, pourrait, malgré ses vingt ans, travailler
plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs.
Je me permettrai même d'ajouter que, s'il me venait en fantaisie
de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.
Et par quelles raisons, m'allez-vous demander
? Mais d'abord il pourrait fort bien n'y en avoir aucune : car le caprice
qui vous ferait préférer peut également vous faire
exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il
me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire ; et moi,
au lieu d'en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d'en attendre,
je serais capable de croire que vous m'en devriez encore ! Vous voyez bien,
qu'aussi éloignés l'un de l'autre par notre façon
de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d'aucune manière ; et
je crains qu'il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de
changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de
vous avertir. Jusque-là croyez-moi, faites d'autres arrangements,
et gardez vos baisers, vous avez tant à les placer mieux !...
Adieu, comme autrefois , dites-vous ? Mais
autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi ; vous
ne m'aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes
Rôles ; et surtout vous vouliez bien attendre que j'eusse dit oui,
avant d'être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu'au
lieu de vous dire aussi adieu comme autrefois, je vous dise adieu comme
à présent.
Votre servante, Monsieur le Vicomte.
Du Château de ..., ce 31 octobre 17**.
LETTRE CXXVIII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Je n'ai reçu qu'hier, Madame, votre
tardive réponse. Elle m'aurait tuée sur-le- champ, si j'avais
eu encore mon existence en moi : mais un autre en est possesseur, et cet
autre est M. de Valmont. Vous voyez que je ne vous cache rien. Si vous
devez ne me plus trouver digne de votre amitié, je crains moins
encore de la perdre que de la surprendre. Tout ce que je puis vous dire,
c'est que, placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur,
je me suis décidée pour ce dernier parti. Je ne m'en vante,
ni ne m'en accuse : je dis simplement ce qui est.
Vous sentirez aisément, d'après
cela, quelle impression a dû me faire votre Lettre, et les vérités
sévères qu'elle contient. Ne croyez pas cependant qu'elle
ait pu faire naître un regret en moi, ni qu'elle puisse jamais me
faire changer de sentiment ni de conduite. Ce n'est pas que je n'aie des
moments cruels : mais quand mon cour est le plus déchiré,
quand je crains de ne pouvoir plus supporter mes tourments, je me dis :
Valmont est heureux ; et tout disparaît devant cette idée,
ou plutôt elle change tout en plaisirs.
C'est donc à votre neveu que je me suis
consacrée ; c'est pour lui que je me suis perdue. Il est devenu
le centre unique de mes pensées, de mes sentiments, de mes actions.
Tant que ma vie sera nécessaire à son bonheur, elle me sera
précieuse, et je la trouverai fortunée. Si quelque jour il
en juge autrement ... , il n'entendra de ma part ni plainte ni reproche.
J'ai déjà osé fixer les yeux sur ce moment fatal et
mon parti est pris.
Vous voyez à présent combien
peu doit m'affecter la crainte que vous paraissez avoir, qu'un jour M.
de Valmont ne me perde : car avant de le vouloir, il aura donc cessé
de m'aimer ; et que me feront alors de vains reproches que je n'entendrai
pas ? Seul, il sera mon juge. Comme je n'aurai vécu que pour lui,
ce sera en lui que reposera ma mémoire ; et s'il est forcé
de reconnaître que je l'aimais, je serai suffisamment justifiée.
Vous venez, Madame, de lire dans mon coeur.
J'ai préféré le malheur de perdre votre estime par
ma franchise, à celui de m'en rendre indigne par l'avilissement
du mensonge. J'ai cru devoir cette entière confiance à vos
anciennes bontés pour moi. Ajouter un mot de plus pourrait vous
faire soupçonner que j'ai l'orgueil d'y compter encore, quand au
contraire je me rends justice en cessant d'y prétendre.
Je suis avec respect, Madame, votre très
humble et très obéissante servante.
Paris, ce 1er novembre 17**.
LETTRE CXXIX
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Dites-moi donc, ma belle amie, d'où
peut venir ce ton d'aigreur et de persiflage qui règne dans votre
dernière Lettre ? Quel est donc ce crime que j'ai commis, apparemment
sans m'en douter, et qui vous donne tant d'humeur ? J'ai eu l'air, me reprochez-vous,
de compter sur votre consentement avant de l'avoir obtenu : mais je croyais
que ce qui pourrait paraître de la présomption pour tout le
monde ne pouvait jamais être pris, de vous à moi, que pour
de la confiance : et depuis quand ce sentiment nuit-il à l'amitié
ou à l'amour ? En réunissant l'espoir au désir, je
n'ai fait que céder à l'impulsion naturelle, qui nous fait
nous placer toujours le plus près possible du bonheur que nous cherchons
; et vous avez pris pour l'effet de l'orgueil ce qui ne l'était
que de mon empressement. Je sais fort bien que l'usage a introduit, dans
ce cas, un doute respectueux : mais vous savez aussi que ce n'est qu'une
forme, un simple protocole ; et j'étais, ce me semble, autorisé
à croire que ces précautions minutieuses n'étaient
plus nécessaires entre nous.
Il me semble même que cette marche franche
et libre, quand elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien
préférable à l'insipide cajolerie qui affadit si souvent
l'amour. Peut-être, au reste, le prix que je trouve à cette
manière ne vient-il que de celui que j'attache au bonheur qu'elle
me rappelle : mais par là même, il me serait plus pénible
encore de vous voir en juger autrement.
Voilà pourtant le seul tort que je me
connaisse : car je n'imagine pas que vous ayez pu penser sérieusement
qu'il existât une femme dans le monde qui me parût préférable
à vous ; et encore moins que j'aie pu vous apprécier aussi
mal que vous feignez de le croire. Vous vous êtes regardée,
me dites-vous, à ce sujet, et vous ne vous êtes pas trouvée
déchue à ce point. Je le crois bien, et cela prouve seulement
que votre miroir est fidèle. Mais n'auriez-vous pas pu en conclure
avec plus de facilité et de justice qu'à coup sûr je
n'avais pas jugé ainsi de vous ?
Je cherche vainement une cause à cette
étrange idée. Il me semble pourtant qu'elle tient, de plus
ou moins près, aux éloges que je me suis permis de donner
à d'autres femmes. Je l'infère au moins de votre affectation
à relever les épithètes d'adorable, de céleste,
d'attachante , dont je me suis servi en vous parlant de Madame de Tourvel,
ou de la petite Volanges. Mais ne savez- vous pas que ces mots, plus souvent
pris au hasard que par réflexion, expriment moins le cas que l'on
fait de la personne que la situation dans laquelle on se trouve quand on
en parle ? Et si, dans le moment même où j'étais si
vivement affecté ou par l'une ou par l'autre, je ne vous en désirais
pourtant pas moins ; si je vous donnais une préférence marquée
sur toutes deux, puisque enfin je ne pouvais renouveler notre première
liaison qu'au préjudice es deux autres, je ne crois pas qu'il y
ait là si grand sujet de reproche.
Il ne me sera pas plus difficile de me justifier
sur le charme inconnu dont vous me paraissez aussi un peu choquée
: car d'abord, de ce qu'il est inconnu, il ne s'ensuit pas qu'il soit plus
fort. Hé ! qui pourrait l'emporter sur les délicieux plaisirs
que vous seule savez rendre toujours nouveaux, comme toujours plus vifs
? J'ai donc voulu dire seulement que celui-là était d'un
genre que je n'avais pas encore éprouvé ; mais sans prétendre
lui assigner de classe ; et j'avais ajouté, ce que je répète
aujourd'hui, que, quel qu'il soit, je saurai le combattre et le vaincre.
J'y mettrai bien plus de zèle encore, si je peux voir dans ce léger
travail un hommage à vous offrir.
Pour la petite Cécile, je crois bien
inutile de vous en parler. Vous n'avez pas oublié que c'est à
votre demande que je me suis chargé de cette enfant, et je n'attends
que votre congé pour m'en défaire. J'ai pu remarquer son
ingénuité et sa fraîcheur ; j'ai pu même la croire
un moment attachante , parce que, plus ou moins, on se complaît toujours
un peu dans son ouvrage : mais assurément, elle n'a assez de consistance
en aucun genre pour fixer en rien l'attention.
A présent, ma belle amie, j'en appelle
à votre justice, à vos premières bontés pour
moi ; à la longue et parfaite amitié, à l'entière
confiance qui depuis ont resserré nos liens : ai-je mérité
le ton rigoureux que vous prenez avec moi ? Mais qu'il vous sera facile
de m'en dédommager quand vous voudrez ! Dites seulement un mot,
et vous verrez si tous les charmes et tous les attachements me retiendront
ici, non pas un jour mais une minute. Je volerai à vos pieds et
dans vos bras, et je vous prouverai, mille fois et de mille manières,
que vous êtes, que vous serez toujours, la véritable souveraine
de mon coeur.
Adieu, ma belle amie ; j'attends votre Réponse
avec beaucoup d'empressement.
Paris, ce 3 novembre 17**.
LETTRE CXXX
MADAME DE ROSEMONDE A LA PRESIDENTE DE TOURVEL
Et pourquoi, ma chère Belle, ne voulez-vous
plus être ma fille ? pourquoi semblez-vous m'annoncer que toute correspondance
va être rompue entre nous ? Est-ce pour me punir de n'avoir pas deviné
ce qui était contre toute vraisemblance ? ou me soupçonnez-vous
de vous avoir affligée volontairement ? Non, je connais trop bien
votre coeur, pour croire qu'il pense ainsi du mien. Aussi la peine que
m'a faite votre lettre est-elle bien moins relative à moi qu'à
vous-même !
Ô ma jeune amie ! je vous le dis avec
douleur ; mais vous êtes bien trop digne d'être aimée,
pour que jamais l'amour vous rende heureuse. Hé ! quelle femme vraiment
délicate et sensible n'a pas trouvé l'infortune dans ce même
sentiment qui lui promettait tant de bonheur ! Les hommes savent-ils apprécier
la femme qu'ils possèdent ?
Ce n'est pas que plusieurs ne soient honnêtes
dans leurs procédés, et constants dans leur affection : mais,
parmi ceux-là même, combien peu savent encore se mettre à
l'unisson de notre coeur ! Ne croyez pas, ma chère Enfant, que leur
amour soit semblable au nôtre. Ils éprouvent bien la même
ivresse ; souvent même ils y mettent plus d'emportement : mais ils
ne connaissent pas cet empressement inquiet, cette sollicitude délicate,
qui produit en nous ces soins tendres et continus, et dont l'unique but
est toujours l'objet aimé. L'homme jouit du bonheur qu'il ressent,
et la femme de celui qu'elle procure. Cette différence, si essentielle
et si peu remarquée, influe pourtant, d'une manière bien
sensible, sur la totalité de leur conduite respective. Le plaisir
de l'un est de satisfaire des désirs, celui de l'autre est surtout
de les faire naître. Plaire n'est pour lui qu'un moyen de succès
; tandis que pour elle, c'est le succès lui-même. Et la coquetterie,
si souvent reprochée aux femmes, n'est autre chose que l'abus de
cette façon de sentir, et par là même en prouve la
réalité. Enfin, ce goût exclusif, qui caractérise
particulièrement l'amour, n'est dans l'homme qu'une préférence,
qui sert, au plus, à augmenter un plaisir, qu'un autre objet affaiblirait
peut-être, mais ne détruirait pas ; tandis que dans les femmes,
c'est un sentiment profond, qui non seulement anéantit tout désir
étranger, mais qui, plus fort que la nature, et soustrait à
son empire, ne leur laisse éprouver que répugnance et dégoût,
là même où semble devoir naître la volupté.
Et n'allez pas croire que des exceptions plus
ou moins nombreuses, et qu'on peut citer, puissent s'opposer avec succès
à ces vérités générales ! Elles ont
pour garant la voix publique, qui, pour les hommes seulement, a distingué
l'infidélité de l'inconstance : distinction dont ils se prévalent,
quand ils devraient en être humiliés ; et qui, pour notre
sexe, n'a jamais été adoptée que par ces femmes dépravées
qui en font la honte, et à qui tout moyen paraît bon, qu'elles
espèrent pouvoir les sauver du sentiment pénible de leur
bassesse.
J'ai cru, ma chère Belle, qu'il pourrait
vous être utile d'avoir ces réflexions à opposer aux
idées chimériques d'un bonheur parfait dont l'amour ne manque
jamais d'abuser notre imagination : espoir trompeur, auquel on tient encore,
même alors qu'on se voit forcé de l'abandonner, et dont la
perte irrite et multiplie les chagrins déjà trop réels,
inséparables d'une passion vive ! Cet emploi d'adoucir vos peines
ou d'en diminuer le nombre est le seul que je veuille, que je puisse remplir
en ce moment. Dans les maux sans remèdes, les conseils ne peuvent
plus porter que sur le régime. Ce que je vous demande seulement,
c'est de vous souvenir que plaindre un malade, ce n'est pas le blâmer.
Eh ! qui sommes-nous, pour nous blâmer les uns les autres ? Laissons
le droit de juger à celui-là seul qui lit dans les coeurs
; et j'ose même croire qu'à ses yeux paternels une foule de
vertus peut racheter une faiblesse.
Mais, je vous en conjure, ma chère amie,
défendez-vous surtout de ces résolutions violentes, qui annoncent
moins la force qu'un entier découragement : n'oubliez pas qu'en
rendant un autre possesseur de votre existence pour me servir de votre
expression, vous n'avez pas pu cependant frustrer vos amis de ce qu'ils
en possédaient à l'avance, et qu'ils ne cesseront jamais
de réclamer.
Adieu, ma chère fille ; songez quelquefois
à votre tendre mère et croyez que vous serez toujours, et
par-dessus tout, l'objet de ses plus chères pensées.
Du Château de ..., ce 4 novembre 17**.
LETTRE CXXXI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
A la bonne heure, Vicomte, et je suis plus
contente de vous cette fois-ci que l'autre ; mais à présent,
causons de bonne amitié et j'espère vous convaincre que,
pour vous comme pour moi, l'arrangement que vous paraissez désirer
serait une véritable folie.
N'avez-vous pas encore remarqué que
le plaisir, qui est bien en effet l'unique mobile de la réunion
des deux sexes, ne suffit pourtant pas pour former une liaison entre eux
? et que, s'il est précédé du désir qui rapproche,
il n'est pas moins suivi du dégoût qui repousse ? C'est une
loi de la nature, que l'amour seul peut changer ; et de l'amour, en a-t-on
quand on veut ? Il en faut pourtant toujours : et cela serait vraiment
fort embarrassant, si on ne s'était pas aperçu qu'heureusement
il suffisait qu'il en existât d'un côté. La difficulté
est devenue par là de moitié moindre, et même sans
qu'il y ait eu beaucoup à perdre ; en effet, l'un jouit du bonheur
d'aimer, l'autre de celui de plaire, un peu moins vif à la vérité,
mais auquel se joint le plaisir de tromper, ce qui fait équilibre
; et tout s'arrange.
Mais dites-moi, Vicomte, qui de nous deux se
chargera de tromper l'autre ? Vous savez l'histoire de ces deux fripons
qui se reconnurent en jouant : Nous ne nous ferons rien, se dirent-ils,
payons les cartes par moitié ; et ils quittèrent la partie.
Suivons, croyez-moi, ce prudent exemple, et ne perdons pas ensemble un
temps que nous pouvons si bien employer ailleurs.
Pour vous prouver qu'ici votre intérêt
me décide autant que le mien, et que je n'agis ni par humeur, ni
par caprice, je ne vous refuse pas le prix convenu entre nous : je sens
à merveille que pour une seule soirée nous nous suffirons
de reste ; et je ne doute même pas que nous ne sachions assez l'embellir
pour ne la voir finir qu'à regret. Mais n'oublions pas que ce regret
est nécessaire au bonheur ; et quelque douce que soit notre illusion,
n'allons pas croire qu'elle puisse être durable.
Vous voyez que je m'exécute à
mon tour, et cela, sans que vous vous soyez encore mis en règle
avec moi ; car enfin je devais avoir la première Lettre de la céleste
Prude ; et pourtant, soit que vous y teniez encore, soit que vous ayez
oublié les conditions d'un marché qui vous intéresse
peut-être moins que vous ne voulez me le faire croire, je n'ai rien
reçu, absolument rien. Cependant, ou je me trompe, ou la tendre
Dévote doit beaucoup écrire : car que ferait-elle quand elle
est seule ? elle n'a sûrement pas le bon esprit de se distraire.
J'aurais donc, si je voulais, quelques petits reproches à vous faire
; mais je les passe sous silence, en compensation d'un peu d'humeur que
j'ai eu peut-être dans ma dernière Lettre.
A présent, Vicomte, il ne me reste plus
qu'à vous faire une demande et elle est encore autant pour vous
que pour moi : c'est de différer un moment que je désire
peut-être autant que vous, mais dont il me semble que l'époque
doit être retardée jusqu'à mon retour à la Ville.
D'une part, nous n'aurions pas ici la liberté nécessaire
; et, de l'autre, j'y aurais quelque risque à courir : car il ne
faudrait qu'un peu de jalousie, pour me rattacher de plus belle ce triste
Belleroche, qui pourtant ne tient plus qu'à un fil. Il en est déjà
à se battre les flancs pour m'aimer ; c'est au point qu'à
présent je mets autant de malice que de prudence dans les caresses
dont je le surcharge. Mais, en même temps, vous voyez bien que ce
ne serait pas là un sacrifice à vous faire ! une infidélité
réciproque rendra le charme bien plus piquant.
Savez-vous que je regrette quelquefois que
nous en soyons réduits à ces ressources ! Dans le temps où
nous nous aimions, car je crois que c'était de l'amour, j'étais
heureuse ; et vous, Vicomte ?... Mais pourquoi s'occuper encore d'un bonheur
qui ne peut revenir ? Non, quoi que vous en disiez, c'est un retour impossible.
D'abord, j'exigerais des sacrifices que sûrement vous ne pourriez
ou ne voudriez pas me faire, et qu'il se peut bien que je ne mérite
pas ; et puis, comment vous fixer ? Oh ! non, non, je ne veux seulement
pas m'occuper de cette idée ; et malgré le plaisir que je
trouve en ce moment à vous écrire, j'aime mieux vous quitter
brusquement.
Adieu, Vicomte.
Du Château de ..., ce 6 novembre 17'.
LETTRE CXXXII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Pénétré, Madame, de vos
bontés pour moi, je m'y livrais tout entière, si je n'étais
retenue, en quelque sorte, par la crainte de les profaner en les acceptant.
Pourquoi faut-il, quand je les vois si précieuses, que je sente
en même temps que je n'en suis plus digne ? Ah ! j'oserai du moins
vous en témoigner ma reconnaissance ; j'admirerai, surtout, cette
indulgence de la vertu, qui ne connaît nos faiblesses que pour y
compatir, et dont le charme puissant conserve sur les coeurs un empire
si doux et si fort, même à côté du charme de
l'amour.
Mais puis-je mériter encore une amitié
qui ne suffit plus à mon bonheur ? Je dis de même de vos conseils,
j'en sens le prix et ne puis les suivre. Et comment ne croirais-je pas
à un bonheur parfait, quand je l'éprouve en ce moment ? Oui,
si les hommes sont tels que vous le dites, il faut les fuir, ils sont haïssables
; mais qu'alors Valmont est loin de leur ressembler ! S'il a comme eux
cette violence de passion, que vous nommez emportement, combien n'est-elle
pas surpassée en lui par l'excès de sa délicatesse
! Ô mon amie ! vous me parlez de partager mes peines, jouissez donc
de mon bonheur ; je le dois à l'amour, et de combien encore l'objet
en augmente le prix ! Vous aimez votre neveu, dites-vous, peut-être
avec faiblesse ? ah ! si vous le connaissiez comme moi ! je l'aime avec
idolâtrie, et bien moins encore qu'il ne le mérite. Il a pu
sans doute être entraîné dans quelques erreurs, il en
convient lui-même ; mais qui jamais connut comme lui le véritable
amour ? Que puis-je vous dire de plus ? il le ressent tel qu'il l'inspire.
Vous allez croire que c'est là une de
ces idées chimériques dont l'amour ne manque jamais d'abuser
notre imagination ; mais dans ce cas, pourquoi serait-il devenu plus tendre,
plus empressé, depuis qu'il n'a plus rien à obtenir ? Je
l'avouerai, je lui trouvais auparavant un air de réflexion, de réserve,
qui l'abandonnait rarement et qui souvent me ramenait, malgré moi,
aux fausses et cruelles impressions qu'on m'avait données de lui.
Mais depuis qu'il peut se livrer sans contrainte aux mouvements de son
coeur, il semble deviner tous les désirs du mien. Qui sait si nous
n'étions pas nés l'un pour l'autre, si ce bonheur ne m'était
pas réservé, d'être nécessaire au sien ! Ah
! si c'est une illusion, que je meure donc avant qu'elle finisse. Mais
non ; je veux vivre pour le chérir, pour l'adorer. Pourquoi cesserait-il
de m'aimer ? Quelle autre femme rendrait-il plus heureuse que moi ? Et,
je le sens par moi-même, ce bonheur qu'on fait naître, est
le plus fort lien, le seul qui attache véritablement. Oui, c'est
ce sentiment délicieux qui ennoblit l'amour, qui le purifie en quelque
sorte, et le rend vraiment digne d'une âme tendre et généreuse,
telle que celle de Valmont.
Adieu, ma chère, ma respectable, mon
indulgente amie. Je voudrais en vain vous écrire plus longtemps
; voici l'heure où il a promis de venir, et toute autre idée
m'abandonne. Pardon ! mais vous voulez mon bonheur, et il est si grand
dans ce moment que je suffis à peine à le sentir.
Paris, ce 7 novembre 17**.
LETTRE CXXXIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices
que vous jugez que je ne ferais pas, et dont pourtant le prix serait de
vous plaire ? Faites-les-moi connaître seulement, et si je balance
à vous les offrir, je vous permets d'en refuser l'hommage. Eh !
comment me jugez-vous depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence,
vous doutez de mes sentiments ou de mon énergie ? Des sacrifices
que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire ! Ainsi, vous me croyez amoureux,
subjugué ? et le prix que j'ai mis au succès, vous me soupçonnez
de l'attacher à la personne ? Ah ! grâces au Ciel, je n'en
suis pas encore réduit là, et je m'offre à vous le
prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être
envers Madame de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit
pas vous rester de doute.
J'ai pu, je crois, sans me compromettre, donner
quelque temps à une femme, qui a au moins le mérite d'être
d'un genre qu'on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte
dans laquelle est venue cette aventure m'a fait m'y livrer davantage ;
et encore à présent, qu'à peine le grand courant commence
à reprendre, il n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque
en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que
je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté
davantage à ce qui valait bien moins, et ne m'avait pas tant coûté
!... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.
Et puis, voulez-vous savoir la véritable
cause de l'empressement que j'y mets ? la voici. Cette femme est naturellement
timide ; dans les premiers temps, elle doutait sans cesse de son bonheur,
et ce doute suffisait pour le troubler : en sorte que je commence à
peine a pouvoir remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre.
C'est une chose que j'étais pourtant curieux de savoir ; et l'occasion
ne s'en trouve pas si facilement qu'on le croit.
D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir
est toujours le plaisir et n'est jamais que cela ; et auprès de
celles-là, de quelque titre qu'on nous décore, nous ne sommes
jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l'activité
fait tout le mérite, et parmi lesquels, celui qui fait le plus est
toujours celui qui fait le mieux.
Dans une autre classe, peut-être la plus
nombreuse aujourd'hui, la célébrité de l'Amant, le
plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la crainte de se
le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières
: nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l'espèce
de bonheur dont elles jouissent ; mais il tient plus aux circonstances
qu'à la personne. Il leur vient par nous, et non de nous.
Il fallait donc trouver, pour mon observation,
une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire
de l'amour, et qui, dans l'amour même, ne vît que son Amant
; dont l'émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît
toujours du coeur, pour arriver aux sens ; que j'ai vue par exemple (et
je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éplorée,
et le moment d'après retrouver la volupté dans un mot qui
répondait à son âme. Enfin, il fallait qu'elle réunît
encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de
s'y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de
son coeur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares ; et je
puis croire que, sans celle-ci, je n'en aurais peut-être jamais rencontré.
Il ne serait donc pas étonnant qu'elle
me fixât plus longtemps qu'une autre, et si le travail que je veux
faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse !
pourquoi m'y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier
? Mais de ce que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le coeur soit
esclave ? non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas
de mettre à cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir
d'autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.
Je suis tellement libre, que je n'ai seulement
pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant
je tiens si peu. Sa mère la ramène à la Ville dans
trois jours ; et moi, depuis hier, j'ai su assurer mes communications :
quelque argent au portier et quelques fleurettes à sa femme en ont
fait l'affaire. Concevez-vous que Danceny n'ait pas su trouver ce moyen
si simple ? et puis, qu'on dise que l'amour rend ingénieux ! il
abrutit au contraire ceux qu'il domine. Et je ne saurais pas m'en défendre
! Ah ! soyez tranquille. Déjà je vais, sous peu de jours,
affaiblir, en la partageant, l'impression peut-être trop vive que
j'ai éprouvée ; et si un simple partage ne suffit pas, je
les multiplierai.
Je n'en serai pas moins prêt à
remettre la jeune pensionnaire à son discret Amant, dès que
vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n'avez plus de raison
pour l'en empêcher ; et moi, je consens à rendre ce service
signalé au pauvre Danceny. C'est, en vérité, le moins
que je lui doive pour tous ceux qu'il m'a rendus. Il est actuellement dans
la grande inquiétude de savoir s'il sera reçu chez Madame
de Volanges ; je le calme le plus que je peux, en l'assurant que, de façon
ou d'autre, je ferai son bonheur au premier jour : et en attendant, je
continue à me charger de la correspondance, qu'il veut reprendre
à l'arrivée de sa Cécile . J'ai déjà
six Lettres de lui, et j'en aurai bien encore une ou deux avant l'heureux
jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désoeuvré
!
Mais laissons ce couple enfantin, et revenons
à nous ; que je puisse m'occuper uniquement de l'espoir si doux
que m'a donné votre Lettre. Oui, sans doute vous me fixerez, et
je ne vous pardonnerais pas d'en douter. Ai-je donc jamais cessé
d'être constant pour vous ? Nos liens ont été dénoués,
et non pas rompus ; notre prétendue rupture ne fut qu'une erreur
de notre imagination : nos sentiments, nos intérêts n'en sont
pas moins restés unis. Semblable au voyageur, qui revient détrompé,
je reconnaîtrai comme lui que j'avais laissé le bonheur pour
courir après l'espérance et je dirai comme d'Harcourt :
Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai
ma patrie [Du Belloi, Tragédie du Siège de Calais]
Ne combattez donc plus l'idée ou plutôt
le sentiment qui vous ramène à moi ; et après avoir
essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes,
jouissons du bonheur de sentir qu'aucun d'eux n'est comparable à
celui que nous avions éprouvé, et que nous retrouverons plus
délicieux encore !
Adieu, ma charmante amie. Je consens à
attendre votre retour : mais pressez-le donc, et n'oubliez pas combien
je le désire.
Paris, ce 8 novembre 17**.
LETTRE CXXXIV
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
En vérité, Vicomte, vous êtes
bien comme les enfants, devant qui il ne faut rien dire, et à qui
on ne peut rien montrer qu'ils ne veuillent s'en emparer aussitôt
! Une simple idée qui me vient, à laquelle même je
vous avertis que je ne veux pas m'arrêter, parce que je vous en parle,
vous en abusez pour y ramener mon attention ; pour m'y fixer, quand je
cherche à m'en distraire ; et me faire, en quelque sorte, partager
malgré moi vos désirs étourdis ! Est-il donc généreux
à vous de me laisser supporter seule tout le fardeau de la prudence
? Je vous le redis, et me le répète plus souvent encore,
l'arrangement que vous me proposez est réellement impossible. Quand
vous y mettriez toute la générosité que vous me montrez
en ce moment, croyez-vous que je n'aie pas aussi ma délicatesse,
et que je veuille accepter des sacrifices qui nuiraient à votre
bonheur ?
Or, est-il vrai, Vicomte, que vous vous faites
illusion sur le sentiment qui vous attache à Madame de Tourvel ?
C'est de l'amour, ou il n'en exista jamais : vous le niez bien de cent
façons ; mais vous le prouvez de mille. Qu'est-ce, par exemple,
que ce subterfuge dont vous vous servez vis-à-vis de vous-même
(car je vous crois sincère avec moi), qui vous fait rapporter à
l'envie d'observer le désir que vous ne pouvez ni cacher ni combattre,
de garder cette femme ? Ne dirait-on pas que jamais vous n'en avez rendu
une autre heureuse, parfaitement heureuse ? Ah ! si vous en doutez, vous
avez bien peu de mémoire ! Mais non, ce n'est pas cela. Tout simplement
votre coeur abuse votre esprit, et le fait se payer de mauvaises raisons
: mais moi, qui ai un grand intérêt à ne pas m'y tromper,
je ne suis pas si facile à contenter.
C'est ainsi qu'en remarquant votre politesse,
qui vous a fait supprimer soigneusement tous les mots que vous vous êtes
imaginé m'avoir déplu, j'ai vu cependant que, peut-être
sans vous en apercevoir, vous n'en conserviez pas moins les mêmes
idées. En effet, ce n'est plus l'adorable, la céleste Madame
de Tourvel, mais c'est une femme étonnante, une femme délicate
et sensible , et cela, à l'exclusion de toutes les autres ; une
femme rare enfin , et telle qu'on n'en rencontrerait pas une seconde .
Il en est de même de ce charme inconnu qui n'est pas le plus fort
. Hé bien ! soit : mais puisque vous ne l'aviez jamais trouvé
jusque-là, il est bien à croire que vous ne le trouveriez
pas davantage à l'avenir, et la perte que vous feriez n'en serait
pas moins irréparable. Ou ce sont là, Vicomte, des symptômes
assurés d'amour, ou il faut renoncer à en trouver aucun.
Soyez assuré que, pour cette fois, je
vous parle sans humeur. Je me suis promis de n'en plus prendre ; j'ai trop
bien reconnu qu'elle pouvait devenir un piège dangereux. Croyez-moi,
ne soyons qu'amis, et restons-en là. Sachez- moi gré seulement
de mon courage à me défendre : oui, de mon courage ; car
il en faut quelquefois, même pour ne pas prendre un parti qu'on sent
être mauvais.
Ce n'est donc plus que pour vous ramener à
mon avis par persuasion que je vais répondre à la demande
que vous me faites sur les sacrifices que j'exigerais et que vous ne pourriez
pas faire. Je me sers à dessein de ce mot exiger , parce que je
suis sûre que, dans un moment, vous m'allez en effet trouver trop
exigeante ; mais tant mieux ! Loin de me fâcher de vos refus, je
vous en remercierai. Tenez, ce n'est pas avec vous que je veux dissimuler,
j'en ai peut-être besoin.
J'exigerais donc, voyez la cruauté !
que cette rare, cette étonnante Madame de Tourvel ne fût plus
pour vous qu'une femme ordinaire, une femme telle qu'elle est seulement
: car il ne faut pas s'y tromper ; ce charme qu'on croit trouver dans les
autres, c'est en nous qu'il existe ; et c'est l'amour seul qui embellit
tant l'objet aimé. Ce que je vous demande là, tout impossible
que cela soit, vous feriez peut-être bien l'effort de me le promettre,
de me le jurer même ; mais, je l'avoue, je n'en croirais pas de vains
discours. Je ne pourrais être persuadée que par l'ensemble
de votre conduite.
Ce n'est pas tout encore, je serais capricieuse.
Ce sacrifice de la petite Cécile, que vous m'offrez de si bonne
grâce, je ne m'en soucierais pas du tout. Je vous demanderais au
contraire de continuer ce pénible service, jusqu'à nouvel
ordre de ma part ; soit que j'aimasse à abuser ainsi de mon empire
; soit que, plus indulgente ou plus juste, il me suffît de disposer
de vos sentiments, sans vouloir contrarier vos plaisirs. Quoi qu'il en
soit, je voudrais être obéie ; et mes ordres seraient bien
rigoureux !
Il est vrai qu'alors je me croirais obligée
de vous remercier ; que sait-on ? peut- être même de vous récompenser.
Sûrement, par exemple, j'abrégerais une absence qui me deviendrait
insupportable. Je vous reverrais enfin, Vicomte, et je vous reverrais...
comment ?... Mais vous vous souvenez que ceci n'est plus qu'une conversation,
un simple récit d'un projet impossible, et je ne veux pas l'oublier
toute seule...
Savez-vous que mon procès m'inquiète
un peu ? J'ai voulu enfin connaître au juste quels étaient
mes moyens ; mes Avocats me citent bien quelques Lois, et surtout beaucoup
d'autorité , comme ils les appellent : mais je n'y vois pas autant
de raison et de justice. J'en suis presque à regretter d'avoir refusé
l'accommodement. Cependant je me rassure en songeant que le Procureur est
adroit, l'Avocat éloquent, et la Plaideuse jolie. Si ces trois moyens
devaient ne plus valoir, il faudrait changer tout le train des affaires,
et que deviendrait le respect pour les anciens usages ?
Ce procès est actuellement la seule
chose qui me retienne ici. Celui de Belleroche est fini : hors de Cour,
dépens compensés. Il en est à regretter le bal de
ce soir ; c'est bien le regret d'un désoeuvré ! Je lui rendrai
sa liberté entière, à mon retour à la Ville.
Je lui fais ce douloureux sacrifice, et je m'en console par la générosité
qu'il y trouve.
Adieu, Vicomte, écrivez-moi souvent
: le détail de vos plaisirs me dédommagera au moins en partie
des ennuis que j'éprouve.
Du Château de ..., ce 11 novembre 17**.
LETTRE CXXXV
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
J'essaie de vous écrire, sans savoir
encore si je le pourrai. Ah ! Dieu, quand je songe qu'à ma dernière
Lettre c'était l'excès de mon bonheur qui m'empêchait
de la continuer ! C'est celui de mon désespoir qui m'accable à
présent ; qui ne me laisse de force que pour sentir mes douleurs,
et m'ôte celle de les exprimer.
Valmont... Valmont ne m'aime plus, il ne m'a
jamais aimée. L'amour ne s'en va pas ainsi. Il me trompe, il me
trahit, il m'outrage. Tout ce qu'on peut réunir d'infortunes, d'humiliations,
je les éprouve, et c'est de lui qu'elles me viennent.
Et ne croyez pas que ce soit un simple soupçon
: j'étais si loin d'en avoir ! Je n'ai pas le bonheur de pouvoir
douter. Je l'ai vu : que pourrait-il me dire pour se justifier ?... Mais
que lui importe ! il ne le tentera seulement pas... Malheureuse ! que lui
feront tes reproches et tes larmes ? c'est bien de toi qu'il s'occupe !...
Il est donc vrai qu'il m'a sacrifiée,
livrée même... et à qui ?... une vile créature...
Mais que dis-je ? Ah ! j'ai perdu jusqu'au droit de la mépriser.
Elle a trahi moins de devoirs, elle est moins coupable que moi. Oh ! que
la peine est douloureuse quand elle s'appuie sur le remords ! Je sens mes
tourments qui redoublent. Adieu, ma chère amie ; quelque indigne
que je me sois rendue de votre pitié, vous en aurez cependant pour
moi, si vous pouvez vous former l'idée de ce que je souffre.
Je viens de relire ma Lettre, et je m'aperçois
qu'elle ne peut vous instruire de rien ; je vais donc tâcher d'avoir
le courage de vous raconter ce cruel événement. C'était
hier ; je devais pour la première fois, depuis mon retour, souper
hors de chez moi. Valmont vint me voir à cinq heures ; jamais il
ne m'avait paru si tendre. Il me fit connaître que mon projet de
sortir le contrariait, et vous jugez que j'eus bientôt celui de rester
chez moi. Cependant, deux heures après, et tout à coup, son
air et son ton changèrent sensiblement. Je ne sais s'il me sera
échappé quelque chose qui aura pu lui déplaire ; quoi
qu'il en soit, peu de temps après, il prétendit se rappeler
une affaire qui l'obligeait de me quitter, et il s'en alla : ce ne fut
pourtant pas sans m'avoir témoigné des regrets très
vifs, qui me parurent tendres, et qu'alors je crus sincères.
Rendue à moi-même, je jugeai plus
convenable de ne pas me dispenser de mes premiers engagements, puisque
j'étais libre de les remplir. Je finis ma toilette, et montai en
voiture. Malheureusement mon Cocher me fit passer devant l'Opéra,
et je me trouvai dans l'embarras de la sortie ; j'aperçus à
quatre pas devant moi, et dans la file à côté de la
mienne, la voiture de Valmont. Le coeur me battit aussitôt, mais
ce n'était pas de crainte ; et la seule idée qui m'occupait
était le désir que ma voiture avançât. Au lieu
de cela, ce fut la sienne qui fut forcée de reculer, et qui se trouva
à côté de la mienne. Je m'avançai sur-le-champ
: quel fut mon étonnement de trouver à ses côtés
une fille, bien connue pour telle ! Je me retirai, comme vous pouvez penser,
et c'en était déjà bien assez pour navrer mon coeur
: mais ce que vous aurez peine à croire, c'est que cette même
fille apparemment instruite par une odieuse confidence, n'a pas quitté
la portière de la voiture, ni cessé de me regarder, avec
des éclats de rire à faire scène.
Dans l'anéantissement où j'en
fus, je me laissai pourtant conduire dans la maison où je devais
souper : mais il me fut impossible d'y rester ; je me sentais, à
chaque instant, prête à m'évanouir, et surtout je ne
pouvais retenir mes larmes.
En rentrant, j'écrivis à M. de
Valmont, et lui envoyai ma Lettre aussitôt ; il n'était pas
chez lui. Voulant, à quelque prix que ce fût, sortir de cet
état de mort, ou le confirmer à jamais, je renvoyai avec
ordre de l'attendre : mais avant minuit mon Domestique revint, en me disant
que le Cocher, qui était de retour, lui avait dit que son Maître
ne rentrerait pas de la nuit. J'ai cru ce matin n'avoir plus autre chose
à faire qu'à lui redemander mes Lettres, et le prier de ne
plus revenir chez moi. J'ai en effet donné des ordres en conséquence
; mais sans doute, ils étaient inutiles. Il est près de midi
; il ne s'est point encore présenté, et je n'ai pas même
reçu un mot de lui.
A présent, ma chère amie, je
n'ai plus rien à ajouter : vous voilà instruite, et vous
connaissez mon coeur. Mon seul espoir est de n'avoir pas longtemps encore
à affliger votre sensible amitié.
Paris, ce 15 novembre 17**.
LETTRE CXXXVI
LA PRESIDENTE DE TOURVEL AU VICOMTE DE VALMONT
Sans doute, Monsieur, après ce qui s'est
passé hier, vous ne vous attendez plus à être reçu
chez moi, et sans doute aussi vous le désirez peu ! Ce billet a
donc moins pour objet de vous prier de n'y plus venir, que de vous redemander
des Lettres qui n'auraient jamais dû exister ; et qui, si elles ont
pu vous intéresser un moment, comme des preuves de l'aveuglement
que vous aviez fait naître, ne peuvent que vous être indifférentes
à présent qu'il est dissipé, et qu'elles n'expriment
plus qu'un sentiment que vous avez détruit.
Je reconnais et j'avoue que j'ai eu tort de
prendre en vous une confiance dont tant d'autres avant moi avaient été
les victimes ; en cela je n'accuse que moi seule : mais je croyais au moins
n'avoir pas mérité d'être livrée, par vous,
au mépris et à l'insulte. Je croyais qu'en vous sacrifiant
tout, et perdant pour vous seul mes droits à l'estime des autres
et à la mienne, je pouvais m'attendre cependant à ne pas
être jugée par vous plus sévèrement que par
le public, dont l'opinion sépare encore, par un immense intervalle,
la femme faible de la femme dépravée. Ces torts, qui seraient
ceux de tout le monde, sont les seuls dont je vous parle. Je me tais sur
ceux de l'amour ; votre coeur n'entendrait pas le mien. Adieu, Monsieur.
Paris, ce 15 novembre 17**.
LETTRE CXXXVII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRESIDENTE DE
TOURVEL
On vient seulement, Madame, de me rendre votre
Lettre ; j'ai frémi en la lisant, et elle me laisse à peine
la force d'y répondre. Quelle affreuse idée avez-vous donc
de moi ! Ah ! sans doute, j'ai des torts ; et tels que je ne me les pardonnerai
de ma vie, quand même vous les couvririez de votre indulgence. Mais
que ceux que vous me reprochez ont toujours été loin de mon
âme ! Qui, moi ! vous humilier ! vous avilir ! quand je vous respecte
autant que je vous chéris ; quand je n'ai connu l'orgueil que du
moment où vous m'avez jugé digne de vous. Les apparences
vous ont déçue ; et je conviens qu'elles ont pu être
contre moi : mais n'aviez-vous donc pas dans votre coeur ce qu'il fallait
pour les combattre ? et ne s'est-il pas révolté à
la seule idée qu'il pouvait avoir à se plaindre du mien ?
Vous l'avez cru cependant ! Ainsi, non seulement vous m'avez jugé
capable de ce délire atroce, mais vous avez même craint de
vous y être exposée par vos bontés pour moi. Ah ! si
vous vous trouvez dégradée à ce point par votre amour,
je suis donc moi-même bien vil à vos yeux ?
Oppressé par le sentiment douloureux
que cette idée me cause, je perds à la repousser le temps
que je devrais employer à la détruire. J'avouerai tout ;
une autre considération me retient encore. Faut-il donc retracer
des faits que je voudrais anéantir et fixer votre attention et la
mienne sur un moment d'erreur que je voudrais racheter du reste de ma vie,
dont je suis encore à concevoir la cause, et dont le souvenir doit
faire à jamais mon humiliation et mon désespoir ? Ah ! si,
en m'accusant, je dois exciter votre colère, vous n'aurez pas au
moins à chercher loin votre vengeance ; il vous suffira de me livrer
à mes remords.
Cependant, qui le croirait ? cet événement
a pour première cause le charme tout-puissant que j'éprouve
auprès de vous. Ce fut lui qui me fit oublier trop longtemps une
affaire importante, et qui ne pouvait se remettre. Je vous quittai trop
tard, et ne trouvai plus la personne que j'allais chercher. J'espérais
la rejoindre à l'Opéra, et ma démarche fut pareillement
infructueuse. Emilie que j'y trouvai, que j'ai connue dans un temps où
j'étais bien loin de connaître ni vous ni l'amour. Emilie
n'avait pas sa voiture, et me demanda de la remettre chez elle à
quatre pas de là. Je n'y vis aucune conséquence, et j'y consentis.
Mais ce fut alors que je vous rencontrai ; et je sentis sur-le-champ que
vous seriez portée à me juger coupable.
La crainte de vous déplaire ou de vous
affliger est si puissante sur moi, qu'elle dut être et fut en effet
bientôt remarquée. J'avoue même qu'elle me fit tenter
d'engager cette fille à ne pas se montrer ; cette précaution
de la délicatesse a tourné contre l'amour. Accoutumée,
comme toutes celles de son état, à n'être sûre
d'un empire toujours usurpé que par l'abus qu'elles se permettent
d'en faire. Emilie se garda bien d'en laisser échapper une occasion
si éclatante. Plus elle voyait mon embarras s'accroître, plus
elle affectait de se montrer ; et sa folle gaieté, dont je rougis
que vous ayez pu un moment vous croire l'objet, n'avait de cause que la
peine cruelle que je ressentais, qui elle-même venait encore de mon
respect et de mon amour.
Jusque-là, sans doute, je suis plus
malheureux que coupable ; et ces torts, qui seraient ceux de tout le monde,
et les seuls dont vous me parlez, ces torts n'existant pas, ne peuvent
m'être reprochés. Mais vous vous taisez en vain sur ceux de
l'amour : je ne garderai pas sur eux le même silence ; un trop grand
intérêt m'oblige à le rompre.
Ce n'est pas que, dans la confusion où
je suis de cet inconcevable égarement, je puisse, sans une extrême
douleur, prendre sur moi d'en rappeler le souvenir. Pénétré
de mes torts, je consentirais à en porter la peine, ou j'attendrais
mon pardon du temps, de mon éternelle tendresse et de mon repentir.
Mais comment pouvoir me taire, quand ce qui me reste à vous dire
importe à votre délicatesse ?
Ne croyez pas que je cherche un détour
pour excuser ou pallier ma faute ; je m'avoue coupable. Mais je n'avoue
point, je n'avouerai jamais que cette erreur humiliante puisse être
regardée comme un tort de l'amour. Eh ! que peut-il y avoir de commun
entre une surprise des sens, entre un moment d'oubli de soi-même,
que suivent bientôt la honte et le regret, et un sentiment pur, qui
ne peut naître que dans une âme délicate et s'y soutenir
que par l'estime, et dont enfin le bonheur est le fruit ! Ah ! ne profanez
pas ainsi l'amour. Craignez surtout de vous profaner vous-même, en
réunissant sous un même point de vue ce qui jamais ne peut
se confondre. Laissez les femmes viles et dégradées redouter
une rivalité qu'elles sentent malgré elles pouvoir s'établir,
et éprouver les tourments d'une jalousie également cruelle
et humiliante : mais, vous, détournez vos yeux de ces objets qui
souilleraient vos regards ; et pure comme la Divinité, comme elle
aussi punissez l'offense sans la ressentir.
Mais quelle peine m'imposerez-vous, qui me
soit plus douloureuse que celle que je ressens ? qui puisse être
comparée au regret de vous avoir déplu, au désespoir
de vous avoir affligée, à l'idée accablante de m'être
rendu moins digne de vous ? Vous vous occupez de punir ! et moi, je vous
demande des consolations : non que je les mérite ; mais parce qu'elles
me sont nécessaires, et qu'elles ne peuvent me venir que de vous.
Si, tout à coup, oubliant mon amour
et le vôtre, et ne mettant plus de prix à mon bonheur, vous
voulez au contraire me livrer à une douleur éternelle, vous
en avez le droit : frappez ; mais si, plus indulgente, ou plus sensible,
vous vous rappelez encore ces sentiments si tendres qui unissaient nos
coeurs ; cette volupté de l'âme, toujours renaissante et toujours
plus vivement sentie ; ces jours si doux, si fortunés que chacun
de nous devait à l'autre ; tous ces biens de l'amour et que lui
seul procure ! peut-être préférerez-vous le pouvoir
de les faire renaître à celui de les détruire. Que
vous dirai-je enfin ? j'ai tout perdu, et tout perdu par ma faute ; mais
je puis tout recouvrer par vos bienfaits. C'est à vous à
décider maintenant. Je n'ajoute plus qu'un mot. Hier encore vous
me juriez que mon bonheur était bien sûr tant qu'il dépendrait
de vous ! Ah ! Madame, me livrerez-vous aujourd'hui à un désespoir
éternel ?
Paris, ce 15 novembre 17**.
LETTRE CXXXVIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Je persiste, ma belle amie : non, je ne suis
point amoureux ; et ce n'est pas ma faute, si les circonstances me forcent
d'en jouer le rôle. Consentez seulement ; et revenez ; vous verrez
bientôt par vous-même combien je suis sincère. J'ai
fait mes preuves hier, et elles ne peuvent être détruites
par ce qui se passe aujourd'hui.
J'étais donc chez la tendre Prude, et
j'y étais bien sans aucune autre affaire : car la petite Volanges,
malgré son état, devait passer toute la nuit au bal précoce
de Madame V***. Le désoeuvrement m'avait fait désirer d'abord
de prolonger cette soirée ; et j'avais même, à ce sujet,
exigé un petit sacrifice ; mais à peine fut-il accordé,
que le plaisir que je me promettais fut troublé par l'idée
de cet amour que vous vous obstinez à me croire, ou au moins à
me reprocher ; en sorte que je n'éprouvai plus d'autre désir
que celui de pouvoir à la fois m'assurer et vous convaincre que
c'était de votre part pure calomnie.
Je pris donc un parti violent ; et sous un
prétexte assez léger je laissai là ma Belle, toute
surprise et sans doute encore plus affligée. Mais moi, j'allai tranquillement
joindre Emilie à l'Opéra ; et elle pourrait vous rendre compte
que, jusqu'à ce matin que nous nous sommes séparés,
aucun regret n'a troublé nos plaisirs.
J'avais pourtant un assez beau sujet d'inquiétude
si ma parfaite indifférence ne m'en avait sauvé : car vous
saurez que j'étais à peine à quatre maisons de l'Opéra,
et ayant Emilie dans ma voiture, que celle de l'austère Dévote
vint exactement ranger la mienne, et qu'un embarras survenu nous laissa
près d'un demi-quart d'heure à côté l'un de
l'autre. On se voyait comme à midi, et il n'y avait pas moyen d'échapper.
Mais ce n'est pas tout ; je m'avisai de confier
à Emilie que c'était la femme à la Lettre. (Vous vous
rappellerez peut-être cette folie-là, et qu'Emilie était
le pupitre [Lettres XLVII et XLVIII].) Elle qui ne l'avait pas oubliée,
et qui est rieuse, n'eut de cesse qu'elle n'eût considéré
tout à son aise cette vertu , disait-elle, et cela, avec des éclats
de rire d'un scandale à en donner de l'humeur.
Ce n'est pas tout encore ; la jalouse femme
n'envoya-t-elle pas, chez moi, dès le soir même ? Je n'y étais
pas : mais, dans son obstination, elle y envoya une seconde fois, avec
ordre de m'attendre. Moi, dès que j'avais été décidé
à rester chez Emilie, j'avais renvoyé ma voiture, sans autre
ordre au Cocher que de venir me reprendre ce matin ; et comme en arrivant
chez moi, il y trouva l'amoureux Messager, il crut tout simple de lui dire
que je ne rentrerais pas de la nuit. Vous devinez bien l'effet de cette
nouvelle, et qu'à mon retour j'ai trouvé mon congé
signifié avec toute la dignité que comportait la circonstance.
Ainsi cette aventure, interminable selon vous,
aurait pu, comme vous voyez, être finie de ce matin ; si même
elle ne l'est pas, ce n'est point, comme vous l'allez croire, que je mette
du prix à la continuer : c'est que, d'une part, je n'ai pas trouvé
décent de me laisser quitter ; et, de l'autre, que j'ai voulu vous
réserver l'honneur de ce sacrifice. J'ai donc répondu au
sévère billet par une grande épître de sentiments
; j'ai donné de longues raisons, et je me suis reposé sur
l'amour du soin de les faire trouver bonnes. J'ai déjà réussi.
Je viens de recevoir un second billet, toujours bien rigoureux, et qui
confirme l'éternelle rupture, comme cela devait être ; mais
dont le ton n'est pourtant plus le même. Surtout, on ne veut plus
me voir ce parti pris y est annoncé quatre fois de la manière
la plus irrévocable. J'en ai conclu qu'il n'y avait pas un moment
à perdre pour me présenter. J'ai déjà envoyé
mon Chasseur, pour s'emparer du Suisse ; et dans un moment, j'irai moi-même
faire signer mon pardon : car dans les torts de cette espèce, il
n'y a qu'une seule formule qui porte absolution générale,
et celle-là ne s'expédie qu'en présence.
Adieu, ma charmante amie ; je cours tenter
ce grand événement.
Paris, ce 15 novembre 17**.
LETTRE CXXXIX
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Que je me reproche, ma sensible amie, de vous
avoir parlé trop et trop tôt de mes peines passagères
! je suis cause que vous vous affligez à présent ; ces chagrins
qui vous viennent de moi durent encore, et moi, je suis heureuse. Oui,
tout est oublié, pardonné ; disons mieux, tout est réparé.
A cet état de douleur et d'angoisse, ont succédé le
calme et les délices. Ô joie de mon coeur, comment vous exprimer
! Valmont est innocent ; on n'est point coupable avec autant d'amour. Ces
torts graves, offensants que je lui reprochais avec tant d'amertume, il
ne les avait pas et si, sur un seul point, j'ai eu besoin d'indulgence,
n'avais-je donc pas aussi mes injustices à réparer ?
Je ne vous ferai point le détail des
faits ou des raisons qui le justifient ; peut- être même l'esprit
les apprécierait mal : c'est au coeur seul qu'il appartient de les
sentir. Si pourtant vous deviez me soupçonner de faiblesse, j'appellerais
votre jugement à l'appui du mien. Pour les hommes, dites-vous vous-même,
l'infidélité n'est pas l'inconstance.
Ce n'est pas que je ne sente que cette distinction,
qu'en vain l'opinion autorise, n'en blesse pas moins la délicatesse
: mais de quoi se plaindrait la mienne, quand celle de Valmont en souffre
plus encore ? Ce même tort que j'oublie, ne croyez pas qu'il se le
pardonne ou s'en console ; et pourtant, combien n'a-t-il pas réparé
cette légère faute par l'excès de son amour et celui
de mon bonheur !
Ou ma félicité est plus grande,
ou j'en sens mieux le prix depuis que j'ai craint de l'avoir perdue : mais
ce que je puis vous dire, c'est que, si je me sentais la force de supporter
encore des chagrins aussi cruels que ceux que je viens d'éprouver,
je ne croirais pas en acheter trop cher le surcroît de bonheur que
j'ai goûté depuis. Ô ma tendre mère, grondez
votre fille inconsidérée de vous avoir affligée par
trop de précipitation ; grondez-la d'avoir jugé témérairement
et calomnié celui qu'elle ne devait pas cesser d'adorer ; mais en
la reconnaissant imprudente, voyez-la heureuse, et augmentez sa joie en
la partageant.
Paris, ce 16 novembre 17**, au soir.
LETTRE CXL
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
. Comment donc se fait-il, ma belle amie, que
je ne reçoive point de réponse de vous ? Ma dernière
Lettre pourtant me paraissait en mériter une ; et depuis trois jours
que je devrais l'avoir reçue, je l'attends encore ! Je suis fâché
au moins ; aussi ne vous parlerai-je pas du tout de mes grandes affaires.
Que le raccommodement ait eu son plein effet
; qu'au lieu de reproches et de méfiance, il n'ait produit que de
nouvelles tendresses ; que ce soit moi actuellement qui reçoive
les excuses et les réparations dues à ma candeur soupçonnée
; je ne vous en dirai mot : et sans l'événement imprévu
de la nuit dernière, je ne vous écrirais pas du tout. Mais
comme celui-là regarde votre Pupille, et que vraisemblablement elle
ne sera pas dans le cas de vous en informer elle-même, au moins de
quelque temps, je me charge de ce soin.
Par des raisons que vous devinerez, ou que
vous ne devinerez pas, Madame de Tourvel ne m'occupait plus depuis quelques
jours, et comme ces raisons-là ne pouvaient exister chez la petite
Volanges, j'en étais devenu plus assidu auprès d'elle. Grâce
à l'obligeant Portier, je n'avais aucun obstacle à vaincre
: et nous menions, votre Pupille et moi, une vie commode et bien réglée.
Mais l'habitude amène la négligence : les premiers jours
nous n'avions jamais pris assez de précautions pour notre sûreté,
nous tremblions encore derrière les verrous. Hier, une incroyable
distraction a causé l'accident dont j'ai à vous instruire
; et si, pour mon compte, j'en ai été quitte pour la peur,
il en coûte plus cher à la petite fille.
Nous ne dormions pas, mais nous étions
dans le repos et l'abandon qui suivent la volupté, quand nous avons
entendu la porte de la chambre s'ouvrir tout à coup. Aussitôt
je saute à mon épée, tant pour ma défense que
pour celle de notre commune Pupille ; je m'avance et ne vois personne :
mais en effet la porte était ouverte. Comme nous avions de la lumière,
j'ai été à la recherche, et n'ai trouvé âme
qui vive. Alors je me suis rappelé que nous avions oublié
nos précautions ordinaires ; et sans doute la porte poussée
seulement, ou mal fermée, s'était ouverte d'elle-même.
En allant rejoindre ma timide compagne pour
la tranquilliser, je ne l'ai plus trouvée dans son lit ; elle était
tombée, ou s'était sauvée dans sa ruelle : enfin,
elle y était étendue sans connaissance, et sans autre mouvement
que d'assez fortes convulsions. Jugez de mon embarras ! Je parvins pourtant
à la remettre dans son lit, et même à la faire revenir
; mais elle s'était blessée dans sa chute, et elle ne tarda
pas à en ressentir les effets.
Des maux de reins, de violentes coliques, des
symptômes moins équivoques encore, m'ont eu bientôt
éclairé sur son état : mais, pour le lui apprendre,
il a fallu lui dire d'abord celui où elle était auparavant
; car elle ne s'en doutait pas. Jamais peut-être, jusqu'à
elle, on n'avait conservé tant d'innocence, en faisant si bien tout
ce qu'il fallait pour s'en défaire ! Oh ! celle-là ne perd
pas son temps à réfléchir !
Mais elle en perdait beaucoup à se désoler,
et je sentais qu'il fallait prendre un parti. Je suis donc convenu avec
elle que j'irais sur-le-champ chez le Médecin et le Chirurgien de
la maison, et qu'en les prévenant qu'on allait venir les chercher,
je leur confierais le tout, sous le secret ; qu'elle, de son côté,
sonnerait sa Femme de chambre ; qu'elle lui ferait ou ne lui ferait pas
sa confidence, comme elle voudrait ; mais qu'elle enverrait chercher du
secours, et défendrait surtout qu'on réveillât Madame
de Volanges : attention délicate et naturelle d'une fille qui craint
d'inquiéter sa mère.
J'ai fait mes deux courses et mes deux confessions
le plus lestement que j'ai pu, et de là, je suis rentré chez
moi, d'où je ne suis pas encore sorti ; mais le Chirurgien, que
je connaissais d'ailleurs, est venu à midi me rendre compte de l'état
de la malade. Je ne m'étais pas trompé ; mas il espère
que, s'il ne survient pas d'accident, on ne s'apercevra de rien dans la
maison. La Femme de chambre est du secret ; le Médecin a donné
un nom à la maladie ; et cette affaire s'arrangera comme mille autres,
à moins que par la suite il ne nous soit utile qu'on en parle.
Mais y a-t-il encore quelque intérêt
commun entre vous et moi ? Votre silence m'en ferait douter ; je n'y croirais
même plus du tout, si le désir que j'en ai ne me faisait chercher
tous les moyens d'en conserver l'espoir.
Adieu, ma belle amie ; je vous embrasse, rancune
tenante.
Paris, ce 21 novembre 17**.
LETTRE CXLI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Mon Dieu, Vicomte, que vous me gênez
par votre obstination ! Que vous importe mon silence ? croyez-vous, si
je le garde, que ce soit faute de raisons pour me défendre ? Ah
! plût à Dieu ! Mais non, c'est seulement qu'il m'en coûte
de vous les dire.
Parlez-moi vrai ; vous faites-vous illusion
à vous-même, ou cherchez-vous à me tromper ? la différence
entre vos discours et vos actions ne me laisse de choix qu'entre ces deux
sentiments : lequel est le véritable ? Que voulez-vous donc que
je vous dise, quand moi-même je ne sais que penser ?
Vous paraissez vous faire un grand mérite
de votre dernière scène avec la Présidente ; mais
qu'est-ce donc qu'elle prouve pour votre système, ou contre le mien
? Assurément je ne vous ai jamais dit que vous aimiez assez cette
femme pour ne la pas tromper, pour n'en pas saisir toutes les occasions
qui vous paraîtraient agréables ou faciles ; je ne doutais
même pas qu'il ne vous fût à peu près égal
de satisfaire avec une autre avec la première venue jusqu'aux désirs
que celle-ci seule aurait fait naître ; et je ne suis pas surprise
que, pour un libertinage d'esprit qu'on aurait tort de vous disputer, vous
ayez fait une fois par projet ce que vous aviez fait mille autres par occasion.
Qui ne sait que c'est là le simple courant du monde, et votre usage
à tous, tant que vous êtes, depuis le scélérat
jusqu'aux espèces ? Celui qui s'en abstient aujourd'hui passe pour
romanesque, et ce n'est pas là, je crois, le défaut que je
vous reproche.
Mais ce que j'ai dit, ce que j'ai pensé,
ce que je pense encore, c'est que vous n'en avez pas moins de l'amour pour
votre Présidente ; non pas, à la vérité, de
l'amour bien pur ni bien tendre, mais de celui que vous pouvez avoir ;
de celui, par exemple, qui fait trouver à une femme les agréments
ou les qualités qu'elle n'a pas ; qui la place dans une classe à
part, et met toutes les autres en second ordre ; qui vous tient encore
attaché à elle, même alors que vous l'outragez ; tel
enfin que je conçois qu'un Sultan peut le ressentir pour sa Sultane
favorite, ce qui ne l'empêche pas de lui préférer souvent
une simple Odalisque. Ma comparaison me paraît d'autant plus juste
que, comme lui, jamais vous n'êtes ni l'Amant ni l'ami d'une femme
; mais toujours son tyran ou son esclave. Aussi suis-je bien sûre
que vous vous êtes bien humilié, bien avili, pour rentrer
en grâce avec ce bel objet ! et trop heureux d'y être parvenu,
dès que vous croyez le moment arrivé d'obtenir votre pardon,
vous me quittez pour ce grand événement .
Encore dans votre dernière Lettre, si
vous ne m'y parlez pas de cette femme uniquement, c'est que vous ne voulez
m'y rien dire de vos grandes affaires ; elles vous semblent si importantes
que le silence que vous gardez à ce sujet vous semble une punition
pour moi. Et c'est après ces mille preuves de votre préférence
décidée pour une autre que vous me demandez tranquillement
s'il y a encore quelque intérêt commun entre vous et moi ?
Prenez-y garde, Vicomte ! si une fois je réponds, ma réponse
sera irrévocable ; et craindre de la faire en ce moment, c'est peut-être
déjà en dire trop. Aussi je n'en veux absolument plus parler.
Tout ce que je peux faire, c'est de vous raconter
une histoire. Peut-être n'aurez-vous pas le temps de la lire, ou
celui d'y faire assez attention pour la bien entendre ? libre à
vous. Ce ne sera, au pis aller, qu'une histoire de perdue.
Un homme de ma connaissance s'était
empêtré, comme vous, d'une femme qui lui faisait peu d'honneur.
Il avait bien, par intervalles, le bon esprit de sentir que, tôt
ou tard, cette aventure lui ferait tort : mais quoiqu'il en rougît,
il n'avait pas le courage de rompre. Son embarras était d'autant
plus grand qu'il s'était vanté à ses amis d'être
entièrement libre ; et qu'il n'ignorait pas que le ridicule qu'on
a augmente toujours en proportion qu'on s'en défend. Il passait
ainsi sa vie, ne cessant de faire des sottises, et ne cessant de dire après
: Ce n'est pas ma faute. Cet homme avait une amie qui fut tentée
un moment de le livrer au Public en cet état d'ivresse, et de rendre
ainsi son ridicule ineffaçable ; mais pourtant, plus généreuse
que maligne, ou peut-être encore par quelque autre motif, elle voulut
tenter un dernier moyen, pour être, à tout événement,
dans le cas de dire comme son ami : Ce n'est pas ma faute . Elle lui fit
donc parvenir sans aucun autre avis la Lettre qui suit, comme un remède
dont l'usage pourrait être utile à son mal.
<<On s'ennuie de tout, mon Ange, c'est
une Loi de la Nature ; ce n'est pas ma faute.>>
<<Si donc je m'ennuie aujourd'hui d'une
aventure qui m'a occupé entièrement depuis quatre mortels
mois, ce n'est pas ma faute.>>
<<Si, par exemple, j'ai eu juste autant
d'amour que toi de vertu, et c'est sûrement beaucoup dire, il n'est
pas étonnant que l'un ait fini en même temps que l'autre.
Ce n'est pas ma faute.>>
<<Il suit de là que depuis quelque
temps je t'ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m'y
forçait en quelque sorte ! Ce n'est pas ma faute.>>
<<Aujourd'hui, une femme que j'aime éperdument
exige que je te sacrifie. Ce n'est pas ma faute.>>
<<Je sens bien que voilà une belle
occasion de crier au parjure : mais si la Nature n'a accordé aux
hommes que la constance, tandis qu'elle donnait aux femmes l'obstination,
ce n'est pas ma faute.>>
<<Crois-moi, choisis un autre Amant,
comme j'ai fait une autre Maîtresse. Ce conseil est bon, très
bon ; si tu le trouves mauvais, ce n'est pas ma faute.>>
<<Adieu, mon Ange, je t'ai prise avec
plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai peut-être. Ainsi
va le monde. Ce n'est pas ma faute.>>
De vous dire, Vicomte, l'effet de cette dernière
tentative, et ce qui s'en est suivi, ce n'est pas le moment : mais je vous
promets de vous le dire dans ma première Lettre. Vous y trouverez
aussi mon ultimatum sur le renouvellement du traité que vous me
proposez. Jusque-là, adieu tout simplement...
A propos, je vous remercie de vos détails
sur la petite Volanges ; c'est un article à réserver jusqu'au
lendemain du mariage, pour la Gazette de médisance. En attendant,
je vous fais mon compliment de condoléances sur la perte de votre
postérité. Bonsoir, Vicomte.
Du Château de ..., ce 24 novembre 17**.
LETTRE CXLII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Ma foi, ma belle amie, je ne sais si j'ai mal
lu ou. mal entendu, et votre Lettre, et l'histoire que vous m'y faites,
et le petit modèle épistolaire qui y était compris.
Ce que je puis vous dire, c'est que ce dernier m'a paru original et propre
à faire de l'effet : aussi je l'ai copié tout simplement,
et tout simplement encore je l'ai envoyé à la céleste
Présidente. Je n'ai pas perdu un moment, car la tendre missive a
été expédiée dès hier au soir. Je l'ai
préféré ainsi, parce que d'abord je lui avais promis
de lui écrire hier ; et puis aussi, parce que j'ai pensé
qu'elle n'aurait pas trop de toute la nuit, pour se recueillir et méditer
sur ce grand événement , dussiez-vous une seconde fois me
reprocher l'expression.
J'espérais pouvoir vous renvoyer ce
matin la réponse de ma bien-aimée : mais il est près
de midi, et je n'ai encore rien reçu. J'attendrai jusqu'à
trois heures ; et si alors je n'ai pas eu de nouvelles, j'irai en chercher
moi-même ; car, surtout en fait de procédés, il n'y
a que le premier pas qui coûte.
A présent, comme vous pouvez croire,
je suis fort empressé d'apprendre la fin de l'histoire de cet homme
de votre connaissance, si. véhémentement soupçonné
de ne savoir pas, au besoin, sacrifier une femme. Ne se sera-t-il pas corrigé
? et sa généreuse amie ne lui aura-t-elle pas fait grâce
?
Je ne désire pas moins de recevoir votre
ultimatum : comme vous dites si politiquement ! Je suis curieux, surtout,
de savoir si, dans cette dernière démarche, vous trouverez
encore de l'amour. Ah ! sans doute, il y en a, et beaucoup ! Mais pour
qui ? Cependant, je ne prétends rien faire valoir, et j'attends
tout de vos bontés.
Adieu, ma charmante amie, je ne fermerai cette
Lettre qu'à deux heures, dans l'espoir de pouvoir y joindre la réponse
déchirée.
A deux heures après-midi.
Toujours rien, l'heure me presse beaucoup ;
je n'ai pas le temps d'ajouter un mot : mais cette fois, refuserez-vous
encore les plus tendres baisers de l'amour ?
Paris, ce 27 novembre 17**.
LETTRE CXLIII
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A MADAME DE ROSEMONDE
Le voile est déchiré, Madame,
sur lequel était peinte l'illusion de mon bonheur. La funeste vérité
m'éclaire, et ne me laisse voir qu'une mort assurée et prochaine,
dont la route m'est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai...
je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon existence. Je
vous envoie la Lettre que j'ai reçue hier ; je n'y joindrai aucune
réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se
plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de pitié
que j'ai besoin, c'est de force.
Recevez, Madame, le seul adieu que je ferai,
et exaucez ma dernière prière ; c'est de me laisser à
mon sort, de m'oublier entièrement, de ne plus me compter sur la
terre. Il est un terme dans le malheur, où l'amitié même
augmente nos souffrances et ne peut les guérir. Quand les blessures
sont mortelles, tout secours devient inhumain. Tout autre sentiment m'est
étranger, que celui du désespoir. Rien ne peut plus me convenir
que la nuit profonde où je vais ensevelir ma honte. J'y pleurerai
mes fautes, si je puis pleurer encore ! car, depuis hier, je n'ai pas versé
une larme. Mon coeur flétri n'en fournit plus.
Adieu, Madame. Ne me répondez point.
J'ai fait le serment sur cette Lettre cruelle de n'en plus recevoir aucune.
Paris, ce 27 novembre 17**.
LETTRE CXLIV
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Hier, à trois heures du soir, ma belle
amie, impatienté de n'avoir pas de nouvelles, je me suis présenté
chez la belle délaissée ; on m'a dit qu'elle était
sortie. Je n'ai vu, dans cette phrase, qu'un refus de me recevoir, qui
ne m'a ni fâché ni surpris ; et je me suis retiré,
dans l'espérance que cette démarche engagerait au moins une
femme si polie à m'honorer d'un mot de réponse. L'envie que
j'avais de la recevoir m'a fait passer exprès chez moi vers les
neuf heures, et je n'y ai rien trouvé. Etonné de ce silence,
auquel je ne m'attendais pas, j'ai chargé mon Chasseur d'aller aux
informations, et de savoir si la sensible personne était morte ou
mourante. Enfin, quand je suis rentré, il m'a appris que Madame
de Tourvel était sortie en effet à onze heures du matin,
avec sa Femme de chambre ; qu'elle s'était fait conduire au Couvent
de... , et qu'à sept heures du soir, elle avait renvoyé sa
voiture et ses gens, en faisant dire qu'on ne l'attendît pas chez
elle. Assurément, c'est se mettre en règle. Le Couvent est
le véritable asile d'une veuve ; et si elle persiste dans une résolution
si louable, je joindrai à toutes les obligations que je lui ai déjà
celle de la célébrité que va prendre cette aventure.
Je vous le disais bien, il y a quelque temps,
que malgré vos inquiétudes je ne reparaîtrais sur la
scène du monde que brillant d'un nouvel éclat. Qu'ils se
montrent donc, ces Critiques sévères, qui m'accusaient d'un
amour romanesque et malheureux ; qu'ils fassent des ruptures plus promptes
et plus brillantes : mais non, qu'ils fassent mieux ; qu'ils se présentent
comme consolateurs, la route leur est tracée. Hé bien ! qu'ils
osent seulement tenter cette carrière que j'ai parcourue en entier
; et si l'un d'eux obtient le moindre succès, je lui cède
la première place. Mais ils éprouveront tous que, quand j'y
mets du soin, l'impression que je laisse est ineffaçable. Ah ! sans
doute, celle- ci le sera ; et je compterais pour rien tous mes autres triomphes,
si jamais je devais avoir auprès de cette femme un rival préféré.
Ce parti qu'elle a pris flatte mon amour-propre,
j'en conviens : mais je suis fâché qu'elle ait trouvé
en elle une force suffisante pour se séparer autant de moi. Il y
aura donc entre nous deux d'autres obstacles que ceux que j'aurai mis moi-même
! Quoi ! si je voulais me rapprocher d'elle, elle pourrait ne le plus vouloir
; que dis-je ? ne le pas désirer, n'en plus faire son suprême
bonheur ! Est-ce donc ainsi qu'on aime ? et croyez-vous, ma belle amie,
que je doive le souffrir ? Ne pourrais-je pas par exemple, et ne vaudrait-il
pas mieux tenter de ramener cette femme au point de prévoir la possibilité
d'un raccommodement, qu'on désire toujours tant qu'on l'espère
? je pourrais essayer cette démarche sans y mettre d'importance,
et par conséquent, sans qu'elle vous donnât d'ombrage. Au
contraire ! ce serait un simple essai que nous ferions de concert ; et
quand même je réussirais, ce ne serait qu'un moyen de plus
de renouveler, à votre volonté, un sacrifice qui a paru vous
être agréable. A présent, ma belle amie, il me reste
à en recevoir le prix, et tous mes voeux sont pour votre retour.
Venez donc vite retrouver votre Amant, vos plaisirs, vos amis, et le courant
des aventures.
Celle de la petite Volanges a tourné
à merveille. Hier, que mon inquiétude ne me permettait pas
de rester en place, j'ai été, dans mes courses différentes,
jusque chez Madame de Volanges. J'ai trouvé votre Pupille déjà
dans le salon, encore dans le costume de malade, mais en pleine convalescence,
et n'en étant que plus fraîche et plus intéressante.
Vous autres femmes, en pareil cas, vous seriez restées un mois sur
votre chaise longue : ma foi, vivent les demoiselles ! Celle-ci m'a en
vérité donné envie de savoir si la guérison
était parfaite.
J'ai encore à vous dire que cet accident
de la petite fille a pensé rendre fou votre sentimentaire Danceny.
D'abord, c'était de chagrin ; aujourd'hui c'est de joie. Sa Cécile
était malade ! Vous jugez que la tête tourne dans un tel malheur.
Trois fois par jour il envoyait savoir des nouvelles, et n'en passait aucun
sans s'y présenter lui-même ; enfin il a demandé, par
une belle Epître à la Maman, la permission d'aller la féliciter
sur la convalescence d'un objet si cher et Madame de Volanges y a consenti
: si bien que j'ai trouvé le jeune homme établi comme par
le passé, à un peu de familiarité près qu'il
n'osait encore se permettre.
C'est de lui-même que j'ai su ces détails
; car je suis sorti en même temps que lui, et je l'ai fait jaser.
Vous n'avez pas d'idée de l'effet que cette visite lui a causé.
C'est une joie, ce sont des désirs, des transports impossibles à
rendre. Moi qui aime les grands mouvements, j'ai achevé de lui faire
perdre la tête, en l'assurant que sous très peu de jours je
le mettrais à même de voir sa belle de plus près encore.
En effet, je suis décidé à
la lui remettre, aussitôt après mon expérience faite.
Je veux me consacrer à vous tout entier ; et puis, vaudrait-il la
peine que votre pupille fût aussi mon élève, si elle
ne devait tromper que son mari ? Le chef- d'oeuvre est de tromper son Amant
et surtout son premier Amant ! car pour moi, je n'ai pas à me reprocher
d'avoir prononcé le mot d'amour.
Adieu, ma belle amie ; revenez donc au plus
tôt jouir de votre empire sur moi, en recevoir l'hommage et m'en
payer le prix.
Paris, ce 28 novembre 17**.
LETTRE CXLV
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté
la Présidente ? vous lui avez envoyé la Lettre que je vous
avais faite pour elle ? En vérité, vous êtes charmant
; et vous avez surpassé mon attente ! J'avoue de bonne foi que ce
triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à
présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue
bien haut cette femme, que naguère j'appréciais si peu ;
point du tout : mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté
cet avantage ; c'est sur vous : voilà le plaisant et ce qui est
vraiment délicieux.
Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Madame de
Tourvel, et même vous l'aimez encore ; vous l'aimez comme un fou
: mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez
bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt
que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité
! Le Sage a bien raison, quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur.
Où en seriez-vous à présent,
si je n'avais voulu que vous faire une malice ? Mais je suis incapable
de tromper, vous le savez bien ; et dussiez-vous, à mon tour, me
réduire au désespoir et au Couvent, j'en cours les risques,
et je me rends à mon vainqueur.
Cependant si je capitule, c'est en vérité
pure faiblesse : car si je voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore
à faire ! et peut-être le mériteriez-vous ? J'admire,
par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en
douceur de vous laisser renouer avec la Présidente. Il vous conviendrait
beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture
sans y perdre les plaisirs de la jouissance ? Et comme alors cet apparent
sacrifice n'en serait plus un pour vous, vous m'offrez de le renouveler
à ma volonté ! Par cet arrangement, la céleste Dévote
se croirait toujours l'unique choix de votre coeur, tandis que je m'enorgueillirais
d'être la rivale préférée ; nous serions trompées
toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste ?
C'est dommage qu'avec tant de talent pour les
projets vous en ayez si peu pour l'exécution ; et que par une seule
démarche inconsidérée, vous ayez mis vous-même
un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.
Quoi ! vous aviez l'idée de renouer,
et vous avez pu écrire ma Lettre ! Vous m'avez donc crue bien gauche
à mon tour ! Ah ! croyez-moi, Vicomte, quand une femme frappe dans
le coeur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible,
et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt
que je dirigeais vos coups, je n'ai pas oublié que cette femme était
ma rivale, que vous l'aviez trouvée un moment préférable
à moi, et qu'enfin, vous m'aviez placée au-dessous d'elle.
Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en
porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens
: je vous y invite même, et vous promets de ne pas me fâcher
de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille
sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.
Par exemple, de la santé de la petite
Volanges. Vous m'en direz des nouvelles positives à mon retour,
n'est-il pas vrai ? Je serai bien aise d'en avoir. Après cela, ce
sera à vous de juger s'il vous conviendra mieux de remettre la petite
fille à son Amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur
d'une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée
m'avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix je vous demande
pourtant de ne pas prendre de parti définitif, sans que nous en
ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre à un terme
éloigné, car je serai à Paris incessamment. Je ne
peux pas vous dire positivement le jour ; mais vous ne doutez pas que,
dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé.
Adieu, Vicomte ; malgré mes querelles,
mes malices et mes reproches, je vous aime toujours beaucoup, et je me
prépare à vous le prouver. Au revoir, mon ami.
Du Château de ..., ce 29 novembre 17**.
LETTRE CXLVI
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU CHEVALIER DANCENY
Enfin, je pars, mon jeune ami, et demain au
soir, je serai de retour à Paris. Au milieu de tous les embarras
qu'entraîne un déplacement, je ne recevrai personne. Cependant,
si vous avez quelque confidence bien pressée à me faire,
je veux bien vous excepter de la règle générale ;
mais je n'excepterai que vous : ainsi, je vous demande le secret sur mon
arrivée. Valmont même n'en sera pas instruit.
Qui m'aurait dit, il y a quelque temps, que
bientôt vous auriez ma confiance exclusive, je ne l'aurais pas cru.
Mais la vôtre a entraîné la mienne. Je serais tentée
de croire que vous y avez mis de l'adresse, peut-être même
de la séduction. Cela serait bien mal au moins ! Au reste, elle
ne serait pas dangereuse à présent ; vous avez vraiment bien
autre chose à faire ! Quand l'Héroïne est en scène
on ne s'occupe guère de la Confidente.
Aussi n'avez-vous seulement pas eu le temps
de me faire part de vos nouveaux succès. Quand votre Cécile
était absente, les jours n'étaient pas assez longs pour écouter
vos tendres plaintes. Vous les auriez faites aux échos, si je n'avais
pas été là pour les entendre. Quand depuis elle a
été malade, vous m'avez même encore honorée
du récit de vos inquiétudes ; vous aviez besoin de quelqu'un
à qui les dire. Mais à présent que celle que vous
aimez est à Paris, qu'elle se porte bien, et surtout que vous la
voyez quelquefois, elle suffit à tout, et vos amis ne vous sont
plus rien.
Je ne vous en blâme pas ; c'est la faute
de vos vingt ans. Depuis Alcibiade jusqu'à vous, ne sait-on pas
que les jeunes gens n'ont jamais connu l'amitié que dans leurs chagrins
? Le bonheur les rend quelquefois indiscrets, mais jamais confiants. Je
dirai bien comme Socrate : J'aime que mes amis viennent à moi quand
ils sont malheureux [Marmontel, Conte moral d'Alcibiade] ; mais en sa qualité
de Philosophe, il se passait bien d'eux quand ils ne venaient pas. En cela,
je ne suis pas tout à fait si sage que lui, et j'ai senti votre
silence avec toute la faiblesse d'une femme.
N'allez pourtant pas me croire exigeante :
il s'en faut bien que je le sois ! Le même sentiment qui me fait
remarquer ces privations me les fait supporter avec courage, quand elles
sont la preuve ou la cause du bonheur de mes amis. Je ne compte donc sur
vous pour demain au soir, qu'autant que l'amour vous laissera libre et
désoccupé, et je vous défends de me faire le moindre
sacrifice.
Adieu, Chevalier ; je me fais une vraie fête
de vous revoir : viendrez-vous ?
Du Château de ..., ce 29 novembre 17**.
LETTRE CXLVII
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Vous serez sûrement aussi affligée
que je le suis, ma digne amie, en apprenant l'état où se
trouve Madame de Tourvel ; elle est malade depuis hier : sa maladie a pris
si vivement, et se montre avec des symptômes si graves, que j'en
suis vraiment alarmée.
Une fièvre ardente, un transport violent
et presque continuel, une soif qu'on ne peut apaiser, voilà tout
ce qu'on remarque. Les Médecins disent ne pouvoir rien pronostiquer
encore ; et le traitement sera d'autant plus difficile que la malade refuse
avec obstination toute espèce de remèdes : c'est au point
qu'il a fallu la tenir de force pour la saigner ; et il a fallu depuis
en user de même deux autres fois pour lui remettre sa bande, que
dans son transport elle veut toujours arracher.
Vous qui l'avez vue, comme moi, si peu forte,
si timide et si douce, concevez- vous donc que quatre personnes puissent
à peine la contenir, et que pour peu qu'on veuille lui représenter
quelque chose, elle entre dans des fureurs inexprimables ? Pour moi, je
crains qu'il n'y ait plus que du délire, et que ce ne soit une vraie
aliénation d'esprit.
Ce qui augmente ma crainte à ce sujet,
c'est ce qui s'est passé avant hier.
Ce jour-là, elle arriva vers les onze
heures du matin, avec sa Femme de chambre, au Couvent de ... Comme elle
a été élevée dans cette Maison, et qu'elle
a conservé l'habitude d'y entrer quelquefois, elle y fut reçue
comme à l'ordinaire, et elle parut à tout le monde tranquille
et bien portante. Environ deux heures après, elle s'informa si la
chambre qu'elle occupait, étant Pensionnaire, était vacante,
et sur ce qu'on lui répondit qu'oui, elle demanda d'aller la revoir
; la Prieure l'y accompagna avec quelques autres Religieuses. Ce fut alors
qu'elle déclara qu'elle revenait s'établir dans cette chambre,
que, disait-elle, elle n'aurait jamais dû quitter ; et qu'elle ajouta
qu'elle n'en sortirait qu'à la mort : ce fut son expression.
D'abord on ne sut que dire ; mais le premier
étonnement passé, on lui représenta que sa qualité
de femme mariée ne permettait pas de la recevoir sans une permission
particulière. Cette raison ni mille autres n'y firent rien ; et
dès ce moment, elle s'obstina, non seulement à ne pas sortir
du Couvent, mais même de sa chambre. Enfin, de guerre lasse à
sept heures du soir, on consentit qu'elle y passât la nuit. On renvoya
sa voiture et ses gens, et on remit au lendemain à prendre un parti.
On assure que pendant toute la soirée,
loin que son air ou son maintien eussent rien d'égaré, l'un
et l'autre étaient composés et réfléchis ;
que seulement elle tomba quatre ou cinq fois dans une rêverie si
profonde, qu'on ne parvenait pas à l'en tirer en lui parlant ; et
que, chaque fois, avant d'en sortir, elle portait les deux mains à
son front qu'elle avait l'air de serrer avec force : sur quoi une des Religieuses
qui étaient présentes lui ayant demandé si elle souffrait
de la tête, elle la fixa longtemps avant de répondre, et lui
dit enfin : <<Ce n'est pas là qu'est le mal !>> Un moment
après, elle demanda qu'on la laissât seule, et pria qu'à
l'avenir on ne lui fît plus de question.
Tout le monde se retira ; hors sa Femme de
chambre, qui devait heureusement coucher dans la même chambre qu'elle,
faute d'autre place.
Suivant le rapport de cette fille, sa Maîtresse
a été assez tranquille jusqu'à onze heures du soir.
Elle a dit alors vouloir se coucher : mais, avant d'être entièrement
déshabillée, elle se mit à marcher dans sa chambre,
avec beaucoup d'action et de gestes fréquents. Julie, qui avait
été témoin de ce qui s'était passé dans
la journée, n'osa lui rien dire, et attendit en silence pendant
près d'une heure. Enfin, Madame de Tourvel l'appela deux fois coup
sur coup ; elle n'eut que le temps d'accourir, et sa Maîtresse tomba
dans ses bras, en disant : <<Je n'en peux plus.>> Elle se laissa
conduire à son lit, et ne voulut rien prendre, ni qu'on allât
chercher aucun secours. Elle se fit mettre seulement de l'eau auprès
d'elle, et elle ordonna à Julie de se coucher.
Celle-ci assure être restée jusqu'à
deux heures du matin sans dormir, et n'avoir entendu, pendant ce temps,
ni mouvement ni plaintes. Mais elle dit avoir été réveillée
à cinq heures par les discours de sa Maîtresse, qui parlait
d'une voix forte et élevée ; et qu'alors lui ayant demandé
si elle n'avait besoin de rien, et n'obtenant point de réponse,
elle prit de la lumière, et alla au lit de Madame de Tourvel, qui
ne la reconnut point ; mais qui, interrompant tout à coup les propos
sans suite qu'elle tenait, s'écria vivement : <<Qu'on me laisse
seule, qu'on me laisse dans les ténèbres ; ce sont les ténèbres
qui me conviennent.>> J'ai remarqué hier par moi-même que
cette phrase lui revient souvent.
Enfin, Julie profita de cette espèce
d'ordre pour sortir et aller chercher du monde et des secours : mais Madame
de Tourvel a refusé l'un et l'autre, avec les fureurs et les transports
qui sont revenus si souvent depuis.
L'embarras où cela a mis tout le Couvent
a décidé la Prieure à m'envoyer chercher hier à
sept heures du matin... Il ne faisait pas jour. Je suis accourue sur-le-champ.
Quand on m'a annoncée à Madame de Tourvel, elle a paru reprendre
sa connaissance, et a répondu : <<Ah ! oui, qu'elle entre.>>
Mais quand j'ai été près de son lit, elle m'a regardée
fixement, a pris vivement ma main, qu'elle a serrée, et m'a dit
d'une voix forte, mais sombre : <<Je meurs pour ne vous avoir pas
crue.>> Aussitôt après, se cachant les yeux, elle est revenue
à son discours le plus fréquent : <<Qu'on me laisse
seule, etc.>>, et toute connaissance s'est perdue.
Ce propos qu'elle m'a tenu et quelques autres
échappés dans son délire me font craindre que cette
cruelle maladie n'ait une cause plus cruelle encore. Mais respectons les
secrets de notre amie, et contentons-nous de plaindre son malheur.
Toute la journée d'hier a été
également orageuse, et partagée entre des accès de
transports effrayants et des moments d'un abattement léthargique,
les seuls où elle prend et donne quelque repos. Je n'ai quitté
le chevet de son lit qu'à neuf heures du soir, et je vais y retourner
ce matin pour toute la journée. Sûrement je n'abandonnerai
pas ma malheureuse amie : mais ce qui est désolant, c'est son obstination
à refuser tous les soins et tous les secours.
Je vous envoie le bulletin de cette nuit que
je viens de recevoir, et qui, comme vous le verrez, n'est rien moins que
consolant. J'aurai soin de vous les faire passer tous exactement.
Adieu, ma digne amie, je vais retrouver la
malade. Ma fille, qui heureusement est presque rétablie, vous présente
son respect.
Paris, 29 novembre 17**.
LETTRE CXLVIII
LE CHEVALIER DANCENY A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Ô vous, que j'aime ! ô toi, que
j'adore ! ô vous, qui avez commencé mon bonheur ! ô
toi, qui l'as comblé ! Amie sensible, tendre Amante, pourquoi le
souvenir de ta douleur vient-il troubler le charme que j'éprouve
? Ah ! madame, calmez-vous, c'est l'amitié qui vous le demande.
Ô mon amie, sois heureuse, c'est la prière de l'amour.
Hé ! quels reproches avez-vous donc
à vous faire ? croyez-moi, votre délicatesse vous abuse.
Les regrets qu'elle vous cause, les torts dont elle m'accuse, sont également
illusoires ; et je sens dans mon coeur qu'il n'y a eu entre nous deux d'autre
séducteur que l'amour. Ne crains donc plus de te livrer aux sentiments
que tu inspires, de te laisser pénétrer de tous les feux
que tu fais naître. Quoi ! pour avoir été éclairés
plus tard, nos coeurs en seraient-ils moins purs ? non, sans doute. C'est
au contraire la séduction, qui, n'agissant jamais que par projets,
peut combiner sa marche et ses moyens, et prévoir au loin les événements.
Mais l'amour véritable ne permet pas ainsi de méditer et
de réfléchir : il nous distrait de nos pensées par
nos sentiments ; son empire n'est jamais plus fort que quand il est inconnu
; et c'est dans l'ombre et le silence qu'il nous entoure de liens qu'il
est également impossible d'apercevoir et de rompre.
C'est ainsi qu'hier même, malgré
la vive émotion que me causait l'idée de votre retour, malgré
le plaisir extrême que je sentis en vous voyant, je croyais pourtant
n'être encore appelé ni conduit que par la paisible amitié
: ou plutôt, entièrement livré aux doux sentiments
de mon coeur, je m'occupais bien peu d'en démêler l'origine
ou la cause. Ainsi que moi, ma tendre amie, tu éprouvais, sans le
connaître, ce charme impérieux qui livrait nos âmes
aux douces impressions de la tendresse : et tous deux nous n'avons reconnu
l'Amour qu'en sortant de l'ivresse où ce Dieu nous avait plongés.
Mais cela même nous justifie au lieu
de nous condamner. Non, tu n'as pas trahi l'amitié, et je n'ai pas
davantage abusé de ta confiance. Tous deux, il est vrai, nous ignorions
nos sentiments ; mais cette illusion, nous l'éprouvions seulement
sans chercher à la faire naître. Ah ! loin de nous en plaindre,
ne songeons qu'au bonheur qu'elle nous a procuré ; et sans le troubler
par d'injustes reproches, ne nous occupons qu'à l'augmenter encore
par le charme de la confiance et de la sécurité. Ô
mon amie ! que cet espoir est cher à mon coeur ! Oui, désormais
délivrée de toute crainte, et tout entière à
l'amour, tu partageras mes désirs, mes transports, le délire
de mes sens, l'ivresse de mon âme ; et chaque instant de nos jours
fortunés sera marqué par une volupté nouvelle.
Adieu, toi que j'adore ! Je te verrai ce soir,
mais te trouverai-je seule ? Je n'ose l'espérer. Ah ! tu ne le désires
pas autant que moi.
Paris, ce 1er décembre 17**.
LETTRE CXLIX
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
J'ai espéré hier, presque toute
la journée, ma digne amie, pouvoir vous donner ce matin des nouvelles
plus favorables de la santé de notre chère malade : mais
depuis hier au soir cet espoir est détruit, et il ne me reste que
le regret de l'avoir perdu. Un événement, bien indifférent
en apparence, mais bien cruel par les suites qu'il a eues, a rendu l'état
de la malade au moins aussi fâcheux qu'il était auparavant,
si même il n'a pas empiré.
Je n'aurais rien compris à cette révolution
subite, si je n'avais reçu hier l'entière confidence de notre
malheureuse amie. Comme elle ne m'a pas laissé ignorer que vous
étiez instruite aussi de toutes ses infortunes, je puis vous parler
sans réserve sur sa triste situation.
Hier matin, quand je suis arrivée au
Couvent, on me dit que la malade dormait depuis plus de trois heures ;
et son sommeil était si profond et si tranquille que j'eus peur
un moment qu'il ne fût léthargique. Quelque temps après
elle se réveilla, et ouvrit elle-même les rideaux de son lit.
Elle nous regarda tous avec l'air de la surprise ; et comme je me levais
pour aller à elle, elle me reconnut, me nomma, et me pria d'approcher.
Elle ne me laissa le temps de lui faire aucune question, et me demanda
où elle était, ce que nous faisions là, si elle était
malade, et pourquoi elle n'était pas chez elle ? Je crus d'abord
que c'était un nouveau délire, seulement plus tranquille
que le précédent : mais je m'aperçus qu'elle entendait
fort bien mes réponses. Elle avait en effet retrouvé sa tête
mais non pas sa mémoire.
Elle me questionna, avec beaucoup de détail,
sur tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle était
au Couvent, où elle ne se souvenait pas d'être venue. Je lui
répondis exactement, en supprimant seulement ce qui aurait pu la
trop effrayer : et lorsque à mon tour je lui demandai comment elle
se trouvait, elle me répondit qu'elle ne souffrait pas dans ce moment
; mais qu'elle avait été bien tourmentée pendant son
sommeil et qu'elle se sentait fatiguée. Je l'engageai à se
tranquilliser et à parler peu ; après quoi, je refermai en
partie ses rideaux, que je laissai entrouverts, et je m'assis auprès
de son lit. Dans le même temps, on lui proposa un bouillon qu'elle
prit et qu'elle trouva bon.
Elle resta ainsi environ une demi-heure, durant
laquelle elle ne parla que pour me remercier des soins que je lui avais
donnés ; et elle mit dans ses remerciements l'agrément et
la grâce que vous lui connaissez. Ensuite elle garda pendant quelque
temps un silence absolu, qu'elle ne rompit que pour dire : <<Ah !
oui, je me ressouviens d'être venue ici>>, et un moment après
elle s'écria douloureusement : Mon amie, mon amie, plaignez-moi
; je retrouve tous mes malheurs.>> Comme alors je m'avançai vers
elle, elle saisit ma main, et s'y appuyant la tête : <<Grand
Dieu ! continua-t-elle, ne puis-je donc mourir ?>> Son expression, plus
encore que ses discours, m'attendrit jusqu'aux larmes ; elle s'en aperçut
à ma voix, et me dit : <<Vous me plaignez ! Ah ! si vous connaissiez
!... << Et puis s'interrompant : <<Faites <<qu'on nous
laisse seules, et je vous dirai tout.>>
Ainsi que je crois vous l'avoir marqué,
j'avais déjà des soupçons sur ce qui devait faire
le sujet de cette confidence ; et craignant que cette conversation, que
je prévoyais devoir être longue et triste, ne nuisît
peut-être à l'état de notre malheureuse amie, je m'y
refusai d'abord, sous prétexte qu'elle avait besoin de repos : mais
elle insista, et je me rendis à ses instances. Dès que nous
fûmes seules, elle m'apprit tout ce que déjà vous avez
su d'elle, et que par cette raison je ne vous répéterai point.
Enfin, en me parlant de la façon cruelle
dont elle avait été sacrifiée, elle ajouta : <<Je
me croyais bien sûre d'en mourir, et j'en avais le courage ; mais
de survivre à mon malheur et à ma honte, c'est ce qui m'est
impossible.>> Je tentai de combattre ce découragement ou plutôt
ce désespoir, avec les armes de la Religion, jusqu'alors si puissantes
sur elle ; mais je sentis bientôt que je n'avais pas assez de force
pour ces fonctions augustes et je m'en tins à lui proposer d'appeler
le Père Anselme, que je sais avoir toute sa confiance. Elle y consentit
et parut même le désirer beaucoup. On l'envoya chercher en
effet, et il vint sur-le-champ. Il resta fort longtemps avec la malade,
et dit en sortant que si les Médecins en jugeaient comme lui, il
croyait qu'on pouvait différer la cérémonie des Sacrements
; qu'il reviendrait le lendemain.
Il était environ trois heures après
midi, et jusqu'à cinq, notre amie fut assez tranquille : en sorte
que nous avions tous repris de l'espoir. Par malheur, on apporta alors
une Lettre pour elle. Quand on voulut la lui remettre, elle répondit
d'abord n'en vouloir recevoir aucune et personne n'insista. Mais de ce
moment, elle parut plus agitée. Bientôt après, elle
demanda d'où venait cette Lettre ? elle n'était pas timbrée
: qui l'avait apportée ? on l'ignorait : de quelle part on l'avait
remise ? on ne l'avait pas dit aux Tourières. Ensuite elle garda
quelque temps le silence ; après quoi, elle recommença à
parler, mais ses propos sans suite nous apprirent seulement que le délire
était revenu.
Cependant il y eut encore un intervalle tranquille,
jusqu'à ce qu'enfin elle demanda qu'on lui remît la Lettre
qu'on avait apportée pour elle. Dès qu'elle eut jeté
les yeux dessus, elle s'écria : <<De lui ! grand Dieu !>>
et puis d'une voix forte mais oppressée : <<Reprenez-la, reprenez-la.>>
Elle fit sur-le-champ fermer les rideaux de son lit, et défendit
que personne approchât : mais presque aussitôt nous fûmes
bien obligés de revenir auprès d'elle. Le transport avait
repris plus violent que jamais, et il s'y était joint des convulsions
vraiment effrayantes. Ces accidents n'ont plus cessé de la soirée
; et le bulletin de ce matin m'apprend que la nuit n'a pas été
moins orageuse. Enfin, son état est tel que je m'étonne qu'elle
n'y ait pas déjà succombé, et je ne vous cache point
qu'il ne me reste que peu d'espoir.
Je suppose que cette malheureuse Lettre est
de M. de Valmont ; mais que peut-il encore oser lui dire ? Pardon, ma chère
amie, je m'interdis toute réflexion : mais il est bien cruel de
voir périr si malheureusement une femme, jusqu'alors si heureuse
et si digne de l'être.
Paris, ce 2 décembre 17**.
LETTRE CL
LE CHEVALIER DANCENY A LA MARQUISE DE MERTEUIL
En attendant le bonheur de te voir, je me livre,
ma tendre amie, au plaisir de t'écrire ; et c'est en m'occupant
de toi, que je charme le regret d'en être éloigné.
Te tracer mes sentiments, me rappeler les tiens est pour mon coeur une
vraie jouissance ; et c'est par elle que le temps même des privations
m'offre encore mille biens précieux à mon amour. Cependant,
s'il faut t'en croire, je n'obtiendrai point de réponse de toi :
cette Lettre même sera la dernière ; et nous nous priverons
d'un commerce qui, selon toi, est dangereux, et dont nous n'avons pas besoin
. Sûrement je t'en croirai, si tu persistes : car que peux-tu vouloir,
que par cette raison même je ne le veuille aussi ? Mais avant de
te décider entièrement, ne permettras-tu pas que nous en
causions ensemble ?
Sur l'article des dangers, tu dois juger seule
: je ne puis rien calculer, et je m'en tiens à te prier de veiller
à ta sûreté, car je ne puis être tranquille quand
tu seras inquiète. Pour cet objet, ce n'est pas nous deux qui ne
sommes qu'un, c'est toi qui es nous deux.
Il n'en est pas de même sur le besoin
; ici nous ne pouvons avoir qu'une même pensée ; et si nous
différons d'avis, ce ne peut être que faute de nous expliquer
ou de nous entendre. Voici donc ce que je crois sentir.
Sans doute, une Lettre paraît bien peu
nécessaire, quand on peut se voir librement. Que dirait-elle, qu'un
mot, un regard, ou même le silence, n'exprimassent cent fois mieux
encore ? Cela me paraît si vrai que, dans le moment où tu
me parlas de ne plus nous écrire, cette idée glissa facilement
sur mon âme ; elle la gêna peut-être, mais ne l'affecta
point. Tel à peu près, quand voulant donner un baiser sur
ton coeur, je rencontre un ruban ou une gaze, je l'écarte seulement,
et n'ai cependant pas le sentiment d'un obstacle.
Mais depuis, nous nous sommes séparés
; et dès que tu n'as plus été là, cette idée
de Lettre est revenue me tourmenter. Pourquoi, me suis-je dit, cette privation
de plus ? Quoi ! pour être éloignés, n'a-t-on plus
rien à se dire ? Je suppose que, favorisés par les circonstances,
on passe ensemble une journée entière ; faudra-t-il prendre
le temps de causer sur celui de jouir ? Oui, de jouir, ma tendre amie ;
car auprès de toi, les moments même du repos fournissent encore
une jouissance délicieuse. Enfin, quel que soit le temps, on finit
par se séparer, et puis, on est si seul ! C'est alors qu'une Lettre
est si précieuse ; si on ne la lit pas, du moins on la regarde...
Ah ! sans doute, on peut regarder une Lettre sans la lire, comme il me
semble que la nuit j'aurais encore quelque plaisir à toucher ton
portrait...
Ton portrait, ai-je dit ? Mais une Lettre est
le portrait de l'âme. Elle n'a pas, comme une froide image, cette
stagnance si éloignée de l'amour ; elle se prête à
tous nos mouvements : tour à tour elle s'anime, elle jouit, elle
se repose... Tes sentiments me sont tous si précieux ! me priveras-tu
d'un moyen de les recueillir ?
Es-tu donc sûre que le besoin de m'écrire
ne te tourmentera jamais ? Si dans la solitude, ton coeur se dilate ou
s'oppresse, si un mouvement de joie passe jusqu'à ton âme,
si une tristesse involontaire vient la troubler un moment ; ce ne sera
donc pas dans le sein de ton ami que tu répandras ton bonheur ou
ta peine ? tu auras donc un sentiment qu'il ne partagera pas ? tu le laisseras
donc, rêveur et solitaire, s'égarer loin de toi ? Mon amie...
ma tendre amie ! Mais c'est à toi qu'il appartient de prononcer.
J'ai voulu discuter seulement, et non pas te séduire ; je ne t'ai
dit que des raisons, j'ose croire que j'eusse été plus fort
par des prières. Je tâcherai donc, si tu persistes, de ne
pas m'affliger ; je ferai mes efforts pour me dire ce que tu m'aurais écrit,
mais tiens, tu le dirais mieux que moi ; et j'aurais surtout plus de plaisir
à l'entendre.
Adieu, ma charmante amie ; l'heure approche
enfin ou je pourrai te voir : je te quitte bien vite, pour t'aller retrouver
plus tôt.
Paris, ce 3 décembre 17**.
LETTRE CLI
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Sans doute, Marquise, que vous ne me croyez
pas assez peu d'usage pour penser que j'aie pu prendre le change sur le
tête-à-tête où je vous ai trouvée ce soir,
et sur l'étonnant hasard qui avait conduit Danceny chez vous ! Ce
n'est pas que votre physionomie exercée n'ait su prendre à
merveille l'expression du calme et de la sérénité,
ni que vous vous soyez trahie par aucune de ces phrases qui quelquefois
échappent au trouble ou au repentir. Je conviens même encore
que vos regards dociles vous ont parfaitement servie ; et que s'ils avaient
su se faire croire aussi bien que se faire entendre, loin que j'eusse pris
ou conservé le moindre soupçon, je n'aurais pas douté
un moment du chagrin extrême que vous causait ce tiers importun .
Mais, pour ne pas déployer en vain d'aussi grands talents, pour
en obtenir le succès que vous vous en promettiez, pour produire
enfin l'illusion que vous cherchiez à faire naître, il fallait
donc auparavant former votre Amant novice avec plus de soin.
Puisque vous commencez à faire des éducations,
apprenez à vos élèves à ne pas rougir et se
déconcerter à la moindre plaisanterie : à ne pas nier
si vivement, pour une seule femme, les mêmes choses dont ils se défendent
avec tant de mollesse pour toutes les autres. Apprenez-leur encore à
savoir entendre l'éloge de leur Maîtresse, sans se croire
obligés d'en faire les honneurs ; et si vous leur permettez de vous
regarder dans le cercle, qu'ils sachent au moins auparavant déguiser
ce regard de possession si facile à reconnaître, et qu'ils
confondent si maladroitement avec celui de l'amour. Alors vous pourrez
les faire paraître dans vos exercices publics, sans que leur conduite
fasse tort à leur sage institutrice et moi-même, trop heureux
de concourir à votre célébrité, je vous promets
de faire et de publier les programmes de ce nouveau collège.
Mais jusque-là je m'étonne, je
l'avoue, que ce soit moi que vous ayez entrepris de traiter comme un écolier.
Oh ! qu'avec toute autre femme je serais bientôt vengé ! que
je m'en ferais de plaisir ! et qu'il surpasserait aisément celui
qu'elle aurait cru me faire perdre ! Oui, c'est bien pour vous seule que
je peux préférer la réparation à la vengeance
; et ne croyez pas que je sois retenu par le moindre doute, par la moindre
incertitude ; je sais tout.
Vous êtes à Paris depuis quatre
jours ; et chaque jour vous avez vu Danceny, et vous n'avez vu que lui
seul. Aujourd'hui même votre porte était encore fermée
; et il n'a manqué à votre Suisse, pour m'empêcher
d'arriver jusqu'à vous, qu'une assurance égale à la
vôtre. Cependant je ne devais pas douter, me mandiez-vous, d'être
le premier informé de votre arrivée ; de cette arrivée
dont vous ne pouviez pas encore me dire le jour, tandis que vous m'écriviez
la veille de votre départ. Nierez-vous ces faits, ou tenterez-vous
de vous en excuser ? L'un et l'autre sont également impossibles
; et pourtant je me contiens encore ! Reconnaissez là votre empire
; mais croyez-moi, contente de l'avoir éprouvé, n'en abusez
pas plus longtemps. Nous nous connaissons tous deux, Marquise ; ce mot
doit vous suffire.
Vous sortez demain toute la journée,
m'avez-vous dit ? A la bonne heure, si vous sortez en effet ; et vous jugez
que je le saurai. Mais enfin, vous rentrerez le soir ; et pour notre difficile
réconciliation nous n'aurons pas trop de temps jusqu'au lendemain.
Faites-moi donc savoir si ce sera chez vous, ou là-bas que se feront
nos expiations nombreuses et réciproques. Surtout, plus de Danceny.
Votre mauvaise tête s'était remplie de son idée ; et
je peux n'être pas jaloux de ce délire de votre imagination
: mais songez que, de ce moment, ce qui n'était qu'une fantaisie
deviendrait une préférence marquée. Je ne me crois
pas fait pour cette humiliation, et je ne m'attends pas à la recevoir
de vous.
J'espère même que ce sacrifice
ne vous en paraîtra pas un. Mais quand il vous coûterait quelque
chose, il me semble que je vous ai donné un assez bel exemple !
qu'une femme sensible et belle, qui n'existait que pour moi, qui dans ce
moment même meurt peut-être d'amour et de regret, peut bien
valoir un jeune écolier, qui, si vous voulez, ne manque ni de figure
ni d'esprit, mais qui n'a encore ni usage ni consistance.
Adieu, Marquise ; je ne vous dis rien de mes
sentiments pour vous. Tout ce que je puis faire en ce moment, c'est de
ne pas scruter mon coeur. J'attends votre réponse. Songez en la
faisant, songez bien que plus il vous est facile de me faire oublier l'offense
que vous m'avez faite, plus un refus de votre part, un simple délai,
la graverait dans mon coeur en traits ineffaçables.
Paris, ce 3 décembre 17**, au soir.
LETTRE CLII
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
Prenez donc garde, Vicomte, et ménagez
davantage mon extrême timidité ! Comment voulez-vous que je
supporte l'idée accablante d'encourir votre indignation, et surtout
que je ne succombe pas à la crainte de votre vengeance ? d'autant
que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible
de vous la rendre. J'aurais beau parler, votre existence n'en serait ni
moins brillante ni moins paisible. Au fait, qu'auriez-vous à redouter
? d'être obligé de partir, si on vous en laissait le temps.
Mais ne vit-on pas chez l'Étranger comme ici ? et à tout
prendre, pourvu que la Cour de France vous laissât tranquille à
celle où vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer
le lieu de vos triomphes. Après avoir tenté de vous rendre
votre sang-froid par ces considérations morales, revenons à
nos affaires.
Savez-vous, Vicomte, pourquoi je ne me suis
jamais remariée ? ce n'est assurément pas faute d'avoir trouvé
assez de partis avantageux ; c'est uniquement pour que personne n'ait le
droit de trouver à redire à mes actions. Ce n'est même
pas que j'aie craint de ne pouvoir plus faire mes volontés, car
j'aurais bien toujours fini par là ; mais c'est qu'il m'aurait gênée
que quelqu'un eût eu seulement le droit de s'en plaindre ; c'est
qu'enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir, et non par nécessité.
Et voilà que vous m'écrivez la Lettre la plus maritale qu'il
soit possible de voir ! Vous ne m'y parlez que de torts de mon côté,
et de grâces du vôtre ! Mais comment donc peut-on manquer à
celui à qui on ne doit rien ? je ne saurais le concevoir !
Voyons ; de quoi s'agit-il tant ? Vous avez
trouvé Danceny chez moi, et cela vous a déplu ? à
la bonne heure : mais qu'avez-vous pu en conclure ? ou que c'était
l'effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volonté,
comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas, votre Lettre est injuste
; dans le second, elle est ridicule : c'était bien la peine d'écrire
! Mais vous êtes jaloux, et la jalousie ne raisonne pas. Hé
bien ! je vais raisonner pour vous.
Ou vous avez un rival, ou vous n'en avez pas.
Si vous en avez un, il faut plaire pour lui être préféré
; si vous n'en avez pas, il faut encore plaire pour éviter d'en
avoir. Dans tous les cas, c'est la même conduite à tenir :
ainsi, pourquoi vous tourmenter ? pourquoi, surtout, me tourmenter moi-même
? Ne savez- vous donc plus être le plus aimable ? et n'êtes-vous
plus sûr de vos succès ? Allons donc, Vicomte, vous vous faites
tort. Mais, ce n'est pas cela ; c'est qu'à vos yeux, je ne vaux
pas que vous vous donniez tant de peine. Vous désirez moins mes
bontés que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous êtes
un ingrat. Voilà bien, je crois, du sentiment ! et pour peu que
je continuasse, cette Lettre pourrait devenir fort tendre ; mais vous ne
le méritez pas.
Vous ne méritez pas davantage que je
me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez
: ainsi, sur l'époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny,
je ne vous dirai rien. Vous vous êtes donné bien de la peine
pour vous en instruire, n'est-il pas vrai ? Hé bien ! en êtes-vous
plus avancé ? Je souhaite que vous y ayez trouvé beaucoup
de plaisir ; quant à moi, cela n'a pas nui au mien.
Tout ce que je peux donc répondre à
votre menaçante Lettre, c'est qu'elle n'a eu ni le don de me plaire,
ni le pouvoir de m'intimider ; et que pour le moment je suis on ne peut
pas moins disposée à vous accorder vos demandes.
Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez
aujourd'hui, ce serait vous faire une infidélité réelle.
Ce ne serait pas là renouer avec mon ancien Amant ; ce serait en
prendre un nouveau, et qui ne vaut pas l'autre à beaucoup près.
Je n'ai pas assez oublié le premier pour m'y tromper ainsi. Le Valmont
que j'aimais était charmant. Je veux bien convenir même que
je n'ai pas rencontré d'homme plus aimable. Ah ! je vous en prie,
Vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le-moi ; celui-là sera toujours
bien reçu.
Prévenez-le cependant que, dans aucun
cas, ce ne serait ni pour aujourd'hui ni pour demain. Son Menechme lui
a fait un peu tort ; et en me pressant trop, je craindrais de m'y tromper
; ou bien, peut-être ai-je donné parole à Danceny pour
ces deux jours-là ? Et votre Lettre m'a appris que vous ne plaisantiez
pas, quand on manquait à sa parole. Vous voyez donc qu'il faut attendre.
Mais que vous importe ? vous vous vengerez
toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis à votre Maîtresse
que vous ferez à la sienne, et après tout, une femme n'en
vaut-elle pas une autre ? ce sont vos principes. Celle même qui serait
tendre et sensible, qui n'existerait que pour vous et qui mourrait enfin
d'amour et de regret , n'en serait pas moins sacrifiée à
la première fantaisie, à la crainte d'être plaisanté
un moment ; et vous voulez qu'on se gêne ? Ah ! cela n'est pas juste.
Adieu, Vicomte ; redevenez donc aimable. Tenez,
je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant ; et dès que
j'en serai sûre, je m'engage à vous le prouver. En vérité,
je suis trop bonne.
Paris, ce 4 décembre 17**.
LETTRE CLIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
Je réponds sur-le-champ à votre
Lettre, et je tâcherai d'être clair ; ce qui n'est pas facile
avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre.
De longs discours n'étaient pas nécessaires
pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut
pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à
nous ménager mutuellement : aussi, ce n'est pas de cela dont il
s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre, et celui, sans
doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de
le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison,
entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre.
Il n'était donc pas ridicule de vous dire, et il ne l'est pas de
vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre
Amant ou votre ennemi.
Je sens à merveille que ce choix vous
gêne ; qu'il vous conviendrait mieux de tergiverser ; et je n'ignore
pas que vous n'avez jamais aimé à être placée
ainsi entre le oui et le non : mais vous devez sentir aussi que je ne puis
vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être
joué ; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais
pas. C'est maintenant à vous à décider : je peux vous
laisser le choix mais non pas rester dans l'incertitude.
Je vous préviens seulement que vous
ne m'abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais ; que vous ne
me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez
à parer vos refus, et qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé.
Je ne demande pas mieux que de vous donner l'exemple ; et je vous déclare
avec plaisir que je préfère la paix et l'union : mais s'il
faut rompre l'une ou l'autre, je crois en avoir le droit et les moyens.
J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de
votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration
de guerre : vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige
ni longues ni belles phrases. Deux mots suffisent.
Paris, ce 4 décembre 17**.
REPONSE DE LA MARQUISE DE MERTEUIL
ECRITE AU BAS DE LA MEME LETTRE.
Hé bien ! la guerre.
LETTRE CLIV
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Les bulletins vous instruisent mieux que je
ne pourrais le faire, ma chère amie, du fâcheux état
de notre malade. Tout entière aux soins que je lui donne, je ne
prends sur eux le temps de vous écrire qu'autant qu'il y a d'autres
événements que ceux de la maladie. En voici un, auquel certainement
je ne m'attendais pas. C'est une Lettre que j'ai reçue de M. de
Valmont, à qui il a plu de me choisir pour sa confidente, et même
pour sa médiatrice auprès de Madame de Tourvel, pour qui
il avait aussi joint une Lettre à la mienne. J'ai renvoyé
l'une en répondant à l'autre. Je vous fais passer cette dernière,
et je crois que vous jugerez comme moi que je ne pouvais ni ne devais rien
faire de ce qu'il me demande. Quand je l'aurais voulu, notre malheureuse
amie n'aurait pas été en état de m'entendre. Son délire
est continuel. Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont
? D'abord faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde,
et jusqu'à la fin [C'est parce qu'on n'a rien trouvé dans
la suite de cette Correspondance qui pût résoudre ce doute,
qu'on a pris le parti de supprimer la Lettre de M. de Valmont] ? Si pour
cette fois il est sincère, il peut bien dire qu'il a lui-même
fait son malheur. Je crois qu'il sera peu content de ma réponse
: mais j'avoue que tout ce qui me fixe sur cette malheureuse aventure me
soulève de plus en plus contre son auteur.
Adieu, ma chère amie ; je retourne à
mes tristes soins, qui le deviennent bien davantage encore par le peu d'espoir
que j'ai de les voir réussir. Vous connaissez mes sentiments pour
vous.
Paris, ce 5 décembre 17**.
LETTRE CLV
LE VICOMTE DE VALMONT AU CHEVALIER DANCENY
J'ai passé deux fois chez vous, mon
cher Chevalier : mais depuis que vous avez quitté le rôle
d'Amant pour celui d'homme à bonnes fortunes, vous êtes, comme
de raison, devenu introuvable. Votre Valet de chambre m'a assuré
cependant que vous rentreriez chez vous ce soir ; qu'il avait ordre de
vous attendre : mais moi, qui suis instruit de vos projets, j'ai très
bien compris que vous ne rentreriez que pour un moment, pour prendre le
costume de la chose, et que sur-le-champ vous recommenceriez vos courses
victorieuses. A la bonne heure, et je ne puis qu'y applaudir ; mais peut-être,
pour ce soir, allez- vous être tenté de changer leur direction.
Vous ne savez encore que la moitié de vos affaires ; il faut vous
mettre au courant de l'autre, et puis, vous vous déciderez. Prenez
donc le temps de lire ma Lettre. Ce ne sera pas vous distraire de vos plaisirs,
puisque au contraire elle n'a d'autre objet que de vous donner le choix
entre eux.
Si j'avais eu votre confiance entière,
si j'avais su par vous la partie de vos secrets que vous m'avez laissée
à deviner, j'aurais été instruit à temps ;
et mon zèle, moins gauche, ne gênerait pas aujourd'hui votre
marche. Mais partons du point où nous sommes. Quelque parti que
vous preniez, votre pis aller ferait toujours bien le bonheur d'un autre.
Vous avez un rendez-vous pour cette nuit, n'est-il
pas vrai ? avec une femme charmante et que vous adorez ? car à votre
âge, quelle femme n'adore-t-on pas, au moins les huit premiers jours
! Le lieu de la scène doit encore ajouter à vos plaisirs.
Une petite maison délicieuse, et qu'on n'a prise que pour vous ,
doit embellir la volupté, des charmes de la liberté, et de
ceux du mystère. Tout est convenu ; on vous attend : et vous brûlez
de vous y rendre ! voilà ce que nous savons tous deux, quoique vous
ne m'en ayez rien dit. Maintenant, voici ce que vous ne savez pas, et qu'il
faut que je vous dise.
Depuis mon retour à Paris, je m'occupais
des moyens de vous rapprocher de Mademoiselle de Volanges, je vous l'avais
promis ; et encore la dernière fois que je vous en parlai, j'eus
lieu de juger par vos réponses, je pourrais dire par vos transports,
que c'était m'occuper de votre bonheur. Je ne pouvais pas réussir
à moi seul dans cette entreprise assez difficile : mais après
avoir préparé les moyens, j'ai remis le reste au zèle
de votre jeune Maîtresse. Elle a trouvé, dans son amour, des
ressources qui avaient manqué à mon expérience : enfin
votre malheur veut qu'elle ait réussi. Depuis deux jours, m'a-t-elle
dit ce soir, tous les obstacles sont surmontés, et votre bonheur
ne dépend plus que de vous.
Depuis deux jours aussi, elle se flattait de
vous apprendre cette nouvelle elle- même, et malgré l'absence
de la Maman, vous auriez été reçu ; mais vous ne vous
êtes seulement pas présenté ! et pour vous dire tout,
soit caprice ou raison, la petite personne m'a paru un peu fâchée
de ce manque d'empressement de votre part. Enfin, elle a trouvé
le moyen de me faire aussi parvenir jusqu'à elle, et m'a fait promettre
de vous rendre le plus tôt possible la Lettre que je joins ici. A
l'empressement qu'elle y a mis, je parierais bien qu'il y est question
d'un rendez-vous pour ce soir. Quoi qu'il en soit, j'ai promis sur l'honneur
et sur l'amitié que vous auriez la tendre missive dans la journée,
et je ne puis ni ne veux manquer à ma parole.
A présent, jeune homme, quelle conduite
allez-vous tenir ? Placé entre la coquetterie et l'amour, entre
le plaisir et le bonheur, quel va être votre choix ? Si je parlais
au Danceny d'il y a trois mois, seulement à celui d'il y a huit
jours, bien sûr de son coeur, je le serais de ses démarches
: mais le Danceny d'aujourd'hui, arraché par les femmes, courant
les aventures, et devenu, suivant l'usage, un peu scélérat,
préférera-t-il une jeune fille bien timide, qui n'a pour
elle que sa beauté, son innocence et son amour, aux agréments
d'une femme parfaitement usagée !
Pour moi, mon cher ami, il me semble que, même
dans vos nouveaux principes, que j'avoue bien être aussi un peu les
miens, les circonstances me décideraient pour la jeune Amante. D'abord,
c'en est une de plus, et puis la nouveauté, et encore la crainte
de perdre le fruit de vos soins en négligeant de le cueillir ; car
enfin, de ce côté, ce serait véritablement l'occasion
manquée, et elle ne revient pas toujours, surtout pour une première
faiblesse : souvent, dans ce cas, il ne faut qu'un moment d'humeur, un
soupçon jaloux, moins encore, pour empêcher le plus beau triomphe.
La vertu qui se noie se raccroche quelquefois aux branches ; et une fois
réchappée, elle se tient sur ses gardes, et n'est plus facile
à surprendre.
Au contraire, de l'autre côté,
que risquez-vous ? Pas même une rupture ; une brouillerie tout au
plus, où l'on achète de quelques soins le plaisir d'un raccommodement.
Quel autre parti reste-t-il à une femme déjà rendue,
que celui de l'indulgence ? Que gagnerait-elle à la sévérité
? la perte de ses plaisirs, sans profit pour sa gloire.
Si, comme je le suppose, vous prenez le parti
de l'amour, qui me paraît aussi celui de la raison, je crois qu'il
est de la prudence de ne point vous faire excuser au rendez-vous manqué
; laissez-vous attendre tout simplement : si vous risquez de donner une
raison, on sera peut-être tenté de la vérifier. Les
femmes sont curieuses et obstinées ; tout peut se découvrir
: je viens, comme vous savez, d'en être moi-même un exemple.
Mais si vous laissez l'espoir, comme il sera soutenu par la vanité,
il ne sera perdu que longtemps après l'heure propre aux informations
: alors demain vous aurez à choisir l'obstacle insurmontable qui
vous aura retenu ; vous aurez été malade, mort s'il le faut,
ou toute autre chose dont vous serez également désespéré,
et tout se raccommodera.
Au reste, pour quelque côté que
vous vous décidiez, je vous prie seulement de m'en instruire ; et
comme je n'y ai pas d'intérêt, je trouverai toujours que vous
avez bien fait. Adieu, mon cher ami.
Ce que j'ajoute encore, c'est que je regrette
Madame de Tourvel ; c'est que je suis au désespoir d'être
séparé d'elle ; c'est que je paierais de la moitié
de ma vie le bonheur de lui consacrer l'autre. Ah ! croyez-moi, on n'est
heureux que par l'amour.
Paris, ce 5 décembre 17**.
LETTRE CLVI
CECILE VOLANGES AU CHEVALIER DANCENY
(JOINTE A LA PRECEDENTE.)
Comment se fait-il, mon cher ami, que je cesse
de vous voir, quand je ne cesse pas de le désirer ? n'en avez-vous
plus autant d'envie que moi ? Ah ! c'est bien à présent que
je suis triste ! plus triste que quand nous étions séparés
tout à fait. Le chagrin que j'éprouvais par les autres, c'est
à présent de vous qu'il me vient, et cela fait bien plus
de mal.
Depuis quelques jours, Maman n'est jamais chez
elle, vous le savez bien ; et j'espérais que vous essaieriez de
profiter de ce temps de liberté : mais vous ne songez seulement
pas à moi ; je suis bien malheureuse ! Vous me disiez tant que c'était
moi qui aimais le moins ! je savais bien le contraire, et en voilà
bien la preuve. Si vous étiez venu pour me voir, vous m'auriez vue
en effet : car moi, je ne suis pas comme vous ; je ne songe qu'à
ce qui peut nous réunir. Vous mériteriez bien que je ne vous
dise rien de tout ce que j'ai fait pour ça, et qui m'a donné
tant de peine : mais je vous aime trop, et j'ai tant d'envie de vous voir
que je ne peux m'empêcher de vous le dire. Et puis, je verrai bien
après si vous m'aimez réellement.
J'ai si bien fait que le Portier est dans nos
intérêts, et qu'il m'a promis que toutes les fois que vous
viendriez, il vous laisserait toujours entrer comme s'il ne vous voyait
pas : et nous pouvons bien nous fier à lui, car c'est un bien honnête
homme. Il ne s'agit donc plus que d'empêcher qu'on ne vous voie dans
la maison ; et ça, c'est bien aisé, en n'y venant que le
soir, et quand il n'y aura plus rien à craindre du tout. Par exemple,
depuis que Maman sort tous les jours, elle se couche tous les soirs à
onze heures ; ainsi nous aurions bien du temps.
Le Portier m'a dit que, quand vous voudriez
venir comme ça, au lieu de frapper à la porte, vous n'auriez
qu'à frapper à sa fenêtre, et qu'il ouvrirait tout
de suite ; et puis, vous trouverez bien le petit escalier ; et comme vous
ne pourrez pas avoir de la lumière, je laisserai la porte de ma
chambre entrouverte, ce qui vous éclairera toujours un peu. Vous
prendrez bien garde de ne pas faire de bruit ; surtout en passant auprès
de la petite porte de Maman. Pour celle de ma Femme de chambre, c'est égal,
parce qu'elle m'a promis qu'elle ne se réveillerait pas ; c'est
aussi une bien bonne fille ! Et pour vous en aller, ça sera tout
de même. A présent, nous verrons si vous viendrez.
Mon Dieu, pourquoi donc le coeur me bat-il
si fort en vous écrivant ? Est-ce qu'il doit m'arriver quelque malheur
ou si c'est l'espérance de vous voir qui me trouble comme ça
? Ce que je sens bien, c'est que je ne vous ai jamais tant aimé,
et que jamais je n'ai tant désiré de vous le dire. Venez
donc, mon ami, mon cher ami ; que je puisse vous répéter
cent fois que je vous aime, que je vous adore, que je n'aimerai jamais
que vous.
J'ai trouvé moyen de faire dire à
M. de Valmont que j'avais quelque chose à lui dire ; et lui, comme
il est bien bon ami, il viendra sûrement demain, et je le prierai
de vous remettre ma Lettre tout de suite. Ainsi je vous attendrai demain
au soir, et vous viendrez, sans faute, si vous ne voulez pas que votre
Cécile soit bien malheureuse.
Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse de tout
mon coeur.
Paris, ce 4 décembre 17**, au soir.
LETTRE CLVII
LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT
Ne doutez pas, mon cher Vicomte, ni de mon
coeur, ni de mes démarches : comment résisterais-je à
un désir de ma Cécile ? Ah ! c'est bien elle, elle seule
que j'aime, que j'aimerai toujours ! son ingénuité, sa tendresse
ont un charme pour moi, dont j'ai pu avoir la faiblesse de me laisser distraire,
mais que rien n'effacera jamais. Engagé dans une autre aventure,
pour ainsi dire sans m'en être aperçu, souvent le souvenir
de Cécile est venu me troubler jusque dans les plus doux plaisirs
; et peut-être mon coeur ne lui a-t-il jamais rendu d'hommage plus
vrai que dans le moment même où je lui étais infidèle.
Cependant, mon ami, ménageons sa délicatesse et cachons-lui
mes torts ; non pour la surprendre, mais pour ne pas l'affliger. Le bonheur
de Cécile est le voeu le plus ardent que je forme ; jamais je ne
me pardonnerais une faute qui lui aurait coûté une larme.
J'ai mérité, je le sens, la plaisanterie
que vous me faites sur ce que vous appelez mes nouveaux principes ; mais
vous pouvez m'en croire ; ce n'est point par eux que je me conduis dans
ce moment ; et dès demain je suis décidé à
le prouver. J'irai m'accuser à celle même qui a causé
mon égarement, et qui l'a partagé ; je lui dirai : <<Lisez
dans mon coeur ; il a pour vous l'amitié la plus tendre ; l'amitié
unie au désir ressemble tant à l'amour !... Tous deux nous
nous sommes trompés ; mais susceptible d'erreur, je ne suis point
capable de mauvaise foi.>> Je connais mon amie ; elle est honnête
autant qu'indulgente ; elle fera plus que m'approuver, elle me pardonnera.
Elle-même se reprochait souvent d'avoir trahi l'amitié ; souvent
sa délicatesse effrayait son amour : plus sage que moi, elle fortifiera
dans mon âme ces craintes utiles, que je cherchais témérairement
à étouffer dans la sienne. Je lui devrai d'être meilleur,
comme à vous d'être plus heureux. Ô mes amis, partagez
ma reconnaissance. L'idée de vous devoir mon bonheur en augmente
le prix.
Adieu, mon cher Vicomte. L'excès de
ma joie ne m'empêche point de songer à vos peines, et d'y
prendre part. Que ne puis-je vous être utile ! Madame de Tourvel
reste donc inexorable ? On la dit aussi bien malade. Mon Dieu, que je vous
plains ! Puisse-t-elle reprendre à la fois de la santé et
de l'indulgence, et faire à jamais votre bonheur ! Ce sont les voeux
de l'amitié ; j'ose espérer qu'ils seront exaucés
par l'amour.
Je voudrais causer plus longtemps avec vous
; mais l'heure me presse, et peut- être Cécile m'attend déjà.
Paris, ce 5 décembre 17**.
LETTRE CLVIII
LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL
(A SON REVEIL.)
Eh bien, Marquise, comment vous trouvez-vous
des plaisirs de la nuit dernière ? n'en êtes-vous pas un peu
fatiguée ? Convenez donc que Danceny est charmant ! Il fait des
prodiges, ce garçon-là. Vous n'attendiez pas cela de lui,
n'est-il pas vrai ? Allons, je me rends justice, un pareil rival méritait
bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein
de bonnes qualités ! Mais surtout, que d'amour, de constance, de
délicatesse ! Ah ! si jamais vous êtes aimée de lui
comme l'est sa Cécile, vous n'aurez point de rivales à craindre
: il vous l'a prouvé cette nuit. Peut-être à force
de coquetterie, une autre femme pourra vous l'enlever un moment ; un jeune
homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes
: mais un seul mot de l'objet aimé suffit, comme vous voyez, pour
dissiper cette illusion ; ainsi il ne vous manque plus que d'être
cet objet-là pour être parfaitement heureuse.
Sûrement vous ne vous y tromperez pas
; vous avez le tact trop sûr pour qu'on puisse le craindre. Cependant
l'amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien
reconnue de la vôtre, m'a fait désirer pour vous l'épreuve
de cette nuit ; c'est l'ouvrage de mon zèle ; il a réussi
: mais point de remerciements ; cela n'en vaut pas la peine : rien n'était
plus facile.
Au fait, que m'en a-t-il coûté
? un léger sacrifice, et quelque peu d'adresse. J'ai consenti à
partager avec le jeune homme les faveurs de sa Maîtresse : mais enfin
il y avait bien autant de droit que moi ; et je m'en souciais si peu !
La Lettre que la jeune personne lui a écrite, c'est bien moi qui
l'ai dictée ; mais c'était seulement pour gagner du temps,
parce que nous avions à l'employer mieux, celle que j'y ai jointe,
oh ! ce n'était rien, presque rien ; quelques réflexions
de l'amitié pour guider le choix du nouvel Amant : mais en honneur,
elles étaient inutiles ; il faut dire la vérité, il
n'a pas balancé un moment.
Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez
vous aujourd'hui vous raconter tout ; et sûrement ce récit-là
vous fera grand plaisir ! il vous dira : Lisez dans mon cour ; il me le
mande : et vous voyez bien que cela raccommode tout. J'espère qu'en
y lisant ce qu'il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les Amants
si jeunes ont leurs dangers ; et encore, qu'il vaut mieux m'avoir pour
ami que pour ennemi.
Adieu, Marquise ; jusqu'à la première
occasion.
Paris, ce 6 décembre 17**.
LETTRE CLIX
LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT
(BILLET)
Je n'aime pas qu'on ajoute de mauvaises plaisanteries
à de mauvais procédés ; ce n'est pas plus ma manière
que mon goût. Quand j'ai à me plaindre de quelqu'un, je ne
le persifle pas ; je fais mieux je me venge. Quelque content de vous que
vous puissiez être en ce moment, n'oubliez point que ce ne serait
pas la première fois que vous vous seriez applaudi d'avance ; et
tout seul dans l'espoir d'un triomphe qui vous serait échappé
à l'instant même où vous vous en félicitez.
Adieu.
Paris, ce 6 décembre 17**.
LETTRE CLX
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Je vous écris de la chambre de notre
malheureuse amie, dont l'état est à peu près toujours
le même. Il doit y avoir cet après-midi une consultation de
quatre Médecins. Malheureusement, c'est, comme vous le savez, plus
souvent une preuve de danger qu'un moyen de secours.
Il parait cependant que la tête est un
peu revenue la nuit dernière. La Femme de chambre m'a informée
ce matin qu'environ vers minuit sa Maîtresse l'a fait appeler ; qu'elle
a voulu être seule avec elle, et qu'elle lui a dicté une assez
longue Lettre. Julie a ajouté que, tandis qu'elle était occupée
à en faire l'enveloppe, Madame de Tourvel avait repris le transport
: en sorte que cette fille obtient le moindre succès, n'a pas su
à qui il fallait mettre l'adresse. Je me suis étonnée
d'abord que la Lettre elle-même n'ait pas suffi pour le lui apprendre
: mais sur ce qu'elle m'a répondu qu'elle craignait de se tromper,
et que cependant sa Maîtresse lui avait bien recommandé de
la faire partir sur-le- champ, j'ai pris sur moi d'ouvrir le paquet.
J'y ai trouvé l'écrit que je
vous envoie, qui en effet ne s'adresse à personne pour s'adresser
à trop de monde. Je crois cependant que c'est à M, de Valmont
que notre malheureuse amie a voulu écrire d'abord ; mais qu'elle
a cédé sans s'en apercevoir au désordre de ses idées.
Quoi qu'il en soit, j'ai jugé que cette Lettre ne devait être
rendue à personne. Je vous l'envoie, parce que vous y verrez mieux
que je ne pourrais vous le dire quelles sont les pensées qui occupent
la tête de notre malade. Tant qu'elle restera aussi vivement affectée,
je n'aurai guère d'espérance. Le corps se rétablit
difficilement, quand l'esprit est si peu tranquille.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vous
félicite d'être éloignée du triste spectacle
que j'ai continuellement sous les yeux.
Paris, ce 6 décembre 17**.
LETTRE CLXI
LA PRESIDENTE DE TOURVEL A ...
(DICTEE PAR ELLE ET ECRITE PAR SA FEMME
DE CHAMBRE.)
Etre cruel et malfaisant, ne te lasseras-tu
point de me persécuter ? Ne te suffit- il pas de m'avoir tourmentée,
dégradée, avilie, veux-tu me ravir jusqu'à la paix
du tombeau ? Quoi ! dans ce séjour de ténèbres où
l'ignominie m'a forcée de m'ensevelir, les peines sont-elles sans
relâche, l'espérance est-elle méconnue ? Je n'implore
point une grâce que je ne mérite point : pour souffrir sans
me plaindre, il me suffira que mes souffrances n'excèdent pas mes
forces. Mais ne rends pas mes tourments insupportables. En me laissant
mes douleurs, ôte-moi le cruel souvenir des biens que j'ai perdus.
Quand tu me les as ravis, n'en retrace plus à mes yeux la désolante
image. J'étais innocente et tranquille : c'est pour t'avoir vu que
j'ai perdu le repos ; c'est en t'écoutant que je suis devenue criminelle.
Auteur de mes fautes, quel droit as-tu de les punir ?
Où sont les amis qui me chérissaient,
où sont-ils ? mon infortune les épouvante. Aucun n'ose m'approcher.
Je suis opprimée, et ils me laissent sans secours ! Je meurs, et
personne ne pleure sur moi. Toute consolation m'est refusée. La
pitié s'arrête sur les bords de l'abîme où le
criminel se plonge. Les remords le déchirent, et ses cris ne sont
pas entendus !
Et toi, que j'ai outragé ; toi, dont
l'estime ajoute à mon supplice ; toi, qui seul enfin aurais le droit
de te venger, que fais-tu loin de moi ? Viens punir une femme infidèle.
Que je souffre enfin des tourments mérités. Déjà
je me serais soumise à ta vengeance : mais le courage m'a manqué
pour t'apprendre ta honte. Ce n'était point dissimulation, c'était
respect. Que cette Lettre au moins t'apprenne mon repentir. Le Ciel a pris
ta cause : il te venge d'une injure que tu as ignorée. C'est lui
qui a lié ma langue et retenu mes paroles ; il a craint que tu ne
me remisses une faute qu'il voulait punir. Il m'a soustraite à ton
indulgence qui aurait blessé sa justice.
Impitoyable dans sa vengeance, il m'a livrée
à celui-là même qui m'a perdue. C'est à la fois
pour lui et par lui que je souffre. Je veux le fuir, en vain, il me suit
; il est là ; il m'obsède sans cesse. Mais qu'il est différent
de lui-même ! Ses yeux n'expriment plus que la haine et le mépris.
Sa bouche ne profère que l'insulte et le reproche. Ses bras ne m'entourent
que pour me déchirer. Qui me sauvera de sa barbare fureur ?
Mais quoi ! c'est lui... Je ne me trompe pas
; c'est lui que je revois. Oh ! mon aimable ami ! reçois-moi dans
tes bras ; cache-moi dans ton sein : oui, c'est toi, c'est bien toi ! Quelle
illusion funeste m'avait fait te méconnaître ? combien j'ai
souffert dans ton absence ! Ne nous séparons plus, ne nous séparons
jamais ! Laisse-moi respirer. Sens mon coeur, comme il palpite ! Oh ! ce
n'est plus de crainte, c'est la douce émotion de l'amour. Pourquoi
te refuser à mes tendres caresses ? Tourne vers moi tes doux regards
! Quels sont ces liens que tu cherches à rompre ? pour qui prépares-tu
cet appareil de mort ? qui peut altérer ainsi tes traits ? que fais-tu
? Laisse-moi : je frémis ! Dieu ! c'est ce monstre encore ! Mes
amies, ne m'abandonnez pas. Vous qui m'invitiez à le fuir, aidez-
moi à le combattre ; et vous qui, plus indulgente, me promettiez
de diminuer mes peines, venez donc auprès de moi. Où êtes-vous
toutes deux ? S'il ne m'est plus permis de vous revoir, répondez
au moins à cette Lettre ; que je sache que vous m'aimez encore.
Laisse-moi donc, cruel ! quelle nouvelle fureur
t'anime ? Crains-tu qu'un sentiment doux ne pénètre jusqu'à
mon âme ? Tu redoubles mes tourments ; tu me forces de te haïr.
Oh ! que la haine est douloureuse ! comme elle corrode le coeur qui la
distille ! Pourquoi me persécutez-vous ? que pouvez-vous encore
avoir à me dire ? ne m'avez-vous pas mise dans l'impossibilité
de vous écouter, comme de vous répondre ? N'attendez plus
rien de moi. Adieu, Monsieur.
Paris, ce 5 décembre 17**.
LETTRE CLXII
LE CHEVALIER DANCENY AU VICOMTE DE VALMONT
Je suis instruit, Monsieur, de vos procédés
envers moi. Je sais aussi que, non content de m'avoir indignement joué,
vous ne craignez pas de vous en vanter, de vous en applaudir. J'ai vu la
preuve de votre trahison écrite de votre main. J'avoue que mon coeur
en a été navré, et que j'ai ressenti quelque honte
d'avoir autant aidé moi-même à l'odieux abus que vous
avez fait de mon aveugle confiance ; pourtant je ne vous envie pas ce honteux
avantage ; je suis seulement curieux de savoir si vous les conserverez
tous également sur moi. J'en serai instruit, si, comme je l'espère,
vous voulez bien vous trouver demain, entre huit et neuf heures du matin,
à la porte du bois de Vincennes, Village de Saint-Mandé.
J'aurai soin d'y faire trouver tout ce qui sera nécessaire pour
les éclaircissements qui me restent à prendre avec vous.
Le Chevalier Danceny. Paris, ce 6 décembre
17**, au soir.
LETTRE CLXIII
M. BERTRAND A MADAME DE ROSEMONDE
Madame,
C'est avec bien du regret que je remplis le
triste devoir de vous annoncer une nouvelle qui va vous causer un si cruel
chagrin. Permettez-moi de vous inviter d'abord à cette pieuse résignation
que chacun a si souvent admirée en vous, et qui peut seule nous
faire supporter les maux dont est semée notre misérable vie.
M. votre neveu... Mon Dieu ! faut-il que j'afflige
tant une si respectable dame ! M. votre neveu a eu le malheur de succomber
dans un combat singulier qu'il a eu ce matin avec M. le Chevalier Danceny.
J'ignore entièrement le sujet de la querelle ; mais il paraît
par le billet que j'ai trouvé encore dans la poche de M. le Vicomte,
et que j'ai l'honneur de vous envoyer ; il paraît, dis-je, qu'il
n'était pas l'agresseur. Et il faut que ce soit lui que le Ciel
ait permis qui succombât !
J'étais chez M. le Vicomte à
l'attendre, à l'heure même où on l'a ramené
à l'Hôtel. Figurez-vous mon effroi, en voyant M. votre neveu
porté par deux de ses gens, et tout baigné dans son sang.
Il avait deux coups d'épée dans le corps, et il était
déjà bien faible. M. Danceny était aussi là,
et même il pleurait. Ah ! sans doute, il doit pleurer : mais il est
bien temps de répandre des larmes, quand on a causé un malheur
irréparable !
Pour moi, je ne me possédais pas ; et
malgré le peu que je suis, je ne lui en disais pas moins ma façon
de penser. Mais c'est là que M. le Vicomte s'est montré véritablement
grand. Il m'a ordonné de me taire ; et celui-là même
qui était son meurtrier, il lui a pris la main, l'a appelé
son ami, l'a embrassé devant nous tous, et nous a dit ; <<Je
vous ordonne d'avoir pour Monsieur tous les égards qu'on doit à
un brave et galant homme.>> Il lui a de plus fait remettre, devant moi,
des papiers fort volumineux, que je ne connais pas, mais auxquels je sais
bien qu'il attachait beaucoup d'importance. Ensuite il a voulu qu'on les
laissât seuls ensemble pendant un moment. Cependant j'avais envoyé
chercher tout de suite tous les secours, tant spirituels que temporels
: mais, hélas ! le mal était sans remède. Moins d'une
demi-heure après, M. le Vicomte était sans connaissance.
Il n'a pu recevoir que l'Extrême-Onction ; et la cérémonie
était à peine achevée qu'il a rendu son dernier soupir.
Bon Dieu ! quand j'ai reçu dans mes
bras à sa naissance ce précieux appui d'une maison si illustre,
aurais-je pu prévoir que ce serait dans mes bras qu'il expirerait,
et que j'aurais à pleurer sa mort ? Une mort si précoce et
si malheureuse ! Mes larmes coulent malgré moi ; je vous demande
pardon, Madame, d'oser ainsi mêler mes douleurs aux vôtres
: mais dans tous les états, on a un coeur et de la sensibilité
; et je serais bien ingrat, si je ne pleurais pas toute ma vie un Seigneur
qui avait tant de bontés pour moi, et qui m'honorait de tant de
confiance.
Demain, après l'enlèvement du
corps, je ferai mettre les scellés partout, et vous pouvez vous
en reposer entièrement sur mes soins. Vous n'ignorez pas, Madame,
que ce malheureux événement finit la substitution, et rend
vos dispositions entièrement libres. Si je puis vous être
de quelque utilité, je vous prie de vouloir bien me faire passer
vos ordres : je mettrai tout mon zèle à les exécuter
ponctuellement.
Je suis avec le plus profond respect, Madame,
votre très humble, etc.
Bertrand.
Paris, ce 7 décembre l7**.
LETTRE CLXIV
MADAME DE ROSEMONDE A M. BERTRAND
Je reçois votre lettre à l'instant
même, mon cher Bertrand, et j'apprends par elle l'affreux événement
dont mon neveu a été la malheureuse victime. Oui, sans doute
j'aurai des ordres à vous donner ; et ce n'est que pour eux que
je peux m'occuper d'autre chose que de ma mortelle affliction.
Le billet de M. Danceny, que vous m'avez envoyé,
est une preuve bien convaincante que c'est lui qui a provoqué le
duel, et mon intention est que vous en rendiez plainte sur-le-champ, et
en mon nom. En pardonnant à son ennemi, à son meurtrier,
mon neveu a pu satisfaire à sa générosité naturelle
; mais moi, je dois venger à la fois sa mort, l'humanité
et la religion. On ne saurait trop exciter la sévérité
des Lois contre ce reste de barbarie, qui infecte encore nos moeurs ; et
je ne crois pas que ce puisse être dans ce cas que le pardon des
injures nous soit prescrit. J'attends donc que vous suiviez cette affaire
avec tout le zèle et toute l'activité dont je vous connais
capable, et que vous devez à la mémoire de mon neveu.
Vous aurez soin, avant tout, de voir M. le
Président de *** de ma part, et d'en conférer avec lui. Je
ne lui écris pas, pressée que je suis de me livrer tout entière
à ma douleur. Vous lui ferez mes excuses et lui communiquerez cette
Lettre.
Adieu, mon cher Bertrand ; je vous loue et
vous remercie de vos bons sentiments, et suis pour la vie toute à
vous.
Du Château de ..., ce 8 décembre
17**.
LETTRE CLXV
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Je vous sais déjà instruite,
ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire ; je
connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement
l'affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir
à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez
déjà : mais hélas ! il rie vous reste non plus que
des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons
perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée
à son sort, et qui semblait se jouer de toute prudence humaine,
ce court intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui
a suffi pour en apprendre la mort ; et, comme elle a dît elle-même,
pour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après
que la mesure en a été comblée.
En effet, vous avez su que depuis plus de deux
jours elle était absolument sans connaissance ; et encore hier matin,
quand son Médecin arriva que nous approchames de son lit, elle ne
nous reconnut ni l'un ni l'autre, et nous ne pûmes en obtenir ni
une parole, ni le moindre signe. Hé bien ! à peine étions-
nous revenus à la cheminée, et pendant que le Médecin
m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont,
cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit
que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait
été causée par ces mots répétés
de M. de Valmont et de mort , qui ont pu rappeler à la malade les
seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.
Quoi qu'il en soit, elle ouvrit précipitamment
les rideaux de son lit en s'écriant : <<Quoi ! que dites vous
? M. de Valmont est mort ?>> J'espérais lui faire croire qu'elle
s'était trompée, et je l'assurai d'abord qu'elle avait mal
entendu : mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du Médecin
qu'il recommençât ce cruel récit ; et sur ce que je
voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me dit à
voix basse : <<Pourquoi vouloir me tromper ? n'était-il pas
déjà mort pour moi !>> Il a donc fallu céder.
Notre malheureuse amie a écouté
d'abord d'un air assez tranquille, mais bientôt après, elle
a interrompu le récit, en disant : <<Assez, j'en ai assez.>>
Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux et lorsque
le Médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état,
elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.
Dès qu'il a été sorti,
elle a pareillement renvoyé sa garde et sa Femme de chambre ; et
quand nous avons été seules, elle m'a priée de l'aider
à se mettre à genoux sur son lit, et de l'y soutenir. Là,
elle est restée quelque temps en silence, et sans autre expression
que celle de ses larmes qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses
mains et les élevant vers le Ciel : <<Dieu tout-puissant>>,
a-t-elle dit d'une voix faible, mais fervente, <<je me soumets à
ta justice : mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais
avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et
je bénirai ta miséricorde !>> Je me suis permis, ma chère
et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens
bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute
pas que cette prière de Madame de Tourvel ne porte cependant une
grande consolation dans votre âme.
Après que notre amie eut proféré
ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras ; et elle était
à peine replacée dans son lit, qu'il lui prit une faiblesse
qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt
qu'elle eut repris connaissance, elle me demanda d'envoyer chercher le
Père Anselme, et elle ajouta : <<C'est à présent
le seul médecin dont j'aie besoin ; je sens que mes maux vont bientôt
finir.>> Elle se plaignait de beaucoup d'oppression, et elle parlait difficilement.
Peu de temps après, elle me fit remettre,
par sa Femme de chambre, une cassette que je vous envoie, qu'elle me dit
contenir des papiers à elle ; et qu'elle me chargea de vous faire
passer aussitôt après sa mort [Cette cassette contenait toutes
les Lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont]. Ensuite
elle me parla de vous, et de votre amitié pour elle, autant que
sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d'attendrissement.
Le Père Anselme arriva vers les quatre
heures, et resta près d'une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes,
le figure de la malade était calme et sereine ; mais il était
facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré.
Il resta pour assister aux dernières cérémonies de
l'Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le
devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation
de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable Confesseur
qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement
devint général ; et celle que tout le monde pleurait fut
la seule qui ne se pleura point.
Le reste de la journée se passa dans
les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les
fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures
du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J'avançai
ma main pour chercher son bras ; elle eut encore la force de la prendre,
et la posa sur son coeur. Je n'en sentis plus le battement ; et en effet,
notre malheureuse amie expira dans le moment même.
Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu'à
votre dernier voyage ici, il y a moins d'un an, causant ensemble de quelques
personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré,
nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette
même femme, dont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs
et la mort ? Tant de vertus, de qualités louables et d'agréments
; un caractère si doux et si facile ; un mari qu'elle aimait, et
dont elle était adorée ; une société où
elle se plaisait, et dont elle faisait les délices ; de la figure,
de la jeunesse, de la fortune ; tant d'avantages réunis ont donc
été perdus par une seule imprudence ! Ô Providence
! sans doute il faut adorer tes décrets ; mais combien ils sont
incompréhensibles ! Je m'arrête, je crains d'augmenter votre
tristesse, en me livrant à la mienne.
Je vous quitte et vais passer chez ma fille,
qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette
mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s'est trouvée
mal, et je l'ai fait mettre au lit. J'espère cependant que cette
légère incommodité n'aura pas de suite. A cet âge-là,
on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur impression en devient
plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute,
une qualité louable ; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour
nous apprend à la craindre ! Adieu, ma chère et digne amie.
Paris, ce 9 décembre 17**.
LETTRE CLXVI
M. BERTRAND A MADAME DE ROSEMONDE
Madame,
En conséquence des ordres que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser, j'ai eu celui de voir M. le Président
de ***, et je lui ai communiqué votre Lettre, en le prévenant
que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils.
Ce respectable Magistrat m'a chargé de vous observer que la plainte
que vous êtes dans l'intention de rendre contre M. le Chevalier Danceny
compromettrait également la mémoire de M. votre neveu, et
que son honneur se trouverait nécessairement entaché par
l'arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son
avis est donc qu'il faut bien se garder de faire aucune démarche
; et que s'il y en avait à faire, ce serait au contraire pour tâcher
de prévenir que le Ministère public ne prît connaissance
de cette malheureuse aventure, qui n'a déjà que trop éclaté.
Ces observations m'ont paru pleines de sagesse,
et je prends le parti d'attendre de nouveaux ordres de votre part.
Permettez-moi de vous prier, Madame, de vouloir
bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l'état de votre
santé pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet
de tant de chagrins. J'espère que vous pardonnerez cette liberté
à mon attachement et à mon zèle.
Je suis avec respect, Madame, votre, etc.
Paris, ce 10 décembre 17**.
LETTRE CLXVII
ANONYME A M. LE CHEVALIER DANCENY
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous prévenir que
ce matin, au parquet de la Cour, il a été question parmi
MM. les Gens du Roi de l'affaire que vous avez eue ces jours derniers avec
M. le Vicomte de Valmont, et qu'il est à craindre que le Ministère
public n'en rende plainte. J'ai cru que cet avertissement pourrait vous
être utile, soit pour que vous fassiez agir vos protections, pour
arrêter ces suites fâcheuses ; soit, au cas que vous n'y puissiez
parvenir pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés
personnelles.
Si même vous me permettez un conseil,
je crois que vous feriez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins
que vous ne l'avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on
ait de l'indulgence pour ces sortes d'affaires, on doit néanmoins
toujours ce respect à la Loi.
Cette précaution devient d'autant plus
nécessaire, qu'il m'est revenu qu'une madame de Rosemonde, qu'on
m'a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous ; et
qu'alors la Partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition.
Il serait peut-être à propos que vous pussiez faire parler
à cette Dame.
Des raisons particulières m'empêchent
de signer cette Lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle
vous vient, vous n'en rendrez pas moins justice au sentiment qui l'a dictée.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, ce 10 décembre 17**.
LETTRE CLXVIII
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Il se répand ici, ma chère et
digne amie, sur le compte de Madame de Merteuil, des bruits bien étonnants
et bien fâcheux. Assurément, je suis loin d'y croire, et je
parierais bien que ce n'est qu'une affreuse calomnie : mais je sais trop
combien les méchancetés, même les moins vraisemblables,
prennent aisément consistance ; et combien l'impression qu'elles
laissent s'efface difficilement, pour ne pas être très alarmée
de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire.
Je désirerais, surtout, qu'elles pussent être arrêtées
de bonne heure, et avant d'être plus répandues. Mais je n'ai
su qu'hier, fort tard, ces horreurs qu'on commence seulement à débiter
; et quand j'ai envoyé ce matin chez Madame de Merteuil, elle venait
de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n'a
pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde Femme,
que j'ai fait venir me parler, m'a dit que sa Maîtresse lui avait
seulement donné ordre de l'attendre Jeudi prochain ; et aucun des
Gens qu'elle a laissés ici n'en sait davantage. Moi-même,
je ne présume pas où elle peut être ; je ne me rappelle
personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.
Quoi qu'il en soit, vous pourrez, à
ce que j'espère, me procurer, d'ici à son retour, des éclaircissements
qui peuvent lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires
sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous
aurez été instruite si elles sont vraies, ou dont au moins
il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce.
Voici ce qu'on publie, ou, pour mieux dire, ce qu'on murmure encore, mais
qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.
On dit donc que la querelle survenue entre
M. de Valmont et le Chevalier Danceny est l'ouvrage de Madame de Merteuil,
qui les trompait également tous deux ; que, comme il arrive presque
toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre, et ne sont
venus qu'après aux éclaircissements ; que ceux-ci ont produit
une réconciliation sincère ; et que, pour achever de faire
connaître Madame de Merteuil au Chevalier Danceny, et aussi pour
se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à ses discours
une foule de Lettres, formant une correspondance régulière
qu'il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte sur elle-même,
et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.
On ajoute que Danceny, dans sa première
indignation, a livré ces Lettres à qui a voulu les voir,
et qu'à présent, elles courent Paris. On en cite particulièrement
deux [Lettres LXXXI et LXXXV de ce Recueil] : l'une où elle fait
l'histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu'on dit le
comble de l'horreur ; l'autre qui justifie entièrement M. de Prévan,
dont vous vous rappelez l'histoire, par la preuve qui s'y trouve qu'il
n'a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées
de Madame de Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.
J'ai heureusement les plus fortes raisons de
croire que ces imputations sont aussi fausses qu'odieuses. D'abord, nous
savons toutes deux que M. de Valmont n'était sûrement pas
occupé de Madame de Merteuil, et j'ai tout lieu de croire que Danceny
ne s'en occupait pas davantage ; ainsi, il me paraît démontré
qu'elle n'a pu être, ni le sujet, ni l'auteur de la querelle. Je
ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Madame de
Merteuil, que l'on suppose d'accord avec M. de Prévan, à
faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable
par son éclat, et qui pouvait devenir très dangereuse pour
elle, puisqu'elle se faisait par là un ennemi irréconciliable,
d'un homme qui se trouvait maître d'une partie de son secret, et
qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer
que, depuis cette aventure, il ne s'est pas élevé une seule
voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n'y
a eu aucune réclamation.
Ces réflexions me porteraient à
le soupçonner l'auteur des bruits qui courent aujourd'hui, et à
regarder ces noirceurs comme l'ouvrage de la haine et de la vengeance d'un
homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen répandre
au moins des doutes, et causer peut-être une diversion utile. Mais
de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé
est de les détruire. Elles tomberaient d'elles-mêmes, s'il
se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny
ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire, et qu'il
n'y eût pas eu de papiers remis.
Dans mon impatience de vérifier ces
faits, j'ai envoyé ce matin chez M. Danceny ; il n'est pas non plus
à Paris. Ses Gens ont dit à mon Valet de chambre qu'il était
parti cette nuit, sur un avis qu'il avait reçu hier, et que le lieu
de son séjour était un secret. Apparemment il craint les
suites de son affaire. Ce n'est donc que par vous, ma chère et digne
amie, que je puis avoir les détails qui m'intéressent, et
qui peuvent devenir si nécessaires à Madame de Merteuil.
Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt
possible.
P.S. : L'indisposition de ma fille n'a eu aucune
suite ; elle vous présente son respect.
Paris, ce 11 décembre 17**.
LETTRE CLXIX
LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE ROSEMONDE
Madame,
Peut-être trouverez-vous la démarche
que je fais aujourd'hui, bien étrange : mais je vous en supplie,
écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité,
où il n'y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les
torts que j'ai vis-à-vis de vous ; et je ne me les pardonnerais
de ma vie, si je pouvais penser un moment qu'il m'eût été
possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée,
Madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets
; et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je
vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire
à ces sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de
vous rendre justice, et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être
connu de vous, j'ai pourtant celui de vous connaître.
Cependant, quand je gémis de la fatalité
qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut
me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous
ne cherchiez les moyens de la satisfaire, jusque dans la sévérité
des lois.
Permettez-moi d'abord de vous observer à
ce sujet, qu'ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt
sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont,
et qu'il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation
que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, Madame,
pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours
que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé
de prendre pour que ce malheureux événement restât
enseveli dans le silence.
Mais cette ressource de complicité,
qui convient également au coupable et à l'innocent, ne peut
suffire à ma délicatesse : en désirant de vous écarter
comme partie, je vous réclame comme mon Juge. L'estime des personnes
qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la
vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.
En effet, si vous convenez que la vengeance
est permise, disons mieux, qu'on se la doit, quand on a été
trahi dans son amour, dans son amitié, et surtout, dans sa confiance
; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux.
N'en croyez pas mes discours mais lisez, si vous en avez le courage, la
correspondance que je dépose entre vos mains [C'est de cette correspondance,
de celle remise pareillement à la mort de Madame de Tourvel, et
des Lettres confiées aussi à Madame de Rosemonde par Madame
de Volanges qu'on a formé le présent Recueil, dont les originaux
subsistent entre les mains des héritiers de Madame de Rosemonde.].
La quantité de Lettres qui s'y trouvent en original paraît
rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste, j'ai
reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser,
de M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté, et je n'en
ai distrait que deux Lettres que je me suis permis de publier.
L'une était nécessaire à
la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous
avions droit tous deux, et dont il m'avait expressément chargé.
J'ai cru de plus que c'était rendre service à la société
que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que
l'est Madame de Merteuil, et qui, comme vous pourrez le voir, est la seule,
la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de
Valmont et moi.
Un sentiment de justice m'a porté aussi
à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan,
que je connais à peine, mais qui n'avait aucunement mérité
le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni la sévérité
des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit
depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre.
Vous ne trouverez donc que la copie de ces
deux Lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste,
je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt
qu'il m'importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont
je rougirais d'abuser. Je crois, Madame, en vous confiant ces papiers,
servir aussi bien les personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur
remettant à elles-mêmes ; et je leur sauve l'embarras de les
recevoir de moi, et de me savoir instruit d'aventures, que sans doute elles
désirent que tout le monde ignore.
Je crois devoir vous prévenir à
ce sujet que cette correspondance ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection
bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence,
et que vous devez retrouver à la levée des scellés,
sous le titre, que j'ai vu, de Compte ouvert entre la Marquise de Merteuil
et le Vicomte de Valmont . Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous
suggérera votre prudence.
Je suis avec respect, Madame, etc.
P.S. : Quelques avis que j'ai reçus,
et les conseils de mes amis m'ont décidé à m'absenter
de Paris pour quelque temps : mais le lieu de ma retraite, tenu secret
pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m'honorez d'une réponse,
je vous prie de l'adresser à la Commanderie de ... , par P ... ,
et sous le couvert de M. le Commandeur de ***. C'est de chez lui que j'ai
l'honneur de vous écrire.
Paris, ce 12 décembre 17**.
LETTRE CLXX
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Je marche, ma chère amie, de surprise
en surprise, et de chagrin en chagrin. Il faut être mère,
pour avoir l'idée de ce que j'ai souffert hier toute la matinée
; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées
depuis, il me reste encore une vive affliction, et dont je ne prévois
pas la fin.
Hier, vers dix heures du matin, étonnée
de ne pas avoir encore vu ma fille, j'envoyai ma Femme de chambre pour
savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d'après
fort effrayée, et m'effraya bien davantage, en m'annonçant
que ma fille n'était pas dans son appartement ; et que depuis le
matin sa Femme de chambre ne l'y avait pas trouvée. Jugez de ma
situation ! Je fis venir tous mes Gens, et surtout mon Portier : tous me
jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m'apprendre sur cet événement.
Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre
qui y régnait m'apprit bien qu'apparemment elle n'était sortie
que le matin : mais je n'y trouvai d'ailleurs aucun éclaircissement.
Je visitai ses armoires, son secrétaire ; je trouvai tout à
sa place et toutes ses hardes, à la réserve de la robe avec
laquelle elle était sortie. Elle n'avait seulement pas pris le peu
d'argent qu'elle avait chez elle.
Comme elle n'avait appris qu'hier tout ce qu'on
dit de Madame de Merteuil, qu'elle lui est fort attachée, et au
point même qu'elle n'avait fait que pleurer toute la soirée
; comme je me rappelais aussi qu'elle ne savait pas que Madame de Merteuil
était à la campagne, ma première idée fut qu'elle
avait voulu voir son amie, et qu'elle avait fait l'étourderie d'y
aller seule. Mais le temps qui s'écoulait sans qu'elle revînt
me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine,
et tout en brûlant de m'instruire, je n'osais pourtant prendre aucune
information, dans la crainte de donner de l'éclat à une démarche,
que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout
le monde. Non, de ma vie je n'ai tant souffert !
Enfin, ce ne fut qu'à deux heures passées
que je reçus à la fois une Lettre de ma fille, et une de
la Supérieure du Couvent de ... La Lettre de ma fille disait seulement
qu'elle avait craint que je ne m'opposasse à la vocation qu'elle
avait de se faire Religieuse, et qu'elle n'avait pas osé m'en parler
: le reste n'était que des excuses sur ce qu'elle avait pris, sans
ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement
pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me
priait de ne pas lui demander.
La Supérieure me mandait qu'ayant vu
arriver une jeune personne seule, elle avait d'abord refusé de la
recevoir ; mais que l'ayant interrogée, et ayant appris qui elle
était, elle avait cru me rendre service, en commençant par
donner asile à ma fille, pour ne pas l'exposer à de nouvelles
courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La Supérieure,
en m'offrant comme de raison de me remettre ma fille, si je la redemandais,
m'invite, suivant son état, à ne pas m'opposer à une
vocation qu'elle appelle si décidée elle me disait encore
n'avoir pas pu m'informer plus tôt de cet événement,
par la peine qu'elle avait eue à me faire écrire par ma file,
dont le projet était que tout le monde ignorât où elle
s'était retirée. C'est une cruelle chose que la déraison
des enfants !
J'ai été sur-le-champ à
ce Couvent ; et après avoir vu la Supérieure, je lui ai demandé
de voir ma fille ; celle-ci n'est venue qu'avec peine, et bien tremblante.
Je lui ai parlé devant les Religieuses et je lui ai parlé
seule ; tout ce que j'en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est
qu'elle ne pouvait être heureuse qu'au Couvent ; j'ai pris le parti
de lui permettre d'y rester, mais sans être encore au rang des Postulantes,
comme elle le demandait. Je crains que la mort de Madame de Tourvel et
celle de M. de Valmont n'aient trop affecté cette jeune tête.
Quelque respect que j'aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas
sans peine, et même sans crainte, ma fille embrasser cet état.
Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à
remplir sans nous en créer de nouveaux ; et encore, que ce n'est
guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.
Ce qui redouble mon embarras, c'est le retour
très prochain de M. de Gercourt ; faudra-t-il rompre ce mariage
si avantageux ? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s'il ne suffit
pas d'en avoir le désir et d'y donner tous ses soins ? Vous m'obligerez
beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place ; je ne peux m'arrêter
à aucun parti ; je ne trouve rien de si effrayant que d'avoir à
décider du sort des autres, et je crains également de mettre
dans cette occasion-ci la sévérité d'un juge ou la
faiblesse d'une mère.
Je me reproche sans cesse d'augmenter vos chagrins,
en vous parlant des miens ; mais je connais votre coeur : la consolation
que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande
que vous pussiez recevoir.
Adieu, ma chère et digne amie : j'attends
vos deux réponses avec bien de l'impatience.
Paris, ce 13 décembre 17**.
LETTRE CLXXI
MADAME DE ROSEMONDE AU CHEVALIER DANCENY
Après ce que vous m'avez fait connaître,
Monsieur, il ne reste qu'à pleurer et qu'à se taire. On regrette
de vivre encore, quand on apprend de pareilles horreurs ; on rougit d'être
femme, quand on en voit une capable de semblables excès.
Je me prêterai volontiers, Monsieur,
pour ce qui me concerne, à laisser dans le silence et l'oubli tout
ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements.
Je souhaite même qu'ils ne vous causent jamais d'autres chagrins
que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remporté
sur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître,
je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte : mais mon éternelle
affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous
; c'est à votre coeur à en apprécier l'étendue.
Si vous permettez à mon âge une
réflexion qu'on ne fait guère au vôtre, c'est que,
si on était éclairé sur son véritable bonheur,
on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les Lois et
la Religion.
Vous pouvez être sûr que je garderai
fidèlement et volontiers le dépôt que vous m'avez confié
; mais je vous demande de m'autoriser à ne le remettre à
personne, pas même à vous, Monsieur, à moins qu'il
ne devienne nécessaire à votre justification. J'ose croire
que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous
n'êtes plus à sentir qu'on gémit souvent de s'être
livré même à la plus juste vengeance.
Je ne m'arrête pas dans mes demandes,
persuadée que je suis de votre générosité et
de votre délicatesse ; il serait bien digne de toutes deux de remettre
aussi entre mes mains les Lettres de Mademoiselle de Volanges, qu'apparemment
vous avez conservées, et qui sans doute ne vous intéressent
plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous : mais
je ne pense pas que vous songiez à l'en punir ; et ne fût-ce
que par respect pour vous-même, vous n'avilirez pas l'objet que vous
avez tant aimé. Je n'ai donc pas besoin d'ajouter que les égards
que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère,
à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous n'êtes
pas sans avoir beaucoup à réparer : car enfin, quelque illusion
qu'on cherche à se faire par une prétendue délicatesse
de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un coeur encore
honnête et simple se rend par là même le premier fauteur
de sa corruption, et doit être à jamais comptable des excès
et des égarements qui la suivent.
Ne vous étonnez pas, Monsieur, de tant
de sévérité de ma part ; elle est la plus grande preuve
que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux
droits encore, en vous prêtant, comme je le désire, à
la sûreté d'un secret, dont la publicité vous ferait
tort à vous-même, et porterait la mort dans un coeur maternel,
que déjà vous avez blessé. Enfin, Monsieur, je désire
de rendre ce service à mon amie ; et si je pouvais craindre que
vous me refusassiez cette consolation, je vous demanderais de songer auparavant
que c'est la seule que vous m'ayez laissée.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Du Château de ..., ce 15 décembre
17**.
LETTRE CLXXII
MADAME DE ROSEMONDE A MADAME DE VOLANGES
Si j'avais été obligée,
ma chère amie, de faire venir et d'attendre de Paris les éclaircissements
que vous me demandez concernant Madame de Merteuil, il ne me serait pas
possible de vous les donner encore ; et sans doute, je n'en aurais reçu
que de vagues et d'incertains : mais il m'en est venu que je n'attendais
pas, que je n'avais pas lieu d'attendre ; et ceux-là n'ont que trop
de certitude. Ô mon amie, combien cette femme vous a trompée
!
Je répugne à entrer dans aucun
détail sur cet amas d'horreurs ; mais quelque chose qu'on en débite,
assurez-vous qu'on est encore au-dessous de la vérité. J'espère,
ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma
parole, et que vous n'exigerez de moi aucune preuve. Qu'il vous suffise
de savoir qu'il en existe une foule, que j'ai dans ce moment même
entre les mains.
Ce n'est pas sans une peine extrême que
je vous fais la même prière de ne pas m'obliger à motiver
le conseil que vous me demandez, relativement à Mademoiselle de
Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation
qu'elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à
forcer de prendre cet état, quand le sujet n'y est pas appelé
; mais quelquefois c'est un grand bonheur qu'il le soit ; et vous voyez
que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez
pas, si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments
sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun ; et
souvent, ce qui paraît un acte de sa sévérité
en est au contraire un de sa clémence.
Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous
affligera, et que par là même vous devez croire que je ne
vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous
laissiez Mademoiselle de Volanges au Couvent, puisque ce parti est de son
choix ; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet
qu'elle paraît avoir formé ; et que dans l'attente de son
exécution, vous n'hésitiez pas à rompre le mariage
que vous aviez arrêté.
Après avoir rempli ces pénibles
devoirs de l'amitié, et dans l'impuissance où je suis d'y
joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander,
ma chère amie, est de ne plus m'interroger sur rien qui ait rapport
à ces tristes événements : laissons-les dans l'oubli
qui leur convient ; et sans chercher d'inutiles et d'affligeantes lumières,
soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à
la sagesse de ses vues, lors même qu'elle ne nous permet pas de les
comprendre. Adieu, ma chère amie.
Du Château de ..., ce 15 décembre
17**.
LETTRE CLXXIII
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Oh ! mon amie ! de quel voile effrayant vous
enveloppez le sort de ma fille ! et vous paraissez craindre que je ne tente
de le soulever ! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le
coeur d'une mère, que les affreux soupçons auxquels vous
me livrez ? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus
mes tourments redoublent : vingt fois, depuis hier, j'ai voulu sortir de
ces cruelles incertitudes, et vous demander de m'instruire sans ménagement
et sans détour ; et chaque fois j'ai frémi de crainte, en
songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger.
Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse encore quelque
espoir ; et j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez
pas à ce que je désire : c'est de me répondre si j'ai
à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me
dire ; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle
peut couvrir, et qui n'est pas impossible à réparer. Si mes
malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser
en effet ne vous expliquer que par votre silence : voici donc ce que j'ai
su déjà, et jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre.
Ma fille a montré avoir quelque goût
pour le Chevalier Danceny, et j'ai été informée qu'elle
a été jusqu'à recevoir des Lettres de lui, et même
jusqu'à lui répondre ; mais je croyais être parvenue
à empêcher que cette erreur d'un enfant n'eût aucune
suite dangereuse : aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il
serait possible que ma surveillance eût été trompée,
et je redoute que ma fille, séduite, n'ait mis le comble à
ses égarements.
Je me rappelle encore plusieurs circonstances
qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille
s'était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé
à M. de Valmont ; peut-être cette sensibilité avait-elle
seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus
dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout
ce qu'on disait de Madame de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru
la douleur et l'amitié n'était que l'effet de la jalousie,
ou du regret de trouver son Amant infidèle. Sa dernière démarche
peut encore, ce me semble, s'expliquer par le même motif. Souvent
on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée
contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais, et que
vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants
pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.
Cependant, s'il était ainsi, en blâmant
ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens
de lui sauver les tourments et les dangers d'une vocation illusoire et
passagère. Si M. Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêteté,
il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est
l'auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez
avantageux, pour qu'il puisse en être flatté, ainsi que sa
famille.
Voilà, ma chère et digne amie,
le seul espoir qui me reste ; hâtez-vous de le confirmer, si cela
vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez,
et quel coup affreux me porterait votre silence [Cette Lettre est restée
sans réponse]
J'allais fermer ma Lettre, quand un homme de
ma connaissance est venu me voir, et m'a raconté la cruelle scène
que Madame de Merteuil a essuyée avant- hier. Comme je n'ai vu personne
tous ces jours derniers, je n'avais rien su de cette aventure ; en voilà
le récit, tel que je le tiens d'un témoin oculaire.
Madame de Merteuil, en arrivant de la campagne,
avant-hier Jeudi, s'est fait descendre à la Comédie Italienne,
où elle avait sa loge ; elle y était seule, et, ce qui dut
lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s'y présenta pendant
tout le spectacle. A la sortie, elle entra, suivant son usage, au petit
salon, qui était déjà rempli de monde ; sur-le-champ
il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas
l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes, et
elle alla s'y asseoir ; mais aussitôt toutes les femmes qui y étaient
déjà se levèrent comme de concert, et l'y laissèrent
absolument seule. Ce mouvement marqué d'indignation générale
fut applaudi de tous les hommes, et fit redoubler les murmures, qui, dit-on,
allèrent jusqu'aux huées.
Pour que rien ne manquât à son
humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s'était
montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même
moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le
monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit ; et il se trouva, pour
ainsi dire, porté devant Madame de Merteuil, par le public qui faisait
cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de
ne rien voir et de ne rien entendre, et qu'elle n'a pas changé de
figure ! mais je. crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit,
cette situation, vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au
moment où on a annoncé sa voiture ; et à son départ,
les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux
de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été,
le même soir, fort accueilli de tous ceux des Officiers de son Corps
qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt
son emploi et son rang.
La même personne qui m'a fait ce détail
m'a dit que Madame de Merteuil avait pris la nuit suivante une très
forte fièvre, qu'on avait cru d'abord être l'effet de la situation
violente où elle s'était trouvée ; mais qu'on sait
depuis hier au soir, que la petite vérole s'est déclarée,
confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité,
ce serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore que
toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son
procès, qui est près d'être jugé, et dans lequel
on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vois
bien dans tout cela les méchants punis ; mais je n'y trouve nulle
consolation pour leurs malheureuses victimes.
Paris, ce 18 décembre 17**.
LETTRE CLXXIV
LE CHEVALIER DANCENY A MADAME DE ROSEMONDE
Vous avez raison, Madame, et sûrement
je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi, et à
quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j'ai l'honneur
de vous adresser contient toutes les Lettres de Mademoiselle de Volanges.
Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement
qu'on puisse réunir tant d'ingénuité et tant de perfidie.
C'est, au moins, ce qui m'a frappé le plus dans la dernière
lecture que je viens d'en faire. Mais surtout, peut-on se défendre
de la plus vive indignation contre Madame de Merteuil, quand on se rappelle
avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de
tant d'innocence et de candeur ?
Non, je n'ai plus d'amour. Je ne conserve rien
d'un sentiment si indignement trahi ; et ce n'est pas lui qui me fait chercher
à justifier Mademoiselle de Volanges. Mais cependant, ce coeur si
simple, ce caractère si doux et si facile, ne se seraient-ils pas
portés au bien, plus aisément encore qu'ils ne se sont laissés
entraîner vers le mal ? Quelle jeune personne, sortant de même
du Couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne
portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu'une égale
ignorance du bien et du mal ; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu
résister davantage à de si coupables artifices ? Ah ! pour
être indulgent, il suffit de réfléchir à combien
de circonstances indépendantes de nous tient l'alternative effrayante
de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments.
Vous me rendiez donc justice, Madame, en pensant que les torts de Mademoiselle
de Volanges, que j'ai sentis bien vivement ne m'inspirent pourtant aucune
idée de vengeance. C'est bien assez d'être obligé de
renoncer à l'aimer ! il m'en coûterait trop de la haïr.
Je n'ai eu besoin d'aucune réflexion
pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire,
restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j'ai paru
différer quelque temps de remplir vos désirs à cet
égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif ; j'ai voulu
auparavant être sûr que je ne serais point inquiété
sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais
votre indulgence, où j'osais même croire y avoir quelques
droits, j'aurais craint d'avoir l'air de l'acheter en quelque sorte par
cette condescendance de ma part ; et, sûr de la pureté de
mes motifs, j'ai eu, je l'avoue, l'orgueil de vouloir que vous ne pussiez
en douter. J'espère que vous pardonnerez cette délicatesse,
peut-être trop susceptible, à la vénération
que vous m'inspirez, au cas que je fais de votre estime.
Le même sentiment me fait vous demander,
pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous
jugez que j'aie rempli tous les devoirs qu'ont pu m'imposer les malheureuses
circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille
sur ce point ; mon parti est pris ; je pars pour Malte : j'irai y faire
avec plaisir, et y garder religieusement, des voeux qui me sépareront
d'un monde dont, si jeune encore, j'ai déjà eu tant à
me plaindre ; j'irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger,
l'idée de tant d'horreurs accumulées, et dont le souvenir
ne pourrait qu'attrister et flétrir mon âme.
Je suis avec respect, Madame, votre très
humble, etc.
Paris, ce 26 décembre 17**.
LETTRE CLXXV
MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE
Le sort de Madame de Merteuil paraît
enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus
grands ennemis sont partagés entre l'indignation qu'elle mérite,
et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien raison de dire que ce
serait peut- être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole.
Elle en est revenue, il est vrai, mais affreusement défigurée
; et elle y a particulièrement perdu un oeil. Vous jugez bien que
je ne l'ai pas revue : mais on m'a dit qu'elle était vraiment hideuse.
Le Marquis de ***, qui ne perd pas l'occasion
de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d'elle, que
la maladie l'avait retournée, et qu'à présent son
âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva
que l'expression était juste.
Un autre événement vient d'ajouter
encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès
a été jugé avant-hier, et elle l'a perdu tout d'une
voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des
fruits, tout a été adjugé aux mineurs : en sorte que
le peu de sa fortune qui n'était pas compromis dans ce procès
est absorbé, et au-delà, par les frais.
Aussitôt qu'elle a appris cette nouvelle,
quoique malade encore, elle a fait ses arrangements, et est partie seule
dans la nuit et en poste. Ses Gens disent, aujourd'hui, qu'aucun d'eux
n'a voulu la suivre. On croit qu'elle a pris la route de la Hollande.
Ce départ fait plus crier encore que
tout le reste ; en ce qu'elle a emporté ses diamants, objet très
considérable, et qui devait rentrer dans la succession de son mari
; son argenterie, ses bijoux ; enfin, tout ce qu'elle a pu ; et qu'elle
laisse après elle pour près de 50000 livres de dettes. C'est
une véritable banqueroute.
La famille doit s'assembler demain pour voir
à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente
bien éloignée, j'ai offert d'y concourir : mais je ne me
trouverai pas à cette assemblée, devant assister à
une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l'habit
de Postulante. J'espère que vous n'oubliez pas, ma chère
amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n'ai d'autre motif, pour
m'y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-
à-vis de moi.
M. Danceny a quitté Paris, il y a près
de quinze jours. On dit qu'il va passer à Malte, et qu'il a le projet
de s'y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir ?...
Mon amie !... ma fille est donc bien coupable ?... Vous pardonnerez sans
doute à une mère de ne céder que difficilement à
cette affreuse certitude.
Quelle fatalité s'est donc répandue
autour de moi depuis quelque temps, et m'a frappée dans les objets
les plus chers ! Ma fille, et mon amie !
Qui pourrait ne pas frémir en songeant
aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ! et quelles
peines ne s'éviterait-on point en y réfléchissant
davantage ! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d'un séducteur
? Quelle mère pourrait, sans trembler, voir une autre personne qu'elle
parler à sa fille ? Mais ces réflexions tardives n'arrivent
jamais qu'après l'événement ; et l'une des plus importantes
vérités, comme aussi peut-être des plus généralement
reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon
de nos moeurs inconséquentes.
Adieu, ma chère et digne amie ; j'éprouve
en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour
prévenir nos malheurs, l'est encore davantage pour nous en consoler.
Paris, ce 14 janvier 17**.
[Des raisons particulières et des considérations
que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous
arrêter ici.
Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner
au Lecteur la suite des aventures de Mademoiselle de Volanges, ni lui faire
connaître les sinistres événements qui ont comblé
les malheurs ou achevé la punition de Madame de Merteuil.
Peut-être quelque jour nous sera-t-il
permis de compléter cet Ouvrage ; mais nous ne pouvons prendre aucun
engagement à ce sujet : et quand nous le pouvons, nous croirions
encore devoir auparavant consulter le goût du Public, qui n'a pas
les mêmes raisons que nous de s'intéresser à cette
lecture. Note de l'éditeur]
FIN
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SI VOUS REDISTRIBUEZ CE FICHIER ---
License ABU
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Version 1, Aout
1997
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FIN DE LA LICENCE ABU --------------------------------
Pierre Choderlos de Laclos : Les liaisons dangereuses